« Il existe d’autres mondes », de Pierre Bayard

"Il existe d'autres mondes", de Pierre BayardVoilà déjà quelques années déjà que Pierre Bayard nous surprend par ses thèses iconoclastes. Je l’ai découvert non pas par son œuvre culte – Comment parler des livres qu’on n’a pas lu – mais par un essai brillant, Comment améliorer les œuvres ratées, un ouvrage certes un peu irrévérencieux mais qui m’a fourni une mine de réflexions à exploiter avec mes élèves de terminale : et oui les grands auteurs n’ont pas écrit que des chefs d’œuvre !

On peut bien évidemment interroger la légitimité des textes qui nous sont donnés à lire et poser la question de la littérarité, questions d’ailleurs à laquelle répond l’auteur dans ce livre (Comment améliorer…) par le biais d’une approche psychanalytique mesurée et des plus stimulantes.

Ses contre-enquêtes sur le Chien des Baskerville ou sur le Meurtre de Roger Ackroyd l’amenaient tranquillement à démontrer que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot, sans doute enivrés par leurs propres succès en arrivaient à se méprendre sur la véritable nature des criminels.

Le lecteur qui a aimé Qui a tué Roger Ackroyd ? trouvera dans le dernier opus de Pierre Bayard, une troisième hypothèse réjouissante qui n’est ni celle d’Hercule Poirot, ni celle de l’essayiste.

La théorie des univers parallèles

Avec Il existe d’autres mondes, Pierre Bayard s’attaque à la théorie quantique pour la mettre au service de la littérature : voilà qui est inattendu ! Voilà pourtant qui inaugure de riches réflexions empreintes de cette impertinence qui fait le charme de ses essais. Mais s’agit-il bien d’essais ?

L’ouvrage commence par s’intéresser à l’histoire des univers parallèles. Après avoir évoqué les précurseurs de la théorie, il nous rappelle le sort de ce pauvre chat de Schrödinger qui, à l’issue d’une opération bien barbare – la radioactivité libèrera ou non un gaz mortel dans la boîte où l’on a enfermé l’animal –, se trouve à la fois mort et vivant, comme un atome peut être à la fois entier et désintégré. On peut en déduire que « certains états de la matière apparemment contradictoires » peuvent coexister. La théorie des univers parallèles est fondée.

La science fiction s’y intéresse depuis longtemps. Pierre Bayard montre par exemple que la théorie des mondes parallèles permettrait de résoudre le fameux paradoxe soulevé par le roman de Barjavel dans Le Voyageur imprudent. Pour mémoire, le héros qui voyage dans le temps entraîne involontairement la mort de son ancêtre ; de ce fait, il n’existe pas mais, n’existant pas, il ne peut causer la mort de cet ancêtre et donc…

On le voit : seule une théorie qui permet au héros d’être à la fois mort et vivant – comme le chat – nous permet d’échapper au paradoxe.

L’inquiétante étrangeté

Et si l’on pouvait voyager à travers les mondes parallèles ? La physique nous signifie que c’est irréalisable, mais les séries télévisées et les auteurs de science-fiction ont depuis longtemps fait le voyage et, pour ces voyageurs, rencontrer son double n’a rien d’inenvisageable.

Huraki Marukami nous en a récemment donné un bel exemple avec son 1Q84. Pas de vortex à la Slider dans ce roman mais un banal escalier ou le simple fait de se laisser aller à la lecture d’un livre – on notera la portée allégorique conférée à la lecture qui de fait nous projette dans « d’autres mondes » – permettent aux héros de glisser d’un monde à l’autre. Ce monde est autre mais il est aussi le même et se fait ressentir, comme le met en évidence Harukami, ressentir par l’unheimlich (l’inquiétante étrangeté théorisée par Freud).

Et Pierre Bayard de démontrer que ce sentiment d’étrangeté qui peut nous assaillir a peut-être à voir avec ce que ressentent nos autres personnalités sur les mondes parallèles qu’ils habitent. Les artistes seraient d’ailleurs encore plus sensible à ces messages venus d’un ailleurs si proche. Kafka n’aurait-il pas été effectivement emprisonné dans un autre univers ? Dostoievski ne pourrait-il être, ailleurs, un véritable meurtrier ?

Et quand Freud distingue en lui quatre personnalités il a probablement raison. À un détail près : ces quatre personnalités ne sont pas internes mais externe. Quant à Nabokov, il est très probable qu’il ait été plus attiré par les lolitas que par les papillons dans un autre univers.

L’art et la littérature, univers intermédiaires

On peut donc considérer que l’art et la littérature constituent des univers intermédiaires entre les univers parallèles et le nôtre : la fratrie Brontë devait s’y réfugier dès son plus jeune âge – on sait comment les enfants construisirent avec minutie les mondes de Gondal et d’Angria – pour n’en jamais sortir véritablement. Il est d’ailleurs fort probable que les trois sœurs aient été des hommes dans un monde parallèle et il est même vraisemblable que leurs doubles « franchissant la barrière qui nous sépare de tous les autres nous-mêmes » soient venus les chercher, tels des fantômes, pour les entrainer avec eux précocement dans la mort.

Comme les artistes, les génies réussissent à capter les qualités de leurs autres moi, sévissant dans des mondes parallèles. Si nous prenons le cas de Freud, auquel on reconnaît généralement les qualités de l’écrivain, la minutie de l’archéologue et le sens du raisonnement d’un rabbin talmudiste : pourquoi ne pas supposer qu’il ait été les quatre dans quatre univers parallèles adjacents ?

On le voit : très sérieusement, la théorie des univers parallèles – un peu comme la théorie de la mimesis de René Girard – peut se substituer à la psychanalyse et à toutes les sciences humaines, à ce détail près que Pierre Bayard a infiniment plus d’humour que René Girard. Il n’hésite d’ailleurs pas à se mettre en scène : il sait que, dans un autre univers, sa liaison avec la star de cinéma Scarlett rend terriblement jaloux le vieux George, acteur adulé qui fait de la publicité pour les machines à café, il se sait aussi détective privé menacé ainsi que chef d’orchestre à Séoul…

L’invention d’un genre : l’essai-fiction

Pierre Bayard est sans doute en train d’inventer un genre. Il est amusant de le voir édité chez Minuit, l’éditeur des nouveaux romanciers, ceux qui faisaient tout pour qu’on s’aperçoive en lisant leurs romans qu’on était lecteur, qui voulaient nous déprendre de ce monde parallèle qu’est le roman.

Pierre Bayard, lui fait l’inverse, il crée l’essai-fiction et rien dans son raisonnement ne nous laisse accroire que nous ne sommes pas dans un essai sérieux. Sa conclusion est d’ailleurs imparable et jouissive : « La pensée de la superposition à laquelle nous invite le chat à la fois vivant et mort de Schrödinger, s’oppose en effet à la pensée de la contradiction, imposée dès notre plus jeune âge […] » elle nous donne le « droit […] de penser une chose et son contraire, de nous contredire entre plusieurs phrases et surtout de vivre plusieurs existences simultanées. » À nous la liberté donc !

Au fait, ai-je parlé d’un livre que j’ai bien lu dans cet univers-ci ?

Stéphane Labbe

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• Pierre Bayard, « Il existe d’autres monde », Éditions de Minuit, 2014.

Voir sur le site de “l’École des lettres” :

« Aurais-je été résistant ou bourreau ? », de Pierre Bayard, par Yves Stalloni, suivi d’un entretien de Pierre Bayard avec Norbert Czarny.

« Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? », de Pierre Bayard, par Norbert Czarny.

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