« Histoires de la nuit », de Laurent Mauvignier : un conte de nos temps obscurs

Disons-le d’emblée, ce roman est l’un des plus puissants de la rentrée automnale.

Histoires de la nuit se déroule en une soirée, en un lieu, et l’action principale se résume en peu de mots : un trio mal intentionné pénètre dans un hameau et terrorise ses rares habitants. Au terme de cette épreuve, le sang coulera. C’est un thriller, un livre qu’on ne lâche pas avant de l’avoir lu jusqu’au bout, mais c’est aussi et surtout un roman de Laurent Mauvignier, dont on retrouve l’écriture, les thématiques et des noms désormais familiers.

Lieux clos

Ainsi de La Bassée, un lieu qu’il a inventé, même si cinq villages portent ce nom en France, et où se situent la plupart de ses intrigues. C’est son terreau, comme d’autres romanciers, dont Faulkner, ont le leur. La Bassée, on y était notamment dans Des hommes, dans lequel Laurent Mauvignier, évoquait la guerre d’Algérie.

Un autre point commun avec ce dernier roman tient au choix d’un moment particulier : un anniversaire. Dans Histoires de la nuit, l’anniversaire que l’on célèbre est celui de Marion, épouse de Patrice et mère d’Ida, une petite fille de neuf ou dix ans. Sont conviées à la fête l’unique voisine, Christine, une artiste peintre qui a eu du succès et a choisi la réclusion dans ce coin sans grâce, et deux collègues, Nathalie et Lydie.

On ne dira que peu de choses de l’intrigue centrale : Denis, Christophe et Bègue, trois frères, sont venus à La Bassée pour solder un vieux compte. Le premier semble le chef, son cadet joue les séducteurs, le benjamin, qui a séjourné plusieurs années dans un « centre », se contrôle mal. Il a quelque chose du Lennie de Des souris et des hommes. Il aime peindre, et ses rapports avec Christine seront marqués ou affectés par ce goût acquis quand il était enfermé.

Le hameau est un lieu clos : trois maisons, seulement, dont une, vide, qui est à vendre. Elle sera bien utile. Ce lieu clos fait écho à d’autres : une cellule de prison, une cité de périphérie, les divers espaces des maisons, avec ou sans murs, cela importe, dans lesquelles habitent la famille Bergogne ou Christine. Les protagonistes y passeront un temps qui s’écoulera lentement, un temps qui est aussi celui d’une écriture qui distille : un roman à suspense suit des règles que nous aimons respecter.

Les pouvoirs de la parole

Roman théâtral, en raison de ces divisions dans l’espace, Histoires de la nuit l’est aussi par l’importance du dialogue. Laurent Mauvignier a écrit des pièces, des monologues, dont le magnifique Ce que j’appelle oubli.

Dans ce roman, la parole est à la fois ruse et information. Ruse parce qu’il faut repousser le moment d’agir ; information puisque nous attendons de savoir, de comprendre ce qui a conduit ce trio malfaisant chez les Bergogne. Le dialogue, c’est aussi la langue qu’on emploie : Marion peut, pour se défendre, se montrer brutale, grossière. On la sait même capable de cruauté et de violence. Mais, pour protéger sa petite Ida, la douceur s’impose, il faut rassurer l’enfant, lui indiquer les voies pour échapper à ce qui arrive. Marion est aussi cette mère qui peut raconter à l’enfant des « histoires de la nuit », des contes mettant en scène des ogres. Ce rôle protecteur, la nuit, c’est Patrice qui l’a. Qui fait la lecture à Ida.

Un proverbe revient, comme une ritournelle, un motif, qui fait écho aux chansons de France Gall et Léo Ferré, sur lesquelles dansent les personnages, sans entrain, sans envie, avec la peur de ce qui suivra.

Une écriture à la mesure des personnages

Laurent Mauvignier, 2014 © DR

On peut lire ce roman comme un conte effrayant. L’allusion au début de La Belle et la Bête le rappelle : entre émerveillement et horreur, la frontière peut être ténue. Ida est, en ce sens, un personnage central. Elle ne voit pas tout ce qui se passe, elle ne comprend pas tout ce qui se dit, souvent dans les cris, les invectives, mais elle entend et ce n’est pas rassurant. La présence de Christine, qu’elle appelle Tatie, l’aide, mais ne suffit pas. Une cloison, un changement d’espace – entrer dans la maison vide, se réfugier chez cette Tatie qui lui enseigne le dessin et la peinture –, cela ne suffit pas pour échapper à la peur.

On ne saurait présenter ce roman sans dire ce qui nous touche le plus : une écriture à la mesure des personnages, de tous les personnages. Le narrateur a bâti son intrigue en faisant alterner les points de vue, en accordant à chacun sa place. Les Bergogne et Christine comme le trio « DCB » ont voix au chapitre, se révèlent dans leur brutalité comme leur fragilité, laquelle n’est peut-être que le revers de la violence enfouie. Ainsi, Patrice, agriculteur toujours sur le fil, dont la ferme vit aussi difficilement que lui, enfermé dans son corps trop lourd, maladroit. Ses frères ont quitté la région, il est le seul à avoir continué de travailler la terre. Il est très amoureux de Marion, connue sur un site de rencontres par Internet. Mais elle ne répond guère à ses attentes ; aller à la ville, c’est tenter d’oublier cette blessure qui ne peut cicatriser.

Marion a une histoire. Elle est venue dans ce coin perdu pour l’effacer, l’oublier. Dans l’imprimerie qui l’emploie, elle prend des initiatives et se rebelle quand un chefaillon tente de la harceler, de l’humilier. Elle est la meneuse. Avec Nathalie et Lydie, ses collègues, elle aime faire la fête le vendredi soir. Elle s’abandonne comme jamais. Avant que le passé, une nuit, ne ressurgisse.

Ce qui vaut pour ce couple est aussi vrai des autres protagonistes – de Christine, misanthrope et excentrique, si attentive avec Ida et Bergogne (elle ne l’appelle jamais Patrice). Vrai aussi pour Bègue, Denis, et, dans une moindre mesure, Christophe, trop comédien pour avoir une vraie profondeur.

Un livre d’aujourd’hui… et de tous les temps

La phrase de Mauvignier, on la connaît, longue, sinueuse, heurtée (mais ici moins que dans ses précédents romans), une sorte de lacet ou de fouet car, à la fin, ce qui jaillit et claque fait mal, heurte ou éclaire. Elle est nécessaire, cette phrase, pour retarder le moment de savoir. Cette phrase, on en adopte très vite le rythme, on en accepte la sinuosité : lire Mauvignier, découvrir la beauté d’un tel roman est à ce prix.

Histoires de la nuit est un livre d’aujourd’hui. Il serait inutile et vain de se référer à l’« actualité », de trouver des échos dans la France que nous connaissons. Ce serait réduire une œuvre à un documentaire sociologique, le pire qui puisse arriver. Les grands écrivains, et Mauvignier en est un, ne sont engagés que dans leurs textes. Ceux-ci ne nous bouleversent que parce qu’ils ne sont d’aucun temps, ou plutôt de tous les temps.

Histoires de la nuit nous hante longtemps.

Norbert Czarny

• Laurent Mauvignier, « Histoires de la nuit », Editions de Minuit, 2020, 640 p.

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1 réflexion sur « « Histoires de la nuit », de Laurent Mauvignier : un conte de nos temps obscurs »

  1. Cette étude critique très riche et si élogieuse de Norbert Czarny du nouveau roman de Laurent Mauvignier “Histoires de la nuit” aux références éclectiques qui vont de Faulkner à France Gall en passant par Steinbeck, ne peut que susciter une envie pressante de se plonger dans la lecture de l’œuvre qui, je l’espère, sera à la hauteur des attentes…

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