« Dictionnaire amoureux de Stendhal », de Dominique Fernandez

dictionnaire-amoureux-de-stendhalCe nouveau « dictionnaire amoureux » que signe Dominique Fernandez, son troisième, est moins volumineux que celui consacré à l’Italie (en deux tomes), mais il est toujours d’un format respectable (820 pages), et pourrait être considéré comme le gigantesque appendice des promenades dans la péninsule transalpine.

Car parler de Stendhal revient à poursuivre un voyage en Italie que notre prolifique académicien n’a momentanément interrompu que pour célébrer la Russie, une autre de ses passions.

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Un dictionnaire qui transgresse les règles du genre

Si le terme « dictionnaire » trouve sa justification dans la présentation alphabétique (d’« Absolu » à « Zélinde », pour un ensemble de plus de cent trente entrées), l’ouvrage qui nous est offert dépasse, voire transgresse, les règles du genre pour incliner du côté d’un copieux, joyeux et pertinent essai – mi-biographie, mi-étude littéraire – sur l’auteur de La Chartreuse de Parme. D’abord parce que Fernandez, s’appropriant la manie stendhalienne de la mystification (illustrée par les pseudonymes, le brouillage topographique, la propension au mensonge) se joue des étiquettes et des titres pour laisser libre cours à l’inspiration du moment.

Ainsi, l’entrée « Héros » va proposer une variation fouillée sur les différences entre le génie et le talent. À la rubrique « Stendhalien » se lit une analyse détaillée de l’étude de Balzac sur La Chartreuse, sincère et quasi unique reconnaissance des mérites de Stendhal par un confrère chevronné. Pour traiter du style de notre auteur – si particulier –, nous aurons intérêt à nous reporter à l’article « Journal intime » – que complètera naturellement l’entrée « Style ».

Une autre manifestation de la désinvolture (encore une qualité stendhalienne) de Dominique Fernandez est sa tendance à développer de façon démesurée certains articles pour les transformer en de véritables essais autonomes. L’article « Stendhalien », déjà cité, ne compte pas moins de vingt-cinq pages. Il en faut une bonne vingtaine à l’auteur pour traiter le thème « Musique », et autant pour le symétrique « Peinture » – ce qui est loin d’épuiser ces sujets, comme le prouvent les entrées spécifiques réservées aux musiciens ou aux peintres préférés de Stendhal.

Une bonne dizaine de pages, parfois plus, sont nécessaires pour illustrer des thèmes riches comme « Angela » (Pietragrua), « Femmes », « Milan », « Russie », « Sicile », « Virtù »… Enfin, en bon disciple de Beyle, qui n’a jamais reculé devant une répétition, employant le même adjectif, « affreux », à trois ou quatre reprises dans la même page, Dominique Fernandez s’autorise de nombreuses redites, comme s’il avait rassemblé ici divers articles rédigés indépendamment les uns des autres. Mais ce qui pourrait passer pour des négligences prend l’allure de rappels pédagogiques, les grandes caractéristiques de l’écrivain grenoblois, déclinées en plusieurs lieux, gagnant en relief.

Voyage en Stendhalie

Et c’est bien là ce qui constitue l’essentiel de ce monumental et passionnant dictionnaire : nous fournir, avec ce qu’il faut de subjectivité, un parcours exhaustif et synthétique des riches territoires de la Stendhalie. Quatre secteurs se dégagent : le rapport à l’art d’abord, toujours intuitif chez Stendhal, jamais dicté par des a priori esthétiques, ce qui s’explique chez un homme n’ayant étudié ni la musique, ni la peinture, et choisissant toujours d’en parler de façon personnelle et passionnée – d’où quelques « ratages » (celui de Giotto, de Tintoret ou de Beethoven, par exemple) ou quelques dévotions abusives (Cimarosa, peut-être, Guido Reni et même Rossini, préféré à Mozart).

Deuxième dominante : le rapport aux femmes, chapitre immense, inépuisable pour celui qui se savait (ou se voyait) physiquement disgracié, dépourvu de l’art de séduire, alors qu’il est en même temps animé d’un perpétuel besoin d’amour. De là de multiples expériences, rarement réussies, des passions dévorantes (Angelina, Métilde, Menti, Palfi), d’abondantes gloses littéraires sur le sujet, quelques confidences sexuelles assez crues dans les textes intimes, alors que ses romans se caractérisent par une quasi-absence de sensualité (« Il n’y a pas de romans plus chastes que ceux de Stendhal », p. 666).

Autre question sensible, le rapport au moi qu’éclaire le terme (pas toujours compris) d’égotisme qui, curieusement, ne fait pas l’objet ici d’une entrée spécifique. Mais de nombreux autres articles (et, en particulier, celui intitulé « Soi-même ») nous aident à comprendre la nature complexe d’une personnalité qui aime à avancer masquée, qui refuse les idées imposées et les goûts convenus, qui recherche la mondanité mais adore la solitude, qui remplace son manque d’imagination par une capacité à s’inventer des vies par procuration, qui cherche en permanence à voir clair en soi-même et à se révéler aux autres par l’écriture, tout en brouillant les pistes.

Ce qui nous conduit naturellement au quatrième aspect majeur : le rapport à la littérature, très éloigné, dans le cas de Stendhal, des conventions au métier d’écrivain, lui qui l’adopta tardivement, à temps partiel, sans vanité et sans en tirer de véritables succès. Divers éléments nous retiennent chez lui, comme, prioritairement, ce style si particulier, immédiatement reconnaissable, léger, direct, naturel ; puis des héros remarquables, qui se ressemblent entre eux, le plus souvent des contrepoints de lui-même (beaux et jeunes, remplis d’énergie et en révolte contre le monde), et aussi une composition très libre, qui sent la hâte et l’improvisation (« Stendhal se réserve le droit de flâner en route, de sortir du chemin balisé, exactement comme Rossini… », p. 287), des thèmes où se mêlent l’amour, la politique (pas aussi absente qu’il le prétend), le romanesque, la révolte contre l’ordre établi et, par-dessus tout, l’exaltation juvénile.

L’image d’un Stendhal profondément actuel

Le tableau en petites touches que constitue cette succession d’articles est saisissant de vie, contrasté, agrémenté de séduisantes digressions et de quelques propositions risquées (tous les développements, attendus, autour de la question de l’homosexualité qui serait, si l’on en croit Fernandez, le vrai « secret » de l’Octave d’Armance).

Il nous restitue l’image d’un Stendhal sensible, drôle, attachant, et surtout d’une extrême originalité, ce qui le place à part dans son époque et le rend profondément actuel. Quand on a refermé ce Dictionnaire amoureux qui nous présente ce Stendhal si proche et comme unique, nous nous sentons pris d’une urgence, celle de relire toutes les œuvres de celui à qui il est consacré. C’est là le meilleur éloge que l’on peut faire à Dominique Fernandez.

 Yves Stalloni

 

• Dominique Fernandez, « Dictionnaire amoureux de Stendhal », Plon-Grasset, 2013.

• Stendhal dans les Archives de l’École des lettres.

 

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