Des livres pour se tenir debout : “Nos vies romancées”, d’Arnaud Cathrine

« Raconter des histoires » : voilà ce qu’Arnaud Cathrine rêvait de faire, et qu’il réalise depuis une quinzaine d’années. Pour les enfants et adolescents (mais pas seulement !) qui lisent les romans de l’école des loisirs, pour les lecteurs qui le suivent chez Verticales, ou à l’occasion de ce recueil de lectures, chez Stock.

Raconter des histoires n’allait pas de soi dans le contexte français d’après le Nouveau Roman et la « déconstruction ». Parmi les nombreux écrivains qui lui ont donné envie d’écrire, Arnaud Cathrine en choisit six : Carson Mac Cullers, Françoise Sagan, Roland Barthes, Fritz Zorn, Sarah Kane et Jean Rhys.

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« Une écriture personnelle qui ne soit pas intime »

Dans sa présentation, Cathrine explique ce que la lecture représentait pour lui : « Ces livres substituaient au silence, à l’angoisse et à l’isolement, non pas le baume de la consolation [….] mais la contemplation du vivant. Ni à genoux, ni à moitié mort, ni objet : debout, bel et bien en vie, sujet. » Debout, c’est le sens même de stilos qui conduit, on le sait avec Olivier Rolin, au style. Quant au vivant, on le verra, c’est tout ce qui passionne le jeune écrivain.

Le recueil qu’il constitue repose sur « une écriture personnelle qui ne soit pas intime ». Cathrine met en relation sa vie et le livre, ce qui n’empêche pas une lecture assez savante sans être érudite. Il y a en Arnaud Cathrine un pédagogue qui se méconnaît… La lecture des Fragments d’un discours amoureux ne prend sens que lorsqu’il est amoureux. Et il possède chez lui quelques éditions du livre de Barthes, dont les pages sont marquées de croix, selon les relectures. Aux situations vécues correspondent des reconnaissances, ou des découvertes. Ce dont le texte qu’on lira ici rend compte.

L’essai de Barthes l’émerveille encore et toujours. Peut-être parce qu’outre qu’il est une sorte de roman impossible, fragmentaire, il est l’œuvre d’un « franc-tireur par nature ». Le point commun entre tous les auteurs élus est qu’ils sont étrangers à une société qui rêverait d’un « dressage au bonheur », pour reprendre l’expression qu’il utilise à propos de la famille de Fritz Zorn, auteur de Mars.

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L’art de présenter les choses, et de les réinventer

De même, il aime chez Sagan les postures, la légèreté qui n’exclut jamais la profondeur ou la gravité. Et cela vaut pour Jean Rhys, perpétuelle « étrangère », ou Carson Mac Cullers, qui n’a jamais perdu la voix de l’adolescence en elle. Si l’on devait en faire l’aveu, on dirait que, de tous les écrivains évoqués, celui qu’Arnaud Cathrine donne le plus envie de lire ou relire est Carson Mac Cullers. Pour ces quelques lignes de l’auteur lecteur :

« S’ennuyer à périr, mais aussi apprendre à s’ennuyer et, de là, exercer son imagination, forger la matière du désir ; prendre ses rêves pour des réalités et ruer dans les brancards pour advenir : une autre définition de l’adolescence. ».

Cet art, soyons lui en gré, il le retrouve aussi chez Sagan chez qui, la grâce commence toujours par la façon de présenter les choses, et sans nul doute, de les réinventer. Artiste de l’exagération, Sagan utilise l’adjectif de manière légèrement décalée, usant de l’euphémisme, préférant le détail, la banalité ou le frivole plutôt que des vérités assénées, des généralisations qui deviennent autant de clichés.

Là est en effet le danger, la menace permanente contre laquelle tous ces écrivains (parmi d’innombrables autres) luttent : échapper à la langue commune, usagée, imposée. Zorn et Sarah Kane le font avec violence, Jean Rhys en montrant l’ambivalence de toute chose, la profonde ambiguïté des actes les plus anodins et, à travers un extrait de Bonjour Minuit, Arnaud Cathrine définit la romancière : « La voix de Jean Rhys est là tout entière : sans plainte, sans emphase, juste la vérité crue, la cruauté nue. »

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“Trouver une place et le respect”

C’est aussi le pacte que l’écrivain français a passé avec lui-même et avec ses lecteurs (qui a eu la chance de l’entendre dans le cadre d’une salle de classe sait combien sa parole est claire et ferme), pacte qu’il évoque au sujet de la dramaturge Sarah Kane :

« Je ne suis pas le seul à devoir, à intervalles réguliers, justifier mes livres, me justifiant par la même occasion, affrontant de curieux signes de déni, rappelant au passage les vertus (dérangeantes) de la littérature, réaffirmant combien le divertissement généralisé me terrifie, concédant qu’on obtiendra jamais de moi ce paradis obligatoire et écervelé qui, soit disant, “fait du bien” ; je me suis toujours méfié des gens qui me veulent du bien, seule la vérité m’occupe. ».

Le sort tragique de l’écrivain anglaise, qui avait toujours préféré la vérité comme absolu à la vie comme absolu, dit assez les risques qu’encourent celles et ceux qui se révoltent contre l’idéal bourgeois tel que le vivent les parents de Fritz Zorn : « être correct plutôt que vivant ».

En somme, et on le lit au terme de ce recueil à propos de Jean Rhys qui lutta toute sa vie durant pour cela, il convient de « trouver une place et le respect ». Ce n’est pas donné à tout le monde. Mais des livres comme Nos vies romancées, sans avoir la prétention de certains bréviaires ou guides de savoir-vivre comme on en pond désormais, y aident. Et puis ils donnent envie d’entrer dans les bibliothèques et librairies…

Norbert Czarny

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• Arnaud Cathrine, “Nos vies romancées”, Stock, 2011, 210 p.

• Les romans d’Arnaud Cathrin à l’école des loisirs.

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