“Dériver” avec Guy Debord, tables rondes avec Andrew Hussey, Will Self et Jean-Marie Durand

Andrew Hussey © CR, l'École des lettres

Andrew Hussey © CR, l’École des lettres

 

Les 25 et 26 septembre 2014, l’écrivain et historien britannique Andrew Hussey présentait son livre, Guy Debord. « La Société du spectacle » et son héritage punk, publié aux éditions Globe, en présence de son compatriote et préfacier, le romancier Will Self.

Ces deux débats publics étaient animés par le journaliste Jean-Marie Durand, rédacteur en chef de la rubrique Idées au magazine Les Inrockuptibles, et traduits par Marguerite Capelle.

Le premier était organisé à la Maison de la Poésie, à Paris, le second au siège de l’école des loisirs. La transcription de ces deux rencontres est donnée dans l’École des lettres.

 

Une « detective story »

Guy Debord. « La Société du spectacle » et son héritage punk, le volumineux essai d’Andrew Hussey que publient les éditions Globe, est la traduction de The Game of War : The Life and Death of Guy Debord (Le Jeu de la guerre : vie et mort de Guy Debord), paru en 2001 en Angleterre.

Andrew Hussey, "Guy Debord. "La Société du spectacle" et son héritage punk", Éditions GlobeCette sortie française coïncide avec les vingt ans de la disparition du fondateur de l’Internationale situationniste, qui s’est donné la mort le 30 novembre 1994, à soixante-trois ans. Le livre d’Andrew Hussey n’est ni un hommage ni un panégyrique, ni même une biographie classique, mais un essai d’histoire contemporaine. C’est aussi une véritable enquête.

« Je n’ai pas abordé Debord comme un monument français poussiéreux, explique d’emblée l’auteur. J’ai construit cette biographie comme une “detective story”. J’étais à la recherche de l’homme lui-même en parlant à tout le monde. Ç’a été un défi de connaître Guy Debord à travers les voyages, les gens, etc. C’est un livre vécu. Il a d’abord été corrigé avec Michèle Bernstein et Alice Becker-Ho [les deux épouses successives de Guy Debord ont ensuite réfuté ce travail, précise-t-il]. Comment devient-on Guy Debord ? » s’interroge Andrew Hussey, pour qui « la force de l’œuvre de Debord, c’est d’être irrécupérable ».

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Un « soldat » de la révolution punk

Andrew Hussey découvre la pensée de Guy Debord à Londres, dans les années 1980, «en plein thatcherisme. Déçu et choqué par la politique de la gauche, j’ai d’abord lu Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, de Raoul Vaneigem, puis La Société du spectacle, de Guy Debord. C’était la clé. Les situationnistes étaient les seuls camarades qui me parlaient au cœur du spectacle londonien. Dans les années 1960, bien avant l’IRA, la Angry Brigade, dont le nom fait référence aux “Enragés” de Nanterre, commet des attentats sur le sol britannique, mais sans tuer quiconque. Dans les années 1970, en Angleterre, il y a eu la révolution punk, dont j’étais un soldat. On connaissait Debord par les Sex Pistols et par Malcolm McLaren, leur manager, une sorte de Machiavel. Le punk est arrivé comme l’éclair, mais c’était une bataille perdue car le mouvement a vite été récupéré. »

guy-debordÀ la fin des années 1990, Hussey organise un colloque sur Guy Debord et le mouvement situationniste à l’Haçienda, le célèbre club de Manchester. «Ils méprisaient le travail, mais ils ne cessaient pas de travailler. »

Les années « No future » sont terminées depuis longtemps, et Andrew Hussey est un respectable enseignant de l’University of London Institute in Paris. Toutefois, il n’a rien perdu de ses idéaux de jeunesse. Même s’il avoue n’avoir jamais été un militant révolutionnaire, selon lui, « il y a un rapport à la vérité dans l’histoire de l’Internationale situationniste. Bien avant de creuser les idées de Guy Debord, je dirais que ce qui est important, c’est de connaître l’histoire culturelle de l’après-guerre avant et après Mai 68. Guy Debord était, certes, un mégalomane et les situationnistes ont exagéré leur impact sur les événements de Mai 68. Mais les graffitis des situationnistes ont eu une influence sur Mai 68, leurs idées s’étaient répandues partout, y compris chez ceux qui n’avaient pas lu La Société du spectacle en 1967 ».

L’un de leurs slogans les plus célèbres, que l’on pouvait lire sur les murs de Paris, était : « Ne travaillez jamais. »

Andrew Hussey explique que « les situs refusaient le travail tel qu’on le concevait au XIX e siècle. Ils méprisaient les loisirs et le travail, mais ils ne cessaient pas de travailler. Pour eux, toutes les civilisations s’étaient fondées sur le jeu, et non sur le travail ».

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Errer sans but dans la ville

Aujourd’hui, dans les universités anglaises, étudier l’œuvre de Guy Debord et les concepts forgés par les situationnistes – situations, spectacle, dérive, psychogéographie, détournement, dépassement de l’art – va de soi. Des professeurs aussi éminents qu’Andrew Hussey et son ami Will Self les enseignent à leurs étudiants

Andrew Hussey © CR, l'École des lettres

Andrew Hussey © CR, l’École des lettres

« Bien que La Société du spectacle soit un texte très hégélien, complexe, une chose captive les étudiants, c’est la vérité de ce que dit Debord : nous vivons dans une civilisation où les images nous dominent. Et ça leur parle. Quand j’aborde Guy Debord, je ne commence pas par faire référence au marxisme, mais à la “dérive”, cette technique situationniste qui consiste à errer sans but dans la ville. Cette manière de subvertir l’organisation du quotidien est très clairement une chose qui attire les jeunes. Elle nous amène à la psychogéographie, qui est l’un des moyens de résister à la société du spectacle. »

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« L’héritage situationniste, c’est la révolution punk »

Pour les Anglais, et pour Andrew Hussey le premier, l’affaire est entendue : « L’héritage situationniste, c’est la révolution punk, avec les Sex Pistols et Malcolm McLaren, qui avait assisté aux événements de Mai 68. Les Sex Pistols ont repris à leur compte les techniques des situationnistes, comme le détournement. Il s’agit de détourner des textes pour les transformer en autre chose. C’est très simple, et les étudiants comprennent ça très vite. »

Et si Debord était mieux compris chez nos voisins anglais qu’en France ? Au terme de ces deux tables rondes d’une durée d’une heure et demie chacune, la question se pose : que reste-t-il aujourd’hui de la pensée de Guy Debord ? Était-il un visionnaire, un prophète ?

Il dissout l’Internationale situationniste en 1972, après une période artistique qui a duré jusqu’en 1957 et une période politique qui a précédé Mai 68. Malade, il se suicide en 1994 d’une balle dans le coeur. Pour Andrew Hussey, ce suicide était prévu de longue date – une préméditation longuement mûrie, au terme d’une vie marquée par la « mélancolie ».

Jean-Marie Durand, qui anime la table ronde, rappelle le titre d’un film réalisé par Debord : In girum imus nocte et consumimur igniNous tournons en rond dans la nuit, dévorés par le feu »).

Il n’y a donc pas d’issue. La révolution n’a pas eu lieu, la société est la proie du spectacle.

 Olivier Bailly

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• Voir le dossier consacré à Guy Debord dans le numéro de novembre de l’École des lettres.

• “Guy Debord. “La Société du spectacle” et son héritage punk”, d’Andrew Hussey, par Frédéric Palierne.

Voir également : De quelques précurseurs sombres annonçant l’éclair. Entretien avec Guy Darol, par Olivier Bailly.

• L’Espace Enseignants des éditions Globe (rencontres, tables rondes, propositions pédagogiques).

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Valentine Gay, responsable des Éditions Globe, s'entretient avec Andrew Hussey, filmé par François Grandjacques

Valentine Gay, responsable des Éditions Globe,
s’entretient avec Andrew Hussey,

filmé par François Grandjacques © l’école des loisirs, 2014

Visionner la vidéo

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Quatre extraits de la table ronde du 26 septembre 2014
animée par Jean-Marie Durand,
avec Andrew Hussey et Will Self
dont on trouvera la transcription intégrale
dans “l’École des lettres”

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Transmettre la pensée de Guy Debord

Extrait 1

Comment Andrew Hussey aborde la pensée de Guy Debord

Extrait 2

Will Self et Guy Debord

Extrait 3

Will Self et l'écriture de Guy Debord

Extrait 4

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"L'École des lettres", numéro 2, octobre-novembre 2014

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Au sommaire de “l’École des lettres” de novembre 2014 

– “La Société du spectacle”, de Guy Debord, cinquante après : transcription intégrale des deux tables rondes animées par Jean-Marie Durand, avec Andrew Hussey, Will Self et Marguerite Capelle.

– La nouvelle fantastique selon Edgar Poe.

– Le temps des contre-utopies dans le roman (“Le Passeur” et “Le Fils”, de Lois Lowry), et au cinéma (“The Giver”, de Phillip Noyce).

– Littérature contemporaine : “Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier”, de Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014. “Dans l’éternité je ne m’ennuierai pas”, de Paul Veyne, prix Fémina de l’essai 2014.

– Quelle école en 2030 ?

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