« Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse », de Sarah Bakewell

"Comment vivre? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponses", de Sarah BakewellAu début du chapitre 16 de ce beau livre, nous lisons cette remarque : « La religion est une des raisons pour lesquelles, à compter de la fin du XVIIe siècle, beaucoup d’Anglais se sentirent si libres de goûter Montaigne » (p. 387).  

Sarah Bakewell est sans doute une de ceux-là, même si elle avoue être tombée par hasard sur une traduction en anglais des Essais qu’elle emporta, faute de mieux, pour le temps d’un voyage en train au départ de Budapest. Son intérêt semble donc étranger à la question religieuse, mais elle rejoint ses compatriotes qui « furent les premiers, hors de France, à adopter Montaigne, au point de le considérer comme un des leurs » (ibid.).

Outre-Manche on apprécierait le « parler informe et sans règle » de Michel Eyquem, son impertinence d’esprit et d’écriture, son goût des voyages et de l’exotisme, son « radicalisme au beau milieu d’un conservatisme tranquille », sa philosophie qui n’en est pas une, sa parenté d’inspiration avec Shakespeare qui, comme lui, peut être considéré « comme un des premiers écrivains réellement modernes. »

 

 Un excellent viatique pour apprendre à connaître Montaigne

Félicitons-nous de cette reconnaissance de la part de nos voisins britanniques à l’égard de notre grand auteur, d’abord parce qu’ils sont avares d’éloges, ensuite parce qu’ils ont tendance à nous être supérieurs au rugby et qu’il est bon que nous ayons une revanche, surtout obtenue par l’intermédiaire d’un Gascon, enfin parce que cette étonnante popularité nous vaut aujourd’hui, traduit trois ans après sa parution au Royaume de Sa Majesté, de lire l’essai de Sarah Bakewell qui, sans renouveler les études montaigniennes, constitue un excellent viatique pour apprendre à connaître et apprécier le maire de Bordeaux et son œuvre unique – aux deux sens du mot.

 

“Comment vivre ?”

L’intention est résumée dans le titre, particulièrement heureux : Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse. Prendre Montaigne comme référence pour guider sa vie est forcément louable, et l’utiliser comme prétexte à se poser des questions (lui qui s’en posa beaucoup, sans doute plus de vingt, mais il est difficile de tenir sur ce point une comptabilité précise) et à trouver des réponses considérées comme simples « tentatives » (lui qui passa sa vie à « s’essayer ») annonce un comportement de sagesse et de modestie pas forcément très répandu chez les citoyens de la perfide Albion.

L’ « anglicité » (sic) de Montaigne pourrait donc devenir un motif de réconciliation avec l’ennemi héréditaire. Bien qu’on opposerait volontiers à cette prétendue qualité une « francité » qui ne ferait que réchauffer les vieilles rancunes.

 

Un modèle de vie pour l’humanité en général et celle du XXIe siècle en particulier

Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est de nous montrer, en près de cinq cents pages et preuves à l’appui, comment ce « noble, magistrat et viticulteur, qui vécut dans le Périgord de 1533 à 1592 », peut constituer un modèle de vie pour l’humanité en général et celle du XXIe siècle en particulier.

Édition de 1588 des "Essais", annotée de la main de Montaigne

Édition de 1588 des “Essais”,
annotée de la main de Montaigne

Si Montaigne est notre contemporain et qu’il est apte à nous enseigner « comment vivre », c’est parce qu’il a le premier expérimenté la plongée en lui-même et le dialogue direct avec les autres. À l’époque du narcissisme triomphant des blogs – mais pas de celui-ci ! – et du bavardage ininterrompu des tchats et des tweets, l’auteur des Essais fournit l’exemple inégalé de ce que devrait être le dévoilement de soi et la coopération avec autrui.

Il est peu probable que les habitués des réseaux sociaux nourrissent des ambitions aussi élevées et désintéressées, mais, sans le savoir, peut-être sont-ils en train d’entreprendre une quête ontologique dont la lecture de Montaigne pourrait devenir le couronnement.

 

Le “sot projet” de Montaigne (Pascal)

Le projet de Montaigne (« sot projet », pour ce jaloux de Pascal) était bien en effet de se livrer sincèrement, de tendre aux autres un miroir où ils pouvaient reconnaître leur condition d’hommes, de poser sur le monde dans lequel il était plongé un regard critique et indulgent permettant d’en atténuer les aspérités et d’en relativiser les mérites ou les horreurs.

C’est bien un « comment vivre » et non un « comment doit-on vivre » qu’il nous propose. Car l’auteur des Essais ne se veut pas maître en morale. Il connaît ses tares et ses faiblesses (par coquetterie, il aurait tendance à les grandir), mais il tâche de s’en accommoder et de trouver, en dépit de ses imperfections, le meilleur chemin pour jouir de lui-même et de la vie (certes privilégiée) qui lui est accordée.

« Je vous propose mon exemple », dit Michel. « À vous de faire comme il vous plaît », commente Sarah.

Les directions possibles d’un “savoir vivre”

La table des matières de l’ouvrage recense non les recettes infaillibles de ce « savoir vivre », mais des directions possibles.

Statue de Montaigne par Paul Landowski, Paris, 1934

Statue de Montaigne par Paul Landowski, Paris, 1934

Quelques exemples parmi les plus représentatifs : « Ne pas s’inquiéter de la mort » ; « Lire beaucoup, oublier l’essentiel de ce qu’on a lu et avoir l’esprit lent » ; « Survivre à l’amour et à la perte et à la perte » ; « Utiliser de petites ruses » ; « Tout remettre en question » ; « Être convivial avec les autres » ; « S’arracher au sommeil de l’habitude », « Faire du bon boulot sans trop », etc.

Chaque rubrique est l’objet d’un développement qui illustre le titre et s’appuie tantôt sur la vie du personnage, tantôt sur ses écrits, plus souvent encore sur les deux.

 

Kaléidoscope

Ainsi dans les huit chapitres cités il sera respectivement question (mais pas seulement – la digression est une tentation contagieuse) : de la chute de cheval qui faillit coûter la vie à l’auteur ; de sa « librairie » et de son activité de lecteur, aussi insatiable que défaillant (« je suis plein de trous, je fuis de partout ») ; de la disparition de l’ami absolu, Étienne de La Boétie ; de l’art de cultiver un très pragmatique art de vivre qui dépasse les injonctions des stoïciens ou des épicuriens ; de l’art de pratiquer, sans dogmatisme, le doute généralisé, de refuser les a priori ou les préjugés ; de celui de cultiver une « sagesse gaie et civile » en recherchant la société et l’amitié, en privilégiant la conversation et le commerce d’autrui ;  de celui de s’ouvrir à la nouveauté, d’accepter la différence (celle des « sauvages » par exemple) ; de celui de consentir à prendre des responsabilités (celle de magistrat ou de maire), sans se laisser griser par les honneurs et sans devenir prisonnier de sa fonction.

*

La conclusion ? Elle est contenue dans les trois préceptes qui terminent le livre : « Lâcher prise ; être ordinaire et imparfait ; laisser la vie répondre d’elle-même. » Un exemple rare de tolérance, de courtoisie, de modération et d’humilité.

Sarah Bakewell nous assure, par le renvoi implicite à une phrase connue, que cette sagesse lui est venue de l’observation et la fréquentation de sa chatte : « C’est elle qui, ayant envie de jouer avec Montaigne à un moment mal choisi, lui rappela ce qu’être en vie voulait dire. » Pour mieux comprendre le message de votre chatte, et accessoirement le sens de la vie, lisez Montaigne.

Yves Stalloni

• Sarah Bakewell, « Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse », Albin Michel, 2013, 489 p.

• Voir “Un été avec Montaigne”, d’Antoine Compagnon, par Yves Stalloni, sur ce site.

 

Montaigne-Essais

 

 

• Les Essais de Montaigne ont été publiés dans la collection « Classiques abrégés » de l’école des loisirs pour permettre aux collégiens et aux lycéens d’avoir une vision globale de cette œuvre majeure. 

• Tous les livres de la collection Classiques.

• Tous les livres de la collection Classiques abrégés.

• De nombreuses études des « Essais » sont accessibles dans les Archives de l’École des lettres. 

 

 

 
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