« Comédies françaises », d’Éric Reinhardt : rêveur et railleur

Il existe un point commun entre Dimitri, héros de Comédies françaises, et l’auteur, Éric Reinhardt : tous deux sont curieux, avides de découvrir et de faire connaître. Le premier est un personnage de fiction ; le second a déjà montré dans Cendrillon (Stock, 2007) et dans Le Système Victoria (Stock, 2011), pour ne prendre que ces deux exemples, combien il aime mêler figures imaginaires et réelles, aventure(s) amoureuse(s) et dimension documentaire.

Un roman profus, vivant, débordant

Comédies françaises s’ouvre sur la mort accidentelle de Dimitri, après le récit d’une courte existence très remplie, et raconte comment la France a manqué une invention majeure, en 1974 : celle d’Internet. Louis Pouzin, un ingénieur en informatique aussi génial que modeste qui vit toujours, et dont on trouve des traces en ligne, créé le datagramme, permettant de diffuser les données par « paquets ». Mais le grand manitou des télécoms de l’époque, soutien de Valéry Giscard d’Estaing et lobbyiste éprouvé, remporte la partie : le Minitel et le bon vieux téléphone gagnent contre l’informatique et ce qui deviendra le Web. Quand on sait ce que valent Google et Microsoft aujourd’hui, on mesure l’échec…

Cette histoire occupe une large place dans ce roman profus, vivant, parfois débordant : Éric Reinhardt, ou son narrateur, ne savent ni où ni quand s’arrêter, pris par la curiosité et le goût pour la réflexion. C’est à la fois le charme du livre et sa limite. La liste des spectacles théâtraux vus par Dimitri et son amie Alexandra ne s’imposait peut-être pas (on n’est pas loin du name dropping). Pas plus que la longue méditation sur les attraits de la pilosité… Mais ces digressions sont fréquentes dans les ouvrages d’Éric Reinhardt et ce que l’on y apprend par ailleurs mérite qu’on oublie ces détours.

Lobbying

Comédies françaises décrit un jeune homme qui a tout, ou presque, pour réussir dans la France des années 2015, voire dans celle de nos années. Le roman s’achève en 2016, de façon tragique comme nous l’apprenons dès la première page. Dimitri est un enfant de la classe moyenne – mère directrice d’école, père sans qualification reconnue, mais on verra bientôt qu’il est capable d’inventer et de « placer sa chaise longue au soleil » pour ne pas se laisser gagner par l’ombre de l’âge.

L’enfant mène des études brillantes, ses parents le rendent passionné de théâtre et de spectacle vivant. Il entre dans le lycée parisien le plus prestigieux, puis, diplômé, est engagé dans un cabinet pratiquant « les relations institutionnelles et les affaires publiques », une formule derrière laquelle se cachent des activités de lobbying. Dimitri saisit vite les codes permettant de réussir, mais ses convictions et son idéalisme l’amènent à rompre quand on lui demande de porter une valise à un député. Cette partie du parcours est à l’image de ce que l’on voit souvent aujourd’hui, en particulier depuis que la catastrophe climatique est engagée : les « élites » préfèrent partir aux champs plutôt que de gagner leur vie sans y trouver de sens.

Ayant quitté le cabinet de lobbying, Dimitri se fait engager à l’AFP et commence son enquête sur l’abandon du réseau Cyclades provoqué par ce fameux grand patron dont le portrait constitue l’un des morceaux de choix du roman.

« J’aime les gens intraçables… »

Éric Reinhardt en septembre 2014 © DR

Le jeune homme est toujours en mouvement. « Rêveur et railleur », il ne se satisfait de rien, ne s’installe jamais. Le roman débute à Madrid, de nuit, quand il rencontre une inconnue qui l’éblouit, et dont il tombe amoureux au premier regard. Il la revoit par hasard, à diverses reprises, à Paris. Il voudrait la rencontrer et lui parler. Cette quête, dont je tairai la fin, forme l’un des fils rouges du roman, celui de l’amour. Pauline, sa compagne, à qui il s’adresse souvent au cours de l’intrigue, fait partie de cette trame amoureuse, dont l’épisode le plus beau, sans doute, se déroule dans le neuvième arrondissement, cité Monthiers, auprès de la singulière Meret, une jeune femme solitaire qui accompagne une riche vieille dame, vivant hors du temps.

Dimitri n’est pas homme à se poser des limites, et le roman montre à travers son personnage, celui d’Alexandra ou d’autres, comment vit la jeunesse d’aujourd’hui : amour, travail, convictions, tout passe dans les actions comme dans un dialogue permanent, que le lecteur entend. Le narrateur a souvent décrit des adultes « installés », issus des classes moyennes, telle la Victoria du Système Victoria : elle incarnait le triomphe d’une élite cynique, sans frontière ni scrupule. Victoria « coupait des têtes » dans des usines polonaises ou autres. Dimitri refuse ce triomphe-là et prend le risque de l’échec, de la solitude, voire de la pauvreté, pour ne pas se compromettre.

À l’opposé de son époque, qui aime l’image telle qu’elle se véhicule sur les réseaux sociaux, il recherche l’ombre : « J’aime les gens intraçables. Qui préfèrent rester cachés. Les grands solitaires. Ceux qui peuvent rester cloîtrés deux mois dans une pièce pour écrire. » C’est pourquoi il éprouve une admiration certaine pour le grand patron, adversaire résolu des autoroutes de l’information naissants : « Il préférait rester en retrait, se tenir dans l’ombre et tirer les ficelles, sans se vanter de ses succès ni des sommes colossales qu’il engrangeait. » Bref, tout l’inverse de certains personnages contemporains, familiers des pages people des magazines.

Notre homme des années 1970 avait d’autres passions secrètes. Il aimait, depuis sa prime jeunesse, les Surréalistes, et collectionnait, cachées dans une luxueuse garçonnière, des œuvres de Marcel Duchamp. Sa culture, son érudition, sa singularité fascinent le jeune journaliste. Enfin, presque. L’homme et sa caste sont aussi à l’origine de bien des échecs industriels. Ils incarnent l’immobilisme de clans qui vivent dans l’entre-soi, à la façon de l’aristocratie d’Ancien Régime, dont ce patron et celle qui rédige sa biographie ont la prétention de faire partie. Leur conservatisme a empêché l’innovation de percer, et sans doute d’apporter à l’économie française ce qui lui manque toujours depuis : des réserves financières. Le pouvoir et l’influence ont été plus puissants que le génie de Pouzin et de ses pairs.

Louis Pouzin en mai 2016 © DR

Ironie et lyrisme

Dimitri, quant à lui, a d’autres ambitions. Outre l’enquête qu’il mène sur cette révolution numérique manquée, il veut écrire un roman sur la rencontre entre Max Ernst et Jackson Pollock, raconter comment l’art est passé d’une suprématie européenne à celle des États-Unis. Où l’on apprendra le rôle majeur qu’a joué la CIA dans la promotion et la diffusion de Pollock, Rothko ou De Kooning. Une histoire étonnante, bien dans la façon du romancier explorateur et enquêteur.

Comme la plupart des romans d’Éric Reinhardt, Comédies françaises mêle ironie et lyrisme. Les interventions du narrateur à la première personne du pluriel, ou à une première personne du singulier, dont on ne sait pas toujours si elle est la voix du héros ou d’un narrateur-auteur, rappellent la distance que Reinhardt prend avec Dimitri et, dans le même temps, la complicité qu’il entretient avec son personnage. Un lien stendhalien, au fond. La part lyrique tient à l’éloge de la beauté qui traverse le roman. Il est parfois paradoxal, mettant en relief des singularités ; il est souvent politique, au sens très large du mot. Plaider pour la rue contre la piétonnisation artificielle ou dire sa passion du théâtre, de la danse, de l’art surréaliste, c’est un même mouvement.

Reinhardt mêle les registres, avec, parfois, des scènes assez drôles, notamment autour du père de Dimitri. Installé chez les grands-parents, à la campagne, il s’enrichit en réparant de vieux objets, au point d’acheter un Cessna hors d’âge qu’il transformera. D’autres épisodes sont teintés de fantastique, comme la rencontre avec les femmes chez qui Meret habite, ou celle de Ludovic, le magnétiseur, qui fait dialoguer les morts et les vivants.

Comédies françaises est un roman généreux, parfois excessif, on l’a dit. Mais passionnant aussi, par ce qu’il nous apprend des années 1970, de la suffisance de certains hommes politiques ou patrons tout-puissants du passé. Du passé, seulement ?

Norbert Czarny

• Éric Reinhardt, « Comédies françaises », Gallimard, 2020, 480 p.

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