La chronique, un genre littéraire à part entière : “Troquets de Paris”, de Jacques Yonnet

"Troquets de Paris", de Jacques YonnetParis réenchanté

Auteur du légendaire Rue des maléfices, Jacques Yonnet livra sept cents chroniques à l’hebdomadaire L’Auvergnat de Paris de 1961 à 1974. Une soixantaine d’entre elles sont aujourd’hui rassemblées dans Troquets de Paris.

Vagabondage aux allures désinvoltes, tout à la fois pittoresque et visionnaire, balade poétique, littéraire et historique, ces chroniques, qu’on dirait écrites au fil de la plume, sont les mémoires d’outre-tombe d’une ville qui n’a pas dit son dernier mot.

Chronique : « Article de journal ou de revue, émission de télévision ou de radio qui traite régulièrement d’un thème particulier » (Le Robert). La chronique peut être politique, judiciaire, artistique, sportive ou encore littéraire, un genre auquel Alexandre Vialatte donnera ses lettres de noblesse. Moins célèbre que son illustre confrère, Jacques Yonnet (1915-1974) livrera ses chroniques à l’hebdomadaire L’Auvergnat de Paris de 1961 à sa mort. Ces chroniques, il projetait de les réunir de son vivant dans un recueil qu’il avait prévu d’appeler Paris, ma légende.

Extraites de ce corpus inédit une soixantaine d’entre elles sont aujourd’hui rassemblées par les éditions de L’Échappée dans Troquets de Paris. Illustré par Yonnet lui-même et imprimé couleur lie de vin (comme il se doit), ce livre est, plus encore qu’un hommage à Paris, ville des lumières, et aux comptoirs de cafés, le «  parlement du peuple » selon Balzac, une ode humaniste ombrée d’inquiétude.

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Le vrai du faux

Écrivain, journaliste, dessinateur, peintre, féru d’ésotérisme, de poésie, de peinture, de mystifications qu’il pratiquait en esthète, il est impossible de définir en quelques mots Jacques Yonnet. Il se peut qu’il sorte d’une légende. Cet arpenteur des rues, à l’instar de son ami l’écrivain Robert Giraud, est issu de la grande lignée des chroniqueurs parisiens : Restif de la Bretonne, Sébastien Mercier, Léon-Paul Fargue, etc.

On ne s’étonnera pas dès lors qu’il rende abondamment hommage aux poètes de Paris, à commencer par François Villon. Le long de ces chroniques organisées comme un récit, le lecteur croise les figures familières de Paul Fort, Pierre Mac Orlan, Francis Carco, André Salmon, Léo Larguier, Robert Desnos, Maurice Fombeure, Pierre Béarn, Jean Follain, Gaston Bachelard (et même Françoise Sagan en amie des chèvres !).

Le temps n’a plus court. Les contemporains voisinent avec les anciens, comme Beaumarchais dont Yonnet nous révèle ici comment il écrivit Le Barbier de Séville. L’auteur, parfois sujet de ses propres chroniques, livre çà et là des éléments biographiques et quelques confidences : « Pour moi qui ai payé très cher ma place, mon “prolongement” plutôt dans le monde des vivants, j’ai cru bon de faire, une fois pour toutes, métier d’homme sensitif en savourant le “rab” d’existence qui m’est concédé. »

La crainte de la guerre parcourt de manière diffuse ses articles alors que le Viêt-Nam et le Bangladesh sont en feu. La Guerre froide, « l’avant-prochaine » comme il la qualifie, est d’actualité. Yonnet a été résistant. L’un de ses faits d’armes est d’avoir piégé le sinistre docteur Petiot, vrai criminel et faux combattant antinazi, et d’avoir permis son arrestation. Au moment où il commence à travailler pour L’Auvergnat de Paris, il est l’auteur des Enchantements sur Paris. Publié en 1954 chez Denoël et réédité en 1987 sous le titre Rue des Maléfices, chez Phébus.

Véritable surgeon du surréalisme, ce livre sera encensé par Raymond Queneau, Jacques Prévert ou encore Jacques Audiberti. Sous-titré Chronique secrète de Paris, il chemine du vrai au faux, passant sans cesse de la réalité à la légende. Dans Troquets de Paris il écrit que depuis 500 ans, les soirs de brume, un cheval vert ne se montre qu’aux enfants du côté de la montagne Sainte-Geneviève. Qui prétendra le contraire ?

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La chronique dans la chronique des “émigrés de l’intérieur”

C’est à la demande de Louis Bonnet fils, rédacteur en chef de L’Auvergnat de Paris, que Jacques Yonnet tiendra semaine après semaine, et jusqu’à sa disparition en août 1974, la rubrique « Aubergistes et bistrots de Paris ». Fondé en 1882, doyen de la presse française, la création de L’Auvergnat de Paris coïncide avec l’arrivée des Auvergnats dans la capitale, obligés de s’exiler de leur région pour trouver du travail.

Les moyens de communication n’étant pas ce qu’ils sont devenus, Louis Bonnet père conçoit un bulletin de liaison afin de donner à ces émigrés de l’intérieur des nouvelles de leurs proches restés au pays. Petit à petit la colonie auvergnate fera de Paris la capitale du Massif central et de ses alentours et mettra en place la corporation des bougnats qui, très vite, deviendra un élément essentiel du décor parisien.

La mission de Jacques Yonnet est donc de chanter ces bougnats (généralement abonnés à L’Auvergnat de Paris). Il s’acquitte de sa tâche de bonne grâce, retraçant la généalogie des patrons, décrivant par le menu les spécificités de leur établissement. Mais son style tout en digressions, coq à l’âne, incises, parenthèses ouvertes (et parfois jamais fermées), est celui du grimpeur qui soudain s’échappe solitaire vers des cols improbables. Et soudain sa chronique semble en contenir une autre, plus secrète, lovée dans ses profondeurs.

Toujours sur le même ton, celui de l’aimable conversation menée au comptoir, il emmène son lecteur faire un tour du côté de l’« infraville », la ville mystérieuse, celle que seuls quelques initiés savent voir. Et de citer Eluard : « Il y a un autre monde, mais il est dans celui-là. » Pour entrer dans ce monde il faut pousser la porte du bistrot : « Le bistrot parisien, eu égard à sa “formule” même, constitue le vivant et permanent conservatoire “à succursales multiples”, de la tradition orale française, incomparable trésor qui appartient au patrimoine de toute l’humanité pensante. »

Parler de ces lieux, pas toujours, loin s’en faut, de perdition, c’est raconter l’histoire des cafés qui se suivent le long des grands boulevards autant que celles des guinguettes de la Courtille qu’on appelle aujourd’hui Belleville. Si les Halles, ses corporations et ses infra-métiers constituent le point nodal de ce recueil, Yonnet évoque aussi le faubourg Saint-Antoine d’où partent les révolutions, la rue Mouffetard qui a encore des allures médiévales, la rue des Maléfices, chère à son cœur car c’est « la rue des destins étranges », aujourd’hui rue Xavier-Privas. On visite avec lui la Rotonde qui « vit s’élaborer la révolution russe de 1917 », le Cabaret de la Pomme de pin, cher à François Villon, on croise l’anarchiste Rathier, Cartouche, Milord l’Arsouille, Ferdinand Lop et Mouna. Aucune rue ne porte leur nom…

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Un regard visionnaire

Dans ses vœux pour 1973 Jacques Yonnet appelle à la « vigilance » et dénonce « la destruction systématique, consciente, cynique parce que mûrement concertée du Paris dont nous avons tous, naguère encore, goûté le charme incomparable, irremplaçable ». L’auteur se montre visionnaire : « Nous entendons continuer à vivre dans une vraie ville, non dans un clapier, une ruche ou une termitière », écrit-il, dénonçant sans cesse la « bêtise bétonnière » : « Le Centre de Paris ? D’abord la pioche, la pioche impitoyable, écrit-il, et puis des bureaux, des bureaux, et ailleurs encore des bureaux. »

C’est l’époque des trente glorieuses, celle dite du progrès où, à marche forcée, Paris doit désormais « se moderniser ». La physionomie de la ville en certains quartiers du centre, notamment – Les Halles, le quartier latin, etc. –, n’a pas changé d’aspect depuis le début du siècle. Mais après guerre les appétits immobiliers s’aiguisent. Le prétexte de l’insalubrité est alors mis en avant pour détruire et amputer irrévocablement Paris de son histoire. Sont ainsi décidées l’évacuation des Halles vers Rungis, ainsi que leur destruction (effective au début des années 1970), planifié le quartier d’affaires de la Défense, la construction du boulevard périphérique, la destruction de quartiers entiers (Belleville, Ménilmontant). Les quais de la Seine sont transformés en autoroutes urbaines.

Aujourd’hui, quarante-deux ans après la mort de l’auteur, l’actuelle mandature les ferme au trafic routier. Les temps changent. Les écrits de Jacques Yonnet n’ont rien pu contre la pioche. Ils demeurent pourtant. Et lui survivront.

Olivier Bailly

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• Jacques Yonnet, “Troquets de Paris” avec cinquante dessins de l’auteur, L’Échappée, 2016, 368 p.

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