« Balzac occulte », d’Anne-Marie Baron

anne-marie-baron-balzac-occulte« Balzac, me semble-t-il, était moins naturellement mystique qu’à peu près n’importe quel autre grand écrivain », écrivait Aldous Huxley dans un essai intitulé De la vulgarité en littérature.

Le dernier ouvrage d’Anne-Marie Baron lui aurait immanquablement démontré à quel point il avait tort.

Avec cet essai sur les rapports de l’écrivain à toutes les formes d’occultisme, Anne-Marie Baron réalise une somme incontournable pour qui veut réellement connaître l’œuvre et la pensée de Balzac.……

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L’imaginaire des sociétés secrètes

N’importe quel lecteur s’étant attelé à l’Histoire des Treize conçoit aisément à quel point l’imaginaire des sociétés secrètes a pu fasciner son auteur, mais Anne-Marie Baron démontre avec un sens de la méthode et une rare érudition que les pensées ésotériques ne constituent pas seulement un simple motif romanesque. Elles irriguent et structurent en profondeur l’intégralité de l’œuvre balzacienne.

Le lecteur du Lys dans la vallée aurait-il songé à rapprocher Mme de Mortsauf de la fiancée du Cantique des cantiques, ou de l’«été du Christ » tel que l’évoque Jakob Böhme dans les écrits ésotériques que traduisit Louis-Claude de Saint-Martin au XVIIIe siècle ?

L’amateur de romans policiers, qui voyait en L’Auberge rouge la préfiguration de son genre fétiche, pouvait-il soupçonner derrière cette intrigue machiavélique le creuset d’une expérience de transmutation alchimique révélant, de la part de Balzac, une connaissance de l’alchimie dans toute sa dynamique d’élévation spirituelle ?

 

Balzac dans la jungle des spiritualismes

Avec Balzac occulte, Anne-Marie Baron relie l’intérêt de Balzac pour l’occultisme aux différentes « rencontres » (tel est le titre de la première partie de son ouvrage) que la vie devait offrir à l’écrivain : les secrets dont on entoure la mort de l’oncle assassin, le double adultère des parents, la théosophie maternelle ou les liens qui rattachaient le père à la franc-maçonnerie sont autant de pistes qui expliquent l’attirance de l’auteur pour toutes les formes de mystères et d’associations secrètes dont le but est d’assurer la sécurité de leurs membres (le modèle des Treize).

Il convient, par ailleurs, de resituer Balzac dans le cadre d’un XIXe siècle naissant qui, en réaction sans doute au rationalisme des Lumières, est attiré par les théories de Gall, le magnétisme de Messmer, les écrits de Swedenborg ou la théosophie de Saint-Martin. Le livre permet au lecteur de s’orienter dans cette jungle des spiritualismes que Balzac a côtoyée avec passion et où il a puisé une philosophie de l’existence proche, semble-t-il, de la philosophia perennis de Pic de la Mirandole, qui se proposait de retrouver le fond commun à toutes les religions.

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Mise en scène de l’alchimie

La deuxième partie de l’ouvrage, consacrée à l’alchimie, montre comment Balzac, loin de se contenter d’une vision convenue ou pittoresque de cette discipline, en a parfaitement saisi la vocation spirituelle et l’a mise en scène de façon particulièrement subtile – y compris dans les rapports qu’elle pouvait entretenir avec la Kabbale juive – dans des romans comme La Recherche de l’absolu ou Sur Catherine de Médicis. Et s’il « exploite sa dimension mystérieuse comme ingrédient romanesque », il en « adopte surtout le modèle spirituel, faisant de la transmutation individuelle le schéma narratif de textes aussi différents que L’Auberge rouge ou Le Lys dans la vallée », ce que nous évoquions au début de cet article.

Les sociétés secrètes, bien souvent, se fondent sur une idéologie occulte et constituent, dans l’univers de La Comédie humaine, un puissant ressort dramatique : elles sont donc l’objet de la troisième partie de l’essai. Anne-Marie Baron nous avertit en introduction : « Les sociétés secrètes de La Comédie humaine nous intéressent moins à titre de réalité historique ou sociologique que comme mythe littéraire né dans une civilisation urbaine qui a fait de la grande ville grouillante et mystérieuse un archétype du même ordre que la prairie de Fenimore Cooper. »

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Dans l’anonymat de la ville en plein essor

La modernité de Balzac s’inscrit aussi, en grande partie, dans cette représentation qu’il nous donne de la jungle urbaine naissante. L’essor des sociétés secrètes est sans doute lié à cet anonymat, ce sentiment de solitude qui accable l’individu confronté au gigantisme des villes en plein essor.

Franc-maçonnerie et compagnonnage, jésuitisme, société rosicrucienne, ordre du Temple, toutes les formes de sociétés secrètes semblent avoir attiré notre romancier. Avec le sérieux et l’érudition qui caractérisent l’ensemble de l’ouvrage, Anne-Marie Baron démontre la connaissance qu’avait Balzac de ces différentes institutions et la manière dont elle se traduit dans une œuvre profondément travaillée par le motif de l’initiation, « ascétisme purificateur, mort sacrificielle et renaissance », ces trois dimensions majeures de l’initiation figurant un véritable leitmotiv de l’intrigue balzacienne.

L’ouvrage d’Anne-Marie Baron s’achève sur une réflexion des plus pertinentes, qui porte sur la « Sphère de la spécialité ». L’essayiste nous rappelle que, pour Balzac, la « spécialité » constitue « une espèce de Sphère intérieure qui pénètre tout », avant de montrer comment l’influence de Swedenborg travaille un texte à la portée hautement mystique : Séraphita.

 

« La Comédie humaine », œuvre initiatique

Le Balzac occulte d’Anne-Marie Baron s’impose comme un ouvrage désormais incontournable à toute lecture philosophique du continent balzacien. Son érudition sans failles, ses brillantes démonstrations en font un véritable banquet littéraire qui ravira aussi bien l’étudiant, le chercheur, que l’amateur éclairé. Et les perspectives qu’elle dresse à la fin de l’ouvrage justifient l’enthousiasme d’une recherche qui contamine le lecteur.

La conclusion qui métaphorise La Comédie humaine, une « œuvre concentrique où tout se tient, véritable spirale sur le modèle de l’architecture du monde de Swedenborg », assimile l’univers balzacien à un véritable processus initiatique qui agit sur le lecteur tout en lui dévoilant son propre mode de construction, une œuvre totale donc, qui méritait certainement les années d’efforts et le patient déchiffrage que l’auteur de cet essai lui a consacrés.

Stéphane Labbe

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• Anne-Marie Baron, « Balzac occulte », L’Âge d’homme, 2012.

• L’œuvre de Balzac dans les Archives de l’École des lettres.

• Balzac dans la collection Classiques, Classiques abrégés.

 

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1 réflexion sur « « Balzac occulte », d’Anne-Marie Baron »

  1. On peut se demander jusqu’où ira l’auteur dans l’analyse de plus en plus fine de l’œuvre de Balzac. Atteindra-t-elle l’infiniment petit ? Ce n’est pas impossible par cet infatigable chercheur. A suivre pour analyser sa prochaine dissection du grand homme

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