Aurélien Bellanger, “La Théorie de l’information”

Qui se rappelle l’entrée du mot télématique dans notre vocabulaire ? Et celui d’Internet ? et chat ? ou Web ?

Le premier roman d’Aurélien Bellanger, La Théorie de l’information rappelle leur naissance, et celle d’une industrie qui a changé le monde.Quarante ans de notre siècle et du précédent sont racontés dans ce gros roman qui vulgarise et passionne, à la façon de Balzac, Verne, et du meilleur Houellebecq.

De l’invention du Minitel aux convergences entre technologies de pointe et sciences cognitives, on retrouve tout ce qui a bouleversé nos existences. C’est sidérant, et tout l’art du romancier consiste à le rendre accessible et vivant. Jusqu’aux soixante dernières pages qui passionneront surtout les lecteurs férus d’anticipation ou de science-fiction. Elles racontent la fin de Pascal Ertanger, héros de cette épopée, milliardaire aux rêves fous, situé, dans le prologue, parmi de richissimes célébrités comme Steve Jobs, Bill Gates, Brin et Page, les créateurs de Google.

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Un aventurier de l’information

La dimension réaliste, documentée et documentaire, balzacienne donc, apparaît dès les premières lignes avec la présentation du cadre géographique et sociologique dans lequel naît et grandit le héros ambitieux : Vélizy-Villacoublay. Connue depuis 1914 pour son industrie aéronautique, la petite agglomération du sud ouest parisien sera dans les années soixante une pépinière pour l’industrie électronique, des télécommunications et de l’informatique naissantes. Le héros du roman naît dans une famille d’ingénieurs et se passionne dès l’enfance pour ce qui deviendra la domotique ou pour les premiers ordinateurs. Plus tard, la pépinière se déplacera dans le Sentier où vivent et meurent les start-up.

Pascal Ertanger a un modèle dans la réalité. Rappelons sans le nommer que cet homme d’affaire a affronté le géant France-Télécom et sème le trouble parmi les grands opérateurs téléphoniques en cassant les prix. Mais il est question ici de Pascal Ertanger, anagramme possible d’étranger, ce qu’il est au monde sensible par son comportement. Le roman raconte surtout l’aventure d’un entrepreneur très intelligent, au flair étonnant, qui sait réagir à toutes les situations. Sa vie personnelle est celle d’un garçon timide, d’abord enfermé à cause de son asthme, puis de sa passion pour les technologies naissantes.

« Geek », Ertanger aime vivre dans des lieux clos, participe à des jeux de rôles qu’il transforme en succès commerciaux, bricole, invente et surtout commercialise. Le piratage par un garçon de onze d’une messagerie minitel lui fait découvrir les pouvoirs du Minitel et en particulier ceux du Minitel rose qui fera la fortune de nombreux journaux, avec l’accord tacite ou complice de l’opérateur public qui gagne de l’argent grâce à la taxation. Les hommes politiques n’y trouvent rien à redire ; les impôts rentrent. On s’amusera beaucoup à lire comment le héros recrute des lycéennes pour entretenir des correspondances torrides, très bien rémunérées, avant de bachoter.

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“Libéral, libertaire et pirate”

Mais sa fortune ne viendra pas que de ces connexions nocturnes. Grâce à sa  rencontre avec Houillard, tenancier de sex-shop, une partie de ses revenus en liquide vient des commerces de la rue Saint-Denis qui rapporte gros à des gens du milieu. C’est aussi dans ce quartier qu’il tombe amoureux d’Émilie, une jeune danseuse à l’existence cahotique. Il l’épousera et lui confiera sa messagerie Minitel consacrée au conseil psychologique ; la voyance, l’horoscope et ce qu’on appelle désormais le coaching connaissent aussi le succès.

L’influence de Houellebecq, pour ce qu’il a de meilleur, se sent dans ces pages à travers la capacité à mêler l’histoire personnelle et l’aventure collective, à montrer la société en train de changer, avec tous les effets sur les mentalités et sensibilités. La Théorie de l’information montre ou rappelle ce qui lie les avancées technologiques et l’amour, les habitudes de consommation ou la politique. Ertanger est un « libéral, libertaire et pirate », il dérange les pouvoirs. Ainsi, quand devenu fournisseur d’accès à Internet, et fabriquant son entreprise pour les connexions, il en donne à ses usagers le code source.

Lutter contre le monopole de France Télécom fait de lui un libéral autant qu’un libertaire, en effet, mais l’amène à agir en pirate. Il le montre quand il s’empare de l’annuaire, l’un des trésors de FT pour créer son annuaire, qui part du numéro pour arriver à la personne. Il arrive parfois que la police ou la justice rattrape le héros. Il fera un court séjour en prison pour avoir trop fréquenté Houillard, comptable des truands et impliqué dans les délits financiers du Sentier. Il se trouve innocenté après avoir beaucoup risqué. L’ascension ne s’interrompt jamais, solitaire toutefois.

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Des personnages partagés entre la folie et l’ambition

Ertanger est un milliardaire fou. La fin du roman le montre mais cette folie se sent dès les premières pages du roman dans sa perception des femmes comme dans ses rapports avec certains comparses. Tous sont liés par l’ambition, par le succès, par une vision de l’avenir exceptionnelle. Messier, catholique convaincu, rêve d’offrir de l’eau à l’humanité entière, Pierre Bellanger et Thierry Ehrmann sont des « barons du Web », et Thierry Breton, futur ministre, prendra la direction d’Orange France Télécom. Ce visionnaire parle déjà du Web 3.0, l’Internet des objets… Les personnages fictifs rencontrent les personnalités existantes, procédé réaliste s’il en est.

L’analyse de l’époque, souvent féroce, passe par les épigraphes des chapitres, par quelques portraits bien sentis et par des remarques sur notre temps. Celle de la page 197, très drôle, donnera une parfaite idée du style Bellanger.

« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie », écrit Arthur C. Clarke cité par le narrateur, et il y a dans cette épopée quelque chose de magique. Cela tient aux métamorphoses que l’électronique rend possible (le projet HAARP, évoqué page 470, en est un exemple effrayant), à ce que des « tuyaux » font passer, d’un bout du monde à l’autre. Et c’est dans cet univers connecté, en effet, que le mot “mondialisation” a pris un nouveau sens…

Norbert Czarny

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• Aurélien Bellanger, “La Théorie de l’information”, Gallimard, 2012, 490 p.

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• Document : Steve Wozniak
– co-fondateur d’Apple –
et Gina Smith : iWoz.

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• Le vocabulaire des techniques de l’information et de la communication établi par la commission générale de terminologie et de néologie : télécharger le pdf sur le site de la DGLFLF.

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