Annie Ernaux, “L’Autre Fille”

Annie Ernaux est un écrivain majeur apprécié du grand public, étudié par les universitaires et reconnu par les critiques littéraires qui lui ont décerné, notamment, le prix Renaudot pour La Place en 2004 et le prix Marguerite Duras pour Les années en 2008.

Cette reconnaissance tient à son style percutant et incisif, à sa manière exigeante de chercher l’adéquation parfaite entre l’idée et la phrase. Elle la doit aussi à sa façon particulière de mêler l’intime et le collectif.

Chaque être humain est singulier, bien sûr, mais il s’inscrit dans une histoire familiale et sociologique, avec ses façons d’être, de dire, de faire et de penser dont on ne peut le dissocier.

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Être “l’ethnologue de soi-même”

Annie Ernaux parle d’elle dans ses livres, de ses parents ouvriers devenus épiciers à Yvetot en Normandie, de son milieu modeste, de leur mort, de sa « promotion sociale » (elle est agrégée de lettres), de son avortement, de son mariage, sans faire de l’« autofiction » car il n’est jamais question de fiction dans son œuvre. Elle cherche à écrire au plus près de la réalité qu’elle traque à travers des photos, des chansons, des chuchotements, des phrases entendues, des événements politiques, et de sa vérité au cœur de cette réalité. Elle dit se situer « au-dessous de la littérature » car il ne s’agit pas de raconter une belle histoire avec des personnages sublimés mais d’être plutôt « l’ethnologue de moi-même ».

Ce projet littéraire nous captive car nous sommes tous le fruit de cette articulation entre un moi qui se construit et des parents, un milieu, une époque et sa « mentalité ». Constater ce tricotage permet d’échapper au jugement. Il est une forme d’humanisme. Vu sous cet angle, son dernier livre, L’Autre Fille, publié chez Nil éditions, un texte court de soixante-dix pages, éclaire d’un jour nouveau le thème du secret de famille. Claire Debru, l’éditrice, a proposé à des auteurs d’écrire la lettre qu’ils n’ont jamais envoyée, sur le modèle de la Lettre au père de Kafka, afin de s’affranchir de la tutelle du destinataire. D’où le titre de la collection « Les affranchis ».

Annie Ernaux avait brièvement évoquée cette sœur morte avant sa naissance, dans Les Années par exemple. Dans L’Autre Fille, elle choisit de lui écrire et revient sur ce qu’elle appelle le « récit » autrement dit la révélation de l’existence de cette autre fille morte à six ans de la diphtérie, deux ans et demie avant sa naissance.

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Un silence jamais brisé

Annie a dix ans, elle joue devant l’épicerie familiale quand sa mère raconte à une cliente cette enfant « morte comme une petite sainte et qui était bien plus gentille de celle-là ». Une phrase prononcée dans les années cinquante « où les enfants étaient considérés par les adultes comme des  êtres aux oreilles négligeables ». Dans ce texte, elle ausculte le retentissement « de ces mots qui se propagent en un instant sur toute ma vie d’enfant comme une flamme muette et sans chaleur ».

Elle interroge le silence de ses parents et le sien car elle ne l’a jamais brisé : « Il me semblait que je vivais bien avec… Le silence nous a arrangés eux et moi. Il me protégeait. Il m’évitait le poids de la vénération qui entourait certains enfants décédés de la famille à une cruauté inconsciente pour les vivants. Je n’avais pas envie qu’ils me parlent de toi : j’espérais qu’à la faveur de ce silence, ils finiraient par t’oublier. ».

Nous sommes loin du manichéisme de certaines histoires de secrets de famille opposant les enfants victimes aux parents fautifs.

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Le travail d’écrivain aux prises avec les mots

Plus intéressant encore, Annie Ernaux montre son travail d’écrivain aux prises avec les mots. Les mots qui dérangent : « Avant de commencer cette lettre, j’étais dans une forme de tranquillité à l’égard de toi qui est désormais pulvérisée ». Les mots introuvables « tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture ». Les mots suspendus dont témoignent les blancs laissés au milieu d’une ligne. Les mots qui résonnent en soi, comme « gentille », sur lesquels elle bute, qu’elle doit remâcher pour en démêler la signification. Sa recherche du mot juste pour qualifier un sentiment.

Le jour de la levée du secret, Annie ne s’est pas sentie « triste » non, « flouée » peut-être mais le mot lui paraît sans poids, inapte à se poser sur son être d’enfant, finalement celui qui convient le mieux est « dupe » car elle avait vécu dans l’illusion d’être unique. Il y a encore les mots qui enferment : « Le tu est un piège, écrit-elle, il tend à faire de toi la cause de mon être, à rabattre la totalité de mon existence sur ta disparition », et les définitions recherchées dans les dictionnaires…

L’Autre Fille  est l’un de ses plus grands livres. Le grand public ne s’y est pas trompé. Il est déjà un best-seller.

Patricia Delahaie

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 Un dossier de “l’École des lettres” est consacré à Annie Ernaux.

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1 réflexion sur « Annie Ernaux, “L’Autre Fille” »

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