Une surchauffe pédagogique ?

Surchauffe pédagogique« Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

Article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789,
reprise par le président de la République Emmanuel Macron,
quatrième allocution aux Français confinés, 13 avril 2020.

En cette quatrième semaine de confinement, l’enjeu scolaire a repris toute son importance. Après la dernière adresse présidentielle aux Français du lundi 13 avril (suivie par près de 37 millions de nos concitoyens), la perspective d’une reprise « progressive » des cours dans les écoles, collèges et lycées (et non les universités), à partir du 11 mai fait débat.

Des voyants au rouge

Le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, comme une partie des foyers français, souhaite que les équipes éducatives puissent accueillir de nouveaux les élèves, notamment les plus en difficultés, ceux qui échappent largement à la nécessité d’une « continuité pédagogique » affirmée à la suite du confinement du 17 mars dernier.

De nombreux voyants sont en effet au rouge : la patience des parents, soumis 24 h sur 24 h à leurs progénitures, à leurs limites de pédagogues, à la réalité de l’état scolaire de leurs enfants (autonomes ou pas ? consciencieux(ses) ou pas ? motivé(e)s ou pas ?). Beaucoup d’enfants, hors les murs scolaires, sont voués à l’oisiveté, pire, à eux-mêmes et aux carences sociales de leurs conditions de vie pour beaucoup précaires (manger à sa faim à tous les repas).

Ces maux, avec la fracture numérique maintes fois énoncée, que des politiques régionales déséquilibrées creusent, sont connus. Pourtant, l’injonction de la continuité pédagogique a conduit l’institution à densifier davantage encore l’offre (exercices, cours, évaluations) alors que la demande ne suivait pas… Nous avons ainsi assisté au début du confinement à une recrudescence de messages adressés aux familles par les enseignants, professeurs des écoles ou professeurs du secondaire, soucieux de ne pas laisser les élèves redevenus par la force des choses enfants sans ressources ni enseignement.

Familles au bord de la crise de nerf

Les familles sont unanimes à saluer le travail produit, mais paradoxalement à souligner l’avalanche de devoirs, de cours en lignes, de fiches d’exercices à imprimer, à compléter et à renvoyer scannées à une dizaine de professeurs, tous attentifs à ne pas perdre de temps scolaire. Résultats ? Des foyers au bord de la crise de nerf, des enfants confinés et stressés, multipliant les travaux scolaires, accompagnés comme ils le peuvent par des parents eux-mêmes en télétravail et/ou peu habitués à enseigner (ce qui ne s’improvise pas, il existe des professionnels pour cela…). Des enseignants, justement, se démultipliant pour les besoins de la cause. Mais quelle cause ?

Quatre semaines plus tard, force est de constater qu’il aurait sans doute fallu d’abord et davantage analyser la situation et le contexte et penser ensuite l’enseignement en temps de confinement. L’école de la République, cette mère nourricière, développe trop souvent malheureusement sur ce terrain, une culture héritée du XIXe siècle. La continuité pédagogique et ses vertus civiques s’appuient sur les sacro-saints programmes à finir, les connaissances à acquérir par niveaux, sous couvert de l’égalité des chances. Le tout porté par une organisation hiérarchique stricte qui militarise les cohortes d’enseignants. Non pas qu’ils ne puissent jouir de leur liberté pédagogique… mais ils ont été formés à quelques commandements : les programmes, finir les programmes, évaluer/noter les connaissances, le tout avec l’assentiment de parents attentifs à voir réussir « sur pièce » (sur notes) leurs enfants.

Un rapport à l’École à interroger

Regardez comme il a été difficile de proposer une réforme alliant le couple connaissances / compétences, comme il est difficile de réformer le baccalauréat qui remonte au pire au Moyen Âge, au mieux à 1808 ? C’est bien tout le rapport de notre société à son École qui est à interroger.

Ainsi, les enseignants ont sauté dans le train du confinement à toute vapeur, motivés sans aucun doute par l’enjeu, et sur les bases d’une année scolaire à terminer, des apprentissages à finir, d’une progression à ne surtout pas bousculer. Certains ont profité de ce temps « entre deux » pour expérimenter, tester, enseigner à distance autrement.

Mais a-t-on bien pensé sur ce terrain :

1) la nature exacte du confinement ?

2) la trop grande disparité des équipements et savoir-faire numériques bien trop inégalitaires ?

La réponse aurait suivi sans doute :

1) Avant tout, orienter toute l’énergie des équipes éducatives (et pas seulement enseignantes) au suivi personnalisé des élèves ;

2) concertation entre équipes ;

3) travail adapté à l’état de confinement.

Sans penser d’emblée qu’un ou deux mois « autres » pouvaient ne pas compromettre une scolarité. Il est des temps qui peuvent servir à autre chose : travailler l’autonomie, faire lire (et demander des fiches de lecture en titillant l’imagination), faire regarder des films, faire créer, multiplier les découvertes… en s’appuyant le moins possible sur des parents (parfois seul(e)s) et non en continuant à faire cours (et trop long), en multipliant les exercices comme si de rien n’était.

Trop d’élèves ont échappé à la « continuité pédagogique »

Il n’est pas question ici de donner de bons ou de mauvais points mais d’interroger collectivement nos pratiques et notre culture à l’aune de notre expérience du confinement et de l’école à distance. De très belles initiatives ont été mises en œuvre et nombre d’enseignants ont su s’adapter aux outils mis à leur disposition. Il convient de saluer sur ce terrain la créativité des équipes et des enseignants. Mais ces réussites ont souvent été réalisées dans un brouhaha assourdissant, des difficultés matérielles tenaces (connexions défectueuses par exemple) et une continuité des pré-acquis scolaires, sans concertation, au petit bonheur la chance.

Aujourd’hui, le constat est sévère : bien trop d’élèves ont échappé à la continuité pédagogique parce que notre École reste fondée sur des bases d’un autre temps, des réflexes culturels qui irradient du ministère jusque dans les salles des professeurs, en passant par toutes les strates qui forment la nébuleuse éducative. Et plus de quarante années de réformes ne changent pas grand-chose puisque l’essentiel reste : forme du recrutement des enseignants sur la foi de concours dix-neuviémistes parfois arrimés à une culture Second Empire, nature de l’enseignement et des programmes, nature et fonction sociale de l’évaluation.

Le confinement, révélateur des limites d’un modèle d’enseignement

Voilà le socle commun qui écrase celui que l’on voudrait depuis des années promouvoir. Bien sûr, le système scolaire de la République a fait ses preuves, mais il laisse trop de constats amers derrière lui. Les décrocheurs scolaires forment le haut d’un iceberg bien trop profond.

Le confinement, en creusant les inégalités, met en lumière les limites d’un modèle hérité, au mauvais sens du terme. Ce demi-échec, en poussant à une reprise de la classe en présentiel trop dangereuse car trop prématurée, témoigne de l’urgence à changer de repères pédagogiques, à nous réinventer. À nous de collectivement saisir cette opportunité.

Alexandre Lafon

 

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1 réflexion sur « Une surchauffe pédagogique ? »

  1. “recrutement des enseignants sur la foi de concours dix-neuviémistes parfois arrimés à une culture Second Empire” : ce genre de propos qui suppose que la modernité passe obligatoirement par une remise en cause de la culture au prétexte d’obsolescence m’inquiète toujours.

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