11 mai : « To go or not to go ? » La reprise en question

Depuis l’annonce d’une réouverture progressive des établissements scolaires à partir du 11 mai, les recommandations de l’Académie nationale de médecine du 23 avril, et la Note du Conseil scientifique Covid-19 du 24 avril, tout enseignant, méditatif et partagé, se pose cette question : y aller ou ne pas y aller ? Retourner en classe ou faire classe à distance ?

Cette question, si proche de monologues illustres, de dilemmes cornéliens et de « tempêtes sous un crâne » bien connus des professeurs de français, pose un véritable problème de conscience.  Chacun voit bien dans cette situation la rencontre problématique du besoin sanitaire et du besoin éducatif, le heurt de la santé et l’école, rencontre délicate de deux impératifs qu’il ne faut surtout pas requalifier en une simple sommation : la santé ou l’école.

Pour certains, l’annonce présidentielle a été une surprise : d’une part l’opération « continuité pédagogique » avait été plutôt une réussite (du moins du côté de l’investissement des enseignants) et d’autre part les incertitudes sur les conditions sanitaires de reprise n’incitaient guère à se précipiter à ré-ouvrir. Pour d’autres au contraire, l’école à distance n’était qu’une mascarade, accroissait les inégalités, laissait un pourcentage non négligeable d’enfants sur le bord du chemin, et la reprise devenait une nécessité, qui valait bien que toutes les mesures sanitaires soient envisagées et mises en œuvre au plus tôt.

Face à la communication embarrassée du ministère, face au silence de nombre de chefs d’établissement, face à l’abandon des corps d’inspection et à la division des parents, les professeurs se retrouvent surtout face à leur conscience. Bien sûr, ils savent que l’école à distance n’est pas un enseignement véritable, mais ils savent aussi que le retour est très compliqué, sanitairement, matériellement et même pédagogiquement. Dès lors en finir avec un enseignement imparfait vaut -il une prise de risque sanitaire ?

Si l’école à distance a pu être jugée dérisoire, qui ne jugera pas également dérisoires les premières mesures de protection annoncées ? Faire laver les mains aux élèves, nettoyer le matériel, différencier les heures de récréation, les heures de cantine, dédoubler les heures de cours, former des classes de 15… Il y a fort à craindre que dans ces conditions l’enseignement n’y gagne pas beaucoup, et la santé rien du tout.

Oui il faut peut-être songer à revoir les conditions d’enseignement, réfléchir aux aménagements à prévoir, oser même aborder ces questions taboues que sont la durée d’une séance, le nombre d’élèves par classe, le travail à distance… Ce n’est peut-être pas la reprise de fin mai qu’il faut préparer mais bien la rentrée de septembre, car dans quatre mois la situation sanitaire ne sera peut-être pas différente. En revanche les attentes éducatives seront à coup sûr intolérantes envers les errements et tâtonnements actuels.

À terme, on le voit, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre la santé ou l’école mais d’imaginer les moyens de concilier les deux, parce que les deux vont demeurer, pour longtemps peut-être, des exigences antagoniques.

En attendant, il n’est pas simple pour les enseignants d’être pris en otage entre ces deux impératifs démocratiques : la sûreté et l’instruction. Mais c’est tout à leur honneur d’être, non pas assurés de leur choix, mais hésitants, divisés et prudents : to go or not to go ?

Pascal Caglar

Télécharger la Note du Conseil scientifique COVID-19. Enfants, écoles et environnement familial dans le contexte de la crise COVID-19 (24 avril 2020).

Trois points essentiels

«  1. Le Conseil scientifique estime essentiel que les personnels de direction, les enseignants et les associations de parents d’élèves soient associées tout au long du processus de réouverture des écoles.

2. Le Conseil scientifique souligne l’importance d’organiser la formation et l’éducation sur les mesures barrières et la distanciation sociale et de s’assurer que l’organisation des établissements scolaires permettra leur mise en œuvre avant l’ouverture des établissements scolaires.

3. Le Conseil scientifique souligne que l’ouverture des établissements scolaires le 11 mai doit progressive, nationale tout en tenant compte des situations locales, doit s’intégrer dans une démarche expérimentale et continuer de s’adapter en fonction de l’évolution de la situation sanitaire.»

[Télécharger l’intégralité du texte.]

 

• Communiqué de l’Académie national de médecine (23 avril 2020) :

Communiqué de l’Académie nationale de Médecine
23 avril 2020

«  Parmi les premières mesures de sortie du confinement, la réouverture progressive des crèches et établissements scolaires à partir du 11 mai a été annoncée par le Gouvernement suivant un calendrier qui reste à préciser. Une telle décision doit s’appuyer sur des mesures de prévention adaptées à la situation de l’épidémie de Covid-19 dans chaque région du territoire national.

L’infection par le SARS-CoV-2 est moins fréquente chez les enfants que chez les adultes: dans les grandes séries étudiées en Chine et en Italie, les cas pédiatriques ne représentent que 1 à 3% de l’ensemble des cas. Ce sont le plus souvent des formes pauci-symptomatiques (rhinorrhée, toux, fièvre) voire asymptomatiques, les formes graves étant très rares (moins de 1%). Les infections à Covid-19 sont donc difficiles à distinguer des infections saisonnières banales, mais font courir un risque théorique de contamination de l’entourage. En fait, le rôle des enfants dans la transmission n’a pas encore été bien évalué. En Chine, la plupart des cas pédiatriques ont succédé à une contamination par l’entourage adulte. Malgré l’absence d’étude concluante publiée à ce jour, il semble que la contagiosité des enfants soit inférieure à celle des adultes.

La réouverture des établissements scolaires et des crèches
doit être progressive et encadrée par des mesures sanitaires strictes.

Parents et enseignants redoutent que l’infection se transmette à partir de cas indétectés car inapparents. Les mesures sécuritaires proposées peuvent paraître insuffisantes ou difficiles à maintenir par les enseignants et le personnel scolaire si une mise en œuvre trop hâtive néglige une indispensable et rigoureuse préparation. La crainte est de favoriser une transmission intrafamiliale et une exposition secondaire des parents fragiles à la contamination par leurs enfants.

S’agissant des écoles, des collèges et des lycées,
l’Académie nationale de médecine recommande :

1) avant la réouverture,

de prévoir une formation sur les gestes barrière pour les enseignants et le personnel, à relayer pour les enfants dès l’ouverture, avec des explications imagées, adaptées et répétées ;

de prévoir une information des parents pour éviter les rassemblements à la sortie de l’école.

2) d’assurer le meilleur niveau d’hygiène individuelle et collective :

lavage des mains systématique et pluri-quotidien, à l’eau et au savon, dans des lavabos adaptés, avec essuie-mains jetables en papier pour le séchage ;

installation de distributeurs de solutions hydro-alcooliques dans les toilettes, les salles de classe, à l’entrée et à la sortie de l’établissement ;

nettoyage et désinfection des locaux au moins une fois par jour et pluri-quotidiennement pour les sanitaires, les rampes d’escalier, les tables en salle de classe, les poignées de porte et les supports pédagogiques ;

aération des locaux plusieurs fois par jour ;

sécurisation du stockage et de l’élimination des déchets ;

maintien d’une réserve suffisante de masques anti-projection (ou de masques alternatifs) pour les adultes (enseignants, personnel, parents) et pour les élèves dès l’âge de 6 ans, à partir du cours préparatoire (CP), à porter lors des activités récréatives en dehors de la classe et à la sortie de l’établissement.

3) de respecter les règles de distanciation :

aménager les horaires avec les enseignants pour un accueil espacé des enfants;•assurer un écartement d’un mètre au minimum entre les tables de classe;•assurer une disposition sécurisée des places dans les cantines;

organiser les récréations par petits groupes, composés si possible des mêmes enfants;

ne pas autoriser les rassemblements de parents et d’enfants à la sortie.4)de détecter rapidement tout cas suspect :

en prenant la température par thermomètre frontal chaque matin, avant l’entrée dans les locaux ;

en dirigeant tout enfant fébrile vers le médecin traitantou, à défaut, vers le médecin scolaire.

S’agissant des crèches,
l’Académie nationale de médecine recommande en outre :

d’accueillir un seul parent dans un sas d’entrée pour prendre la température du nourrisson ;

en cas de fièvre, de le renvoyer à son domicile et de prendre un avis médical;•de porter impérativement un masque et une surblouse changée quotidiennement pour prodiguer les soins et donner les biberons ;

d’observer une hygiène rigoureuse avec lavage des mains répété entre chaque nourrisson lors des soins et avant la préparation des biberons ;

de prendre en considération la possibilité d’une élimination fécale du Sars-CoV-2 lors de la manipulation et de l’élimination des couches. »

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