Séquence « 0 » de littérature pour la rentrée

Quel sujet initier d’emblée afin de fédérer l’attention des élèves ? Déclinable sur trois heures, Lire est le propre de l’homme, de l’école des loisirs, reste exploitable de la sixième à la première, en fonction de la modalité pédagogique et des textes de référence retenus.

Par Antony Soron, maître de conférences, agrégé de lettres, formateur à l’INSPÉ Sorbonne-Université.

Pourquoi aime-t-on ou n’aime-t-on pas lire ? A-t-on vraiment besoin de lire pour se développer en tant qu’individu et citoyen ? Et qu’est-ce que cela change que « lire soit le propre de l’homme » ? Le travail inaugural pourra s’engager sur le mot « livre » et ce à quoi il renvoie pour soi et pour la société. Dans les textes du « manifeste » de l’école des loisirs, Lire est le propre de l’homme, qui constitue l’ouvrage de référence de cette séquence « 0 », ces questions trouvent des éléments de réponse en fonction de l’opinion formulée par les différents contributeurs tels que Marie-Aude Murail, Yvan Pommaux ou encore Marie Desplechin.

Attention cependant, a fortiori avec les plus « petites » classes, de ne pas amorcer la discussion sur des bases trop abstraites. On aura tout à gagner à présenter quelques livres à l’observation de la classe, de différents formats et de différentes collections. L’objectif étant de faire émerger rapidement qu’il existe non pas un, mais différents livres, et que, bien entendu, chaque livre ne s’apparente pas à la même fonction.

 

Séance 1 : démarrer sur un élément concret, en l’occurrence « l’objet-livre », en interrogeant ses potentielles finalités.

Dans la deuxième phase de la séance, on visera une forme de déplacement du raisonnement en passant du « livre » en général à « mon » livre. D’où l’intérêt de susciter le questionnement autour du « bouquin » qui a le plus marqué les élèves. Sur le plan de la modalité pédagogique, on demandera à la classe de travailler en binôme : un élève interrogeant l’autre sur son livre préféré, en essayant de faire émerger le plus précisément possible les intérêts de ce livre aux yeux de son camarade. Outre l’avantage de déclencher à la fois la collaboration entre pairs et le langage oral, cette activité courte (5 min), donne des indications sur la relation des élèves avec les livres. Il y a fort à parier que les mangas seront plébiscités, tout comme les bandes dessinées, alors même que certains élèves ne renverront – par réflexe scolaire – qu’à des livres étudiés en classe, notamment l’année précédente.

En fonction du temps restant et surtout de la classe concernée, il serait fructueux, au cours d’une troisième phase, de procéder à un premier passage à l’écrit en donnant la possibilité aux élèves d’associer, sous la forme d’une carte mentale, leur livre préféré à ce qu’il évoque pour eux :
– une action romanesque significative,
– la singularité d’un personnage,
– une sensation particulière de lecture.

Le modèle de cette carte mentale peut être projeté au tableau. C’est l’occasion de passer dans les rangs et de relancer les élèves les moins enclins à étayer leur « personnalité » de lecteur.

 

Séance 2 option « lycée » : une démocratie de lecteurs/électeurs

La lecture du premier texte du corpus est effectuée à voix haute par le professeur. Elle est précédée de la présentation de l’ouvrage d’où il est issu. Lire est le propre de l’homme étant disponible en ligne, on peut l’afficher. En fonction des classes concernées, on peut procéder à une analyse immédiate du titre complet et des précisions que donne la première page, à savoir :

  1. Lire et le propre de l’homme.
  2. De l’enfant lecteur au libre électeur.
  3. Témoignages et réflexions de cinquante auteurs de livres pour l’enfance et la jeunesse.

En amont de la lecture du premier texte pour les élèves de quatrième et plus, et en aval pour les élèves de sixième et de cinquième, il est intéressant de faire émerger l’idée que les fonctions du livre ne sont pas qu’individuelles, comme le suggère le rapprochement entre les mots « lecteur » et « électeur ». Ce sur quoi insiste d’ailleurs le texte de présentation de Jean Delas et Jean-Louis Fabre, alors directeurs de l’école des loisirs.

« Connaissez-vous deux verbes plus proches que lire et élire ? Connaissez-vous deux mots plus proches que lecteur et électeur ?
C’est souvent en ces temps d’effervescence politique que l’on comprend mieux le lien vital qui existe entre lecture, éducation, liberté et donc… démocratie. » (p. 7)

La présentation de l’ouvrage de référence suppose d’expliciter le terme « manifeste ». Il s’agit, ici, d’un recueil de textes et d’illustrations traduisant un même engagement en faveur du livre à une époque – cet ouvrage a été publié en 2012 – où point une forme de déclassement de la culture au profit de valeurs plus mercantiles, ainsi qu’un renoncement insidieux au caractère fondamental de la lecture. D’où le fait que ce « manifeste » comporte des textes et dessins à forte valeur argumentative comme celui de Jean-François Chabas, au titre explicite, « Battons-nous » (p. 23), et d’autres qui s’apparentent à de petites « nouvelles » exemplaires comme celle de Malika Ferdjoukh, « Yvette » (pp. 67-72).

De fait, on pourra très bien, avec une classe de lycée, embrayer sur un texte « argumentatif » pour susciter le débat avant d’en proposer un de témoignage relatant la naissance d’un lecteur. On gagnera à adopter la démarche inverse avec une classe de collège.

Le propos de Jean-François Chabas, dans son texte, opte pour une forme « d’enrôlement » – d’où le choix de la tournure injonctive dans le titre « Battons-nous ». Il s’agit d’un texte court construit en quatre parties distinctes et harmonieusement reliées.

  1. L’auteur se présente comme un écrivain.
  2. Il montre que l’écrivain a d’abord été un lecteur (utilisation du passé composé).
  3. Il insiste sur le fait que, sans les livres, il aurait été une autre personne (utilisation du conditionnel passé).
  4. Il s’adresse aux hommes politiques pour défendre la primauté du livre.

Ce texte met en tension l’éloge et le blâme : celui du lecteur contre celui d’un monde sans livre. L’auteur se montre sans concession, en particulier dans la partie 3 qui fera probablement le plus réagir les élèves et où il recourt à l’esthétique du pamphlet.

« Si j’avais été livré à la télévision, aux consoles de jeux et à internet, mais quasiment privé de lecture, comme il est de plus en plus fréquent chez les enfants, je serais une autre personne, sèche et creuse assurément ; la seule idée en est effrayante. »

Les élèves de lycée pourront réagir à cette attaque contre la société hyper média/numérisée. « Dans quelle mesure apparaît-elle fondée ? Quelles sont ses visées ? Qui cherche-t-elle
‘ bousculer ’ » ?
Il ne s’agit ici que de quelques pistes d’une possible discussion que les élèves pourront poursuivre hors temps scolaire, soit sous une forme écrite « classique », soit sous une forme orale enregistrée et postée à leur professeur par le biais de l’espace numérique de travail (ENT).

Dans cette configuration « lycée » de la séquence « 0 », « l’argumentatif » intervient donc en deuxième séance. La lecture approfondie du texte de Jean-François Chabas peut être prolongée par une activité « maison » servant de transition avec la troisième séance impliquant un support à dominante narrative.

Le choix du texte narratif complémentaire pourra se porter sur « Yvette » de Malika Ferdjoukh, l’autrice, entre autres, de Sombres citrouilles et de La Bobine d’Alfred. Il s’agit en effet d’un témoignage tout à la fois sobre et poignant, dans lequel est mise en avant celle qui va changer la vie d’une petite fille en la poussant vers les livres.

Malika Ferdjoukh n’a pas son pareil pour poser le cadre d’une histoire (en l’occurrence la sienne), qui se situe pendant les années 1960 dans le quartier populaire de la Goutte d’Or à Paris. Petite fille, donc, la future écrivaine va bénéficier de l’aide d’une prostituée prénommée Yvette qui va la prendre sous son aile et lui acheter des livres dans « la seule librairie du quartier ». Le récit homodiégétique (le narrateur est présent dans l’histoire qu’il raconte) est enrichissant de plusieurs manières. D’abord, en mettant en avant Yvette, personnage iconoclaste et socialement déclassé. Modèle de la prostituée au grand cœur dont la littérature abonde et que l’on retrouve par exemple dans La Vie devant soi, de Romain Gary (Émile Ajar), et Monsieur Ibrahim ou les fleurs du Coran d’Eric-Emmanuel Schmitt. Ensuite, Yvette joue un rôle déterminant dans le développement de la petite Malika. En effet, c’est elle qui la pousse vers les « vrais livres », comme si elle pressentait qu’ils représentaient la voie d’accès privilégiée à un autre destin que le sien.

La lecture de ce texte et le questionnement qu’il est susceptible de déclencher pourront permettre de montrer que la relation qui se noue avec un livre relève le plus souvent d’une rencontre, rendue possible par l’entremise d’un « passeur ». Ne dit-on pas en effet que l’on a rencontré « son livre de chevet » et en même temps que telle ou telle personne, un professeur, bibliothécaire, ami, nous a fait « rencontrer » un livre ?

On peut proposer à la fin de la séance un court travail d’écriture, où chaque élève devra narrer sa rencontre avec un livre par l’entremise d’une personne initiatrice. Le modèle du récit de Malika Ferdjoukh pouvant servir de cadre à la composition du récit. La séquence « 0 » option « lycée » aura ainsi permis de lier les trois éléments de la triade lire-dire-écrire autour d’un thème fort, « le livre », et d’un enjeu existentiel « Lire est le propre de l’homme ». Thème et enjeu que les élèves auront à garder en tête tout au long de l’année scolaire et pourront approfondir en lisant de façon autonome d’autres textes du « manifeste ».

À ce titre, nous conseillons particulièrement celui de Brigitte Smadja, « Délivrez les enfants », qui fait écho aux deux textes étudiés en classe.

Écho à « Yvette » de Malika Ferdjoukh : « Je suis née en 1955 en Tunisie dans une famille nombreuse, et qui faisait beaucoup de bruit. La parole y était profuse, les émotions s’y exprimaient, et, parfois, dans la plus grande cacophonie. Chez nous, le livre tenait peu de place, voire aucune (p. 171). »

Écho à « Battons-nous » de Jean-François Chabas : « Je rêve de salles de classe où des enfants auraient la tête penchée sur un livre, arrachés au boucan de leur cité, de leur famille, de la télé, de leurs jeux, de la pression des prédateurs de toutes sortes, ceux qui font de l’argent la seule valeur et peuvent rendre fous ceux qui n’en ont pas (p. 174). »

 

Séance 2 option « collège »

L’idée dans une classe de collège consiste à aller du plus concret vers le plus abstrait. Ce qui implique, dans le cadre de la séquence « 0 », de partir du narratif pour aller vers l’argumentatif. Insistons sur le fait qu’un texte reste « exploitable » en classe selon une « géométrie variable ». On ne va pas avoir les mêmes objectifs en sixième et en troisième en partant d’un même texte support, en l’occurrence celui de Malika Ferdjoukh. Avec une classe de début de collège, on cherchera à faire verbaliser ce que « raconte » le texte, en éclairant la situation d’énonciation du récit en « je ». Pour autant, on sera très certainement surpris de l’acuité des jeunes lecteurs, souvent très prompts à saisir la morale du récit exprimé dans sa chute au moment où Malika, fermant les yeux de son inspiratrice, se remémore son credo : « Il faut lire des livres ! ».

Cela étant, le principe de « géométrie variable » aura tout lieu de se matérialiser avec des élèves de sixième par une entrée en matière à partir des illustrations proposées par le
« manifeste ». Cette approche visuelle sera d’autant plus facilitée par la possibilité d’afficher le livre. On pourra donc très bien, avant de lire « Yvette » à haute voix, voire à la place de cette lecture, proposer l’examen d’une page illustrative. Nous conseillons particulièrement le premier dessin de Chen Jiang Hong, l’auteur entre autres des albums Le Prince tigre et Mao et moi, qui représente un enfant dont la monture est un poisson ; enfant en train de lire un livre d’où poussent des branches. Dans son mouvement, le poisson est accompagné non par d’autres congénères, mais par des livres ouverts dont certains mots sont reconnaissables tels que « joie », « liberté » ou « savoir » (p. 20-21).

Illustration de Chen Jiang Hong

Ce dessin réalisé à l’encre se révèle tout aussi mystérieux que signifiant. Tout à laissant libre cours à l’imagination, il suscite la réflexion du lecteur ; réflexion que l’on pourra structurer autour du questionnement suivant :

  1. Que reconnaissez-vous sur ce dessin ?
  2. Comment interprétez-vous la situation représentée ?
  3. Quels détails attirent particulièrement votre attention ?
  4. Quel titre pourriez-vous donner à ce dessin ?
  5. Si vous étiez à la place de cet enfant, quels sentiments éprouveriez-vous ?

L’idée est d’amener les élèves à réfléchir sur les enjeux du livre et notamment au privilège qu’il offre au lecteur, à savoir s’ouvrir sur le monde. Dans le dessin de Chen Jiang Hong, bien entendu, tout est suggéré et non explicité. Néanmoins, inévitablement, à partir du moment où le dessin est observé avec attention, il fait sens, invitant à la fois à une réflexion sur le livre et à un retour sur soi en tant que lecteur.

Le lien texte/image étant très important à développer en collège, il pourra être intéressant que les élèves, chez eux, feuillettent l’ouvrage en ligne afin de sélectionner une autre illustration qui leur aura plu en justifiant leur choix à l’oral (enregistré) ou à l’écrit.

 

Le défi annuel  du livre qui «  marque  »

La séquence « 0 », telle qu’elle a été conçue, ne doit pas être considérée simplement comme un préambule. Il importe d’y revenir, même de façon impromptue, au fil de l’année. Ce qui justifie de valoriser le retour sur « lectures » en donnant aux élèves la possibilité pendant des temps courts (format idéal : 3 minutes) de rapporter leur « rencontre » avec un livre. Enfin, toute fin de parcours, on pourra reprendre la réflexion sur l’expression « Lire est le propre de l’homme ». Ne serait-ce pas un bon moyen de mesurer la maturation du jeune lecteur ?

« La lecture n’est pas un loisir que l’on puisse comparer au cinéma ou au jeu vidéo, c’est une nécessité de chaque jour, c’est le passeport pour notre insertion dans la société et c’est ce qui donne accès à la liberté, liberté de parler, de penser, de circuler. Je me souviens de ce cri de mon fils aîné quand je lui avais parlé de ces milliers, de ces centaines de milliers de Français qui ne savaient pas lire : Mais c’est affreux, on les a abandonnés ! Trente années ont passé, rien n’a changé. Ce n’est pas la lecture qui est en danger, ce sont les illettrés (Marie-Aude Murail, « Une grande cause nationale », p. 27). »

 

RESSOURCES

https://actualites.ecoledeslettres.fr/sciences-humaines/histoire-sciences-humaines/lire-propre-de-lhomme-de-lenfant-lecteur-libre-electeur/

 

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