Santé publique, santé culturelle

Trois cent-cinquante comédiens et artistes viennent de signer une tribune pour la réouverture de tous les lieux culturels.

Si le désastre économique pour l’ensemble du secteur de la culture est indéniable, préoccupant, et peut-être même injuste, les arguments sanitaires développés par les signataires sont loin d’entraîner l’adhésion des défenseurs et amateurs de spectacles, pour peu que ceux-ci aient un peu conscience du privilège social que traduit cette dépendance à l’art.

Affirmer que la culture est une mission de santé publique, c’est sans doute une illusion de classe, peut-être un vœu humaniste, au mieux une vérité métaphorique mais jamais une vérité littérale : ce qu’a bien montré le premier confinement et le côtoiement de la mort, c’est qu’en période de pandémie la culture devenait secondaire et que pour les plus fervents l’aspiration à retrouver salles et lieux de spectacles est d’abord un désir de retrouver la vie d’avant.

Dire que la culture n’est pas vitale ce n’est pourtant pas lui faire injure, affirmer qu’elle n’est pas du même ordre que se nourrir, se loger, se soigner, ce n’est pas l’abaisser. C’est au contraire reconnaître que la culture ne relève pas de la survie, de la simple conservation de la vie, mais de sa métamorphose, de son esthétisation gratuite et luxueuse, de son aptitude à l’élévation au-dessus des besoins premiers. Le paon n’assure pas sa survie en faisant la roue, mais il ne fait la roue que lorsque la vie, assurée, l’autorise à s’exhiber. Aussi prétendre que « la culture apporte ce qu’aucun autre domaine peut apporter en ces temps de dégradation de la santé mentale des Français », constitue « une résistance salutaire à toutes les crises », c’est oublier que la culture comme remède est un peu élitiste lorsque plus de quatre Français sur dix n’ont jamais franchi la porte d’un théâtre et que 39 % la franchissent moins d’une fois par an (chiffres du ministère de la Culture, 2015).

Certes il ne s’agit pas de nier le bien-être que procure la culture, et sa contribution à la santé a été remarquablement établie par un neurologue comme Pierre Lemarquis dont les ouvrages fournissent maints témoignages, exemples et cas de malades, notamment d’Alzheimer, capables d’éprouver rémissions ou réconforts au contact de tableaux ou de musiques réveillant en eux des traces mnésiques de plaisir ou de bonheur anciens. Les émotions contribuent à façonner notre cerveau et l’empathie esthétique, le partage (avec un artiste) de la beauté de formes, de couleurs, de sons ou de mots peut améliorer notre vie psychique. Travailler à développer notre bien-être émotionnel pour fortifier notre santé mentale est en ce sens une tâche qui excède le monde strict du spectacle vivant pour appartenir à la culture sous toutes ses formes, de la chanson populaire aux pratiques artistiques scolaires, des boîtes de nuit aux sites de streaming, des médiathèques aux salles de cinéma.

Derrière la maladresse de cette tribune se niche finalement un concept qui commence à attirer l’attention des pouvoirs publics et des médias, celui de « santé culturelle ». C’est à une psychanalyste de la petite enfance, Sophie Marinopoulos, que revient l’origine de ce concept dans un rapport intitulé Stratégie nationale pour la santé culturelle remis à Franck Riester en 2019, portant sur l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à trois ans. Parlant de lutte contre la malnutrition culturelle, le rapport préconise l’ajout au carnet de santé de l’enfant d’une page dite « Grandir en humanité » mentionnant les activités d’éveil culturel et artistique réalisées, les spectacles vus, les musiques entendues, les progrès en maturité langagière, les contacts avec la nature ainsi qu’avec les formes du beau. La plupart de ces propositions seront reprises par la députée Aurore Berger dans une présentation à l’Assemblée nationale en février 2020.

La crise du Covid-19 est l’occasion de mettre au devant de la scène la question de la santé culturelle, que les justes inquiétudes économiques des professionnels de l’industrie de la culture ont rencontrée peut-être un peu fortuitement. Sachons profiter de cette tribune pour faire la part des choses : ne pas confondre santé culturelle et santé publique, mais ne pas sacrifier la seconde à la première.

Pascal Caglar

Pour aller plus loin :

Tribune publiée par France info :«  Nous avons besoin de vous ! », artistes et professionnels du monde du spectacle demandent la réouverture de tous les lieux culturels.

Pierre Lemarquis, Portrait du cerveau en artiste, Odile Jacob, 2014, 304 p.

Rapport de Sophie Marinopoulos : Une stratégie nationale pour la Santé culturelle. Promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à 3 ans dans le lien à son parent.

 

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