Rentrée 2020 : l’inquiétante étrangeté

Voilà deux semaines que les cours ont repris, et, comme dans une nouvelle fantastique de Maupassant, vous vous sentez saisi d’un trouble de la personnalité, d’un sentiment de dédoublement qui vous divise et vous clive dans l’inquiétante étrangeté des conditions de cette rentrée.

Entre envie et déprime

D’un côté, vous êtes heureux de retrouver votre établissement, vos collègues, vos élèves, une vie professionnelle riche d’échanges et de reconnaissances ; de l’autre, vous éprouvez la tristesse de ces masques, ces mesures restrictives, ces contraintes, ces menaces, et cette quasi-certitude d’une fermeture partielle ou totale à plus ou moins long terme. Comme en proie à une crise cyclothymique, vous alternez phases de confiance et d’envie et phases de déprime et d’angoisse, un jour capable d’oublier le contexte sanitaire et de rêver sorties scolaires, visites, rencontres, l’autre hanté par le spectre du travail à distance, de l’ordinateur régentant votre enseignement, du ministère contrôlant vos activités via ses sites officiels  et ses  plateformes numériques.

Injonctions contradictoires

Tout est contradictoire… et dérisoire : des recommandations de « distanciation » et des classes bondées, des salles censées être aérées… et juste une porte ouverte, le respect des distances dans la cour mais des couloirs saturés. Sur un plan pédagogique aussi, le contradictoire règne en maître : comment travailler l’expression orale, si importante dans les programmes comme dans les apprentissages, dans ces pénibles conditions d’échanges avec les élèves ? Travail en mini groupes et places fixes à conserver toute l’année dans une immobilité bâillonnée… Nombreux sont les exemples qui font comprendre au prof animé de la meilleure volonté et du désir de bien faire travailler ses élèves que, cette année, les conditions de la réussite ne seront pas au rendez-vous.

Et que dire du protocole à appliquer lors de la détection de cas positifs ?  Ne met-on pas en place une véritable chaîne de désorganisation des cours, voire des classes, avec cette succession de contrôles, de mises à l’écart préventives, d’identification différenciée des « cas contacts », de décisions de fermeture aux critères variables selon les préfets, les recteurs, les ARS ? Bien chanceux celui qui pourra faire cours en classe entière jusqu’à la fin du trimestre !

Le numérique au secours de la réforme du bac ?

Il y a fort à parier que les « États généraux du numérique pour l’éducation », qui doivent se tenir début novembre, livreront comme une nécessité, voire une évidence, des solutions et des modalités de travail à distance déstructurant l’enseignement traditionnel.

Et, comme un train peut en cacher un autre, la désorganisation / réorganisation numérique des cours arrivera à point nommé pour soutenir une réforme (bien problématique) du bac général : la multiplication des spécialités et options, consécutive à la suppression des séries, et les acrobaties combinatoires qui en résultent trouveront sans doute leur compte dans les possibles de l’enseignement par le numérique.

Pascal Caglar

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