Des romans pour alimenter la réflexion sur le harcèlement, de la quatrième à la première

Affiche réalisée par le le lycée Guez-de-Balzac, à Angoulême

Le mercredi 7 novembre a lieu une nouvelle journée nationale de lutte contre le harcèlement.

Phénomène croissant  qui « nuit gravement à la vie scolaire des écoles et des établissements », pour reprendre les termes mêmes du ministère, le harcèlement requiert naturellement une vigilance accrue de la part des membres de la communauté éducative.

En ce sens, sans doute est-il temps de renforcer les actions menées afin que ce problème de société ne se transforme pas en fléau.

Une prise de conscience adolescente sur le sujet

La plupart des adolescents interrogés disent avoir entendu parler du « harcèlement ». L’expression « cyber-harcèlement » est par ailleurs connue par bon nombre d’entre eux. Pourtant, il y a loin entre avoir une vague idée du problème et l’appréhender d’une façon rigoureuse et pragmatique. Ainsi, l’idée que harceler puisse blesser un individu jusqu’au plus profond de sa chair reste encore trop évasive sauf dans le cas effectif où les élèves ont été soumis à un exemple concret dans leur entourage proche.

De fait, même quand il est pris relativement au sérieux, le harcèlement demeure un tant soit peu virtuel et, en tout état de cause, ne bénéficie pas d’un questionnement précis. La journée contre le harcèlement du 7 novembre doit, à l’inverse, participer à une prise de conscience collective, à savoir d’une part que le harcèlement « vous/nous concerne tous » et d’autre part qu’il s’apparente à un phénomène tellement protéiforme et complexe qu’il nécessite un approfondissement et un dialogue en classe.

Le texte plutôt que l’image

Réfléchir sur une question aussi difficile suppose un minimum de réflexion en amont, notamment par rapport au choix des supports. Or, les professeurs peuvent parfois être démunis, enclins à retenir principalement les clips vidéos prescrits par le Ministère. Pourtant, il n’est pas sûr qu’une vidéo de plus, pour des élèves « gavés » d’images, ait un impact réel et durable. En ce sens, comme c’est le cas pour toutes les interrogations sociétales profondes, le recours au texte littéraire apparaît à l’inverse plus que bienvenu.

La littérature adolescente, tout particulièrement, s’est penchée avec justesse sur la question du harcèlement. Nous ne retiendrons ici que deux références complémentaires, Sauveur et fils. Saison 3 de Marie-Aude Murail (l’école des loisirs, 2017) et le tout récent Tuer Van Gogh de Sophie Chérer (l’école des loisirs, 2019). En effet, ces deux romans, représentent des personnages harcelés : une adolescente de quatrième, Ella, chez Marie-Aude Murail, victime d’un harcèlement par SMS et un adulte, le futur célèbre Vincent Van Gogh chez Sophie Chérer, victime d’un jeune homme de bonne famille et de sa bande de chenapans pervers en quête d’un bouc-émissaire.

Proposition didactique pour une séance de 1 h à 2 h

Première phase de la séance

On commencera par expliquer le cadre de déroulement de la séance puis à définir le terme harcèlement. Pour aider à cette entrée en matière, on utilisera le questionnaire et le texte à trous qui suivent :

Affirmation VRAI FAUX
Harceler veut dire « embêter » quelqu’un pour s’amuser. x
Le harcèlement est puni par la loi. x
Quand on harcèle quelqu’un, on chercher à l’humilier. x
On nomme celui qui harcèle le harcelé. x
On nomme le harceleur, la victime du harcèlement. x
Un enfant sur dix serait victime de persécutions pendant sa scolarité. x
Le « cyberharcèlement » désigne le harcèlement par les réseaux sociaux. x

 

C’est une forme de violence ……………………. répétée envers une ……………………….. personne qui passe par des ………………………….. gestes ou par des…………………… ……………………. mots. Le ……………………………. harcèlement est un…………… délit.

L’objectif est que les élèves, en une dizaine de minutes au plus, se soient emparés du thème et aient inféré un certain nombre de mots-clefs comme humilier, blesser, solitude, enfermement, désespoir qui entrent en résonance avec la famille du verbe harceler (harcèlement, harceleur, harcelé) avec la possibilité qu’ils réalisent au brouillon une carte mentale synthétique.

Dans la seconde phase de la séance, sont soumis à leur lecture silencieuse, les trois extraits suivants du roman de Marie-Aude Murail, non sans avoir précisé la situation d’Ella. Cette présentation succincte pourra passer par la lecture de la quatrième couverture dont les grandes lignes sont reproduites ici :

« Dans son cabinet de thérapeute […], Sauveur (Saint-Yves) reçoit surtout la souffrance ordinaire des enfants et adolescents [dont] Ella, 13 ans, cyber harcelée par ses camarades de classe. »

Extrait A : Marie-Aude Murail, Sauveur et fils, p.15.

Ella est harcelée par ses camarades de classe à la suite d’une photo prise alors qu’elle s’était habillée en garçon pour sortir « dans les allées du parc voisin ».

« Désormais la photo circulait, assortie de commentaires. C pa une fille, c un mec ! Drag queen ou drag king ? Ella, qui avait reçu des SMS d’insultes sur son portable, Ou ta mi t seins ? T’attend le client ?, ne l’avait pas rallumé depuis plusieurs jours. Elle avait aussi déserté Facebook, Instagram et Snapchat. Elle espérait qu’avec les vacances le feu s’éteindrait, faute d’aliments. Elle ignorait que les filles de la 4e C, Marine, Mélaine ou Hannah, avaient continué d’entretenir la rumeur. Elles avaient lancé un débat via Internet : Elle était-elle une fille qui se déguisait en garçon en dehors du collège pour draguer d’autres filles ou était-ce un garçon qui se faisait passer pour une fille au collège ? Chacun y allait de son hypothèse délirante, de sa preuve stupide. Marine, Marine Lheureux, qui orchestrait le tout de façon anonyme, avait même proposé de voter en cliquant sur gouine ou sur travelo. Pour le moment, travelo l’emportait. Elle ignorait les proportions que prenait l’affaire. »

Extrait B : Marie-Aude Murail, Sauveur et fils, p. 33.

« Une larme coula le long de sa tempe. De plus en plus s’implantait en elle l’idée terrifiante qu’elle n’était PAS NORMALE. Elle eut alors envie d’allumer son téléphone pour vérifier que ses camarades de classe avaient cessé de la harceler. 454. C’était le nombre de SMS qui s’étaient accumulés. Elle en lut un. Puis deux. Puis trois. Sidérée. Tant de haine et de ricanements. Un torrent de mots sales. Il lui fallut s’arracher à la fascination que le bourreau exerce sur sa victime pour éteindre son téléphone. »

Extrait C : Marie-Aude Murail, Sauveur et fils, p. 243.

« – J’ai reçu une lettre d’excuses, dit Ella, en la tendant à son psy.
– Tu souhaites que je la lise ?
– Je ne veux pas la garder. Les excuses, ça ne sert à rien. Tout ce que je demandais, c’était qu’on ne fasse pas attention à moi. Ils m’ont pourri la vie. Je ne peux pas retourner au collège. Les gens me regardent comme si j’étais un genre de monstre. »

Une fois les trois textes lus, on demandera aux élèves de réagir. On veillera à discriminer au tableau ce qui relève dans leurs prises de paroles d’une interrogation, d’un point de vue ou d’un sentiment (ex : je suis indignée, choquée, élue, en colère). Il est assez évident que la situation présentée pourra faire écho à d’autres dont ils ont eu connaissance soit de façon directe (dans leur entourage proche) soit de façon indirecte (par ouï-dire). Il est aussi très probable que la réflexion tendra à se focaliser sur un point de curiosité à savoir le cyber-harcèlement dont est victime Ella.

Au terme de cette seconde phase, on ne pourra que conseiller aux élèves de lire le roman voire intégralement le « cycle » de Marie-Aude Murail (cinq tomes), tant il est susceptible à la fois de les toucher et de les faire réfléchir sans jamais tomber dans une noirceur désespérante.

"Uer Van Gogh", de Sophie ChérerLa troisième phase de la séance (vraisemblablement sur une deuxième heure) impliquera un extrait de Tuer Van Gogh. L’idée consiste ici à élargir le problème à plusieurs niveaux. D’abord, les harceleurs n’ont pas commencé à faire souffrir leurs victimes à l’heure d’internet. Ensuite, le harcèlement touche aussi les adultes. Il s’agit donc d’un mode opératoire dont il faut être informé dès son plus jeune âge, afin de s’en protéger au mieux tout au long de son existence.

On précisera le sujet du récit en indiquant que l’auteure imagine les derniers jours du peintre Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise, à partir de documents qu’elle a retrouvés. En l’occurrence, l’artiste solitaire aurait été pris comme « souffre-douleur » par une bande de collégiens menés par un terrible leader, René Secrétan : « Il lui inflige une série de brimades, d’humiliations […]. Bref : le harcèle » (p. 265). En amont de l’extrait à donner à lire aux élèves, le narrateur a d’ailleurs cette phrase significative qui pourrait justifier un commentaire a fortiori si l’on travaille avec une classe de lycée, tant elle dessine les contours de l’état d’esprit du harceleur :

« Vincent se tournait de tous côtés. Plus René voyait la déception, l’appréhension et l’agacement se peindre sur ses traits, plus l’excitation de contredire, de décevoir, de vexer, montait en lui, impérieuse, charnelle, irrépressible, comme un désir. Harceler, c’était posséder l’autre sans le toucher, sans féconder, sans rien livrer de soi » (p. 126).

On passera alors à la lecture de l’extrait assorti de la double question, « Les collégiens ne font-ils qu’embêter le peintre (Vincent) ? / Pourquoi peut-on parler ici d’actes répétés d’humiliation ?

Extrait – Sophie Chérer, Tuer Van Gogh, p. 173.

« Il ne savait plus où aller pour leur échapper. Ils apparaissaient à un tournant de sentier, sortaient d’un café, entraient dans un autre, glissaient sur l’Oise, galopaient sur les chemins de halage et de contre-halage. Tantôt ils le précédaient, tantôt ils le suivaient comme son ombre. Ils l’appelaient, le hélaient, disaient son nom, son surnom, son sobriquet. Ils imitaient son accent, allongeaient une syllabe, cassaient une diphtongue, prononçaient “tttvvââ”, le “tablôôô”, “les chôses d’aehr”. Leurs cris lui vrillaient les oreilles et lui coupaient le souffle. Leurs gestes entravaient les siens. Ils le déconcertaient. Ils se montraient inventifs. Ils lui avaient glissé une couleuvre morte dans sa boîte de couleurs, et il avait cru que ses hallucinations bibliques le reprenaient. Il avait failli tourner de l’œil. Ils avaient mis de la pâte de piment rouge sur les poils de son pinceau, à un moment où il avait le dos tourné, et un autre jour de la bouse de vache, car René avait remarqué que Vincent les suçait pour les lisser avant de peindre. »

La lecture du texte suscitera probablement diverses réactions, dont une possible, résumable en une question « naïve », « Ce qu’ils lui font endurer est-il si grave ? » ou si l’on préfère « Tout cela ne relève-t-il pas d’un jeu ? ». En somme, l’extrait retenu du roman de Sophie Chérer a le mérite d’inviter à la discussion, autour de l’intentionnalité du harcèlement et son degré de gravité. Ce qui recoupe naturellement la double question posée juste avant la lecture.

Pour conclure la séance, il pourra être intéressant de demander aux élèves de produire un écrit court (d’appropriation) à partir des textes lus, des discussions à l’intérieur de la classe et de leur réflexion personnelle. Le sujet pouvant être induit par le slogan : « Le harcèlement, ça nous concerne tous ! » et un dernier extrait du roman de Marie-Aude Murail :

«  Alice a suggéré qu’on consacre une heure de vie de classe au harcèlement dans tout l’établissement. Cela devrait faire réfléchir les «gens » (p. 244).

Antony Soron, INSPÉ Sorbonne Université

Journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école.

Voir également sur ce site

Une séance de littérature pour comprendre le harcèlement, par Antony Soron.

La lutte contre le harcèlement scolaire. Deuxième journée et cause nationale, par Antony Soron.

La lutte contre le harcèlement à l’école, par Antony Soron.

Violences scolaires et éducation, par Pascal Caglar.

 Des clés pour améliorer le climat scolaire. Entretien avec Caroline Veltcheff, propos recueillis par Norbert Czarny.

Et sur France Culture : Marion, 13 ans, harcelée jusqu’au suicide (mai 2015).

 

Quelques titres sur la maltraitance

Sauveur & Fils, Saison 3, de Marie-Aude Murail.

Tuer Van Gogh, de Sophie Chérer.

Le cœur est un muscle fragile, de Brigitte Smadja.

Okilélé, de Claude Ponti.

La Guerre des chocolats, de Robert Cormier.

Le Garçon de toutes les couleurs, de Martin Page.

Cérémonies, de Dominique Paquet.

Bouc émissaire, de Brock Cole

LEnfant, de Jules Vallès.

Holden, mon frère, de Fanny Chiarello.

L’homme qui rit, de Victor Hugo.

Mon jour de grève, de Gisèle Bienne.

Le Petit Chose, d’Alphonse Daudet.

La Plus Grande Peur de ma vie, d’Éric Pessan.

 

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3 réflexions sur « Des romans pour alimenter la réflexion sur le harcèlement, de la quatrième à la première »

  1. Bonjour,
    J’ajouterai aussi “La carotte et le bâton” de Delphine Pessin, un roman qui aborde le sujet avec pertinence et qui, avec une analyse fine et un rythme vif, s’adresse directement aux ados !

  2. Les souffrances d’un.e jeune tues peuvent conduire à des suicides ou laisser des traces à vie sur les victimes de harcèlement. Nous, adultes qui sommes au contact d’enfants, d’adolescents, soyons beaucoup plus à l’écoute de leurs souffrances et aidons- les à libérer leur parole afin qu’ils, elles puissent sans avoir peur des représailles, dénoncer leurs harceleurs ou leurs harceleuses.

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