Qui pour l’éducation du futur ?

Après une année chahutée jusqu’à l’annonce des résultats, les élèves découvrent leurs notes du bac, le 6 juillet 2021, dans un lycée de Saint-Denis de La Réunion (Photo Richard BOUHET / AFP)

RENCONTRE. Samedi 3 juillet, à l’initiative du collectif « Convergence(s) pour l’Éducation Nouvelle », les militants de huit mouvements pédagogiques se sont réunis pour commémorer l’esprit de Calais 1921 et lancer une dynamique en vue de la campagne présidentielle.

Par Antony Soron, INSPÉ Sorbonne-Université

1921. Les saignées des tranchées demeurent les plaies vivaces d’une génération sacrifiée. Les nationalismes continuent de prospérer faisant de l’autoritarisme des chefs la réponse à tous les maux, tandis que, partout en Europe, un même bouc émissaire commence à être désigné. Et l’école dans tout cela ? Qu’a-t-elle à proposer de différent pour changer la donne ? D’aucuns, dont au premier chef Adolphe Ferrière (pédagogue suisse), estiment qu’il est grand temps d’agir et de mutualiser les expériences internationales d’une autre scolarité dont l’objet essentiel ne serait plus de cultiver l’obéissance.

Depuis les années 1900, l’éducation nouvelle compte déjà des hérauts venus des quatre coins de l’Europe comme Maria Montessori ou encore Ovide Decroly. Mais il lui faut maintenant agréger ses bonnes volontés en même temps que ses bonnes pratiques. En 1921, donc, convergent vers Calais cent cinquante participants vent debout contre l’école traditionnelle « entre les murs ».

Un siècle plus tard, les images d’archives diffusées en introduction de la rencontre organisée ce 3 juillet 2021 à Calais n’ont rien de nostalgiques, même si, nécessairement, elles renvoient au temps des pionniers de l’éducation nouvelle. En remettant en perspective l’importance du congrès de Calais et de ceux qui lui ont emboîté le pas, les organisateurs de Convergence(s) pour l’Éducation Nouvelle rappellent que la défense d’une pensée éducative émancipatrice ne respire pas l’air nauséeux du moment.

« Si l’action éducative que nous conduisons repose sur des valeurs et des convictions, elle ne saurait s’arrêter sur des certitudes, des dogmes, indique le site du mouvement. Ce sont ces mouvements permanents qui font que l’éducation nouvelle sera toujours nouvelle, constamment renouvelée. Tout en marquant le centenaire du premier congrès fondateur de la Ligue internationale de l’éducation nouvelle (Calais 1921), ce que les CEMÉA, le CRAP-Cahiers Pédagogiques, la FESPI, la FICEMÉA, la FIMEM, le GFEN, l’ICEM, le Lien s’apprêtent à faire s’apparente à une relance, une renaissance, une redynamisation des logiques fondatrices de la Ligue de 1921. Ces huit organisations, associations et mouvement pédagogiques créent « Convergence(s) pour l’Éducation Nouvelle ». »

Des défis plus que jamais d’actualité

Ce 3 juillet, l’intervention de Sylvain Wagnon, professeur des universités, a notamment eu le mérite de souligner combien le combat pour l’éducation nouvelle n’a rien de dépassé dans un monde en proie à un profond malaise civilisationnel et dont le socle humaniste est menacé.

Au fil des contributions et des échanges, il a été question des défis potentiellement
« raccord » avec « l’esprit de Calais ». Comment, par exemple, contrecarrer la montée en puissance de l’individualisme social qu’évoque Philippe Meirieu dans son dernier ouvrage, Ce que l’école peut encore pour la démocratie (2020). En tant que président des CEMÉA, le pédagogue se retrouve au cœur de cette union des forces. Et puis, comment aborder le péril écologique dont la fournaise de Vancouver vient tout récemment d’envoyer de nouveaux signaux « apocalyptiques » ? Comment juguler l’expansion de l’intolérance après « Charlie » et Samuel Paty ? Comment résister à l’influence non seulement des idées reçues, mais des contre-vérités qui polluent sans cesse la toile ? Comment faire pour que les enfants fassent preuve d’esprit critique et de libre arbitre face à l’emprise numérique et les usages dont ils sont des victimes de plus en plus précoces ? La liste de défis à relever s’allonge.

Ce qui ressort de « l’esprit de Calais » dans la relance en cours, c’est la nécessité d’en rappeler les principes fondateurs autour de maîtres-mots comme « éducabilité », « universalité » ou « mutualité ». Apparaît aussi décisive l’idée que l’éducation nouvelle n’appartient pas à un seul courant. En atteste la présence des huit mouvements réunis le week-end dernier.

Longtemps avant le web, l’éducation nouvelle avait compris la nécessité de créer des réseaux allant jusqu’à former une « ligue internationale ». D’où l’extraordinaire stimulation produite par le congrès de 1921, où l’on échangeait à tout va, tout en se promenant à la façon de Jean-Jacques Rousseau, un de ses penseurs fondateurs.

La rencontre 2021 a également permis de montrer que si l’enthousiasme est nécessaire pour rallumer et propager le flambeau de l’éducation nouvelle, il convient de ne pas se montrer trop naïf. En 1933 déjà, un an après l’accession d’Hitler à la chancellerie, les idées de Célestin Freinet, n’étaient-elles pas vertement attaquées ?

« L’esprit de Calais » correspond ainsi à une attitude de résistance contre un discours ambiant prompt à fustiger le pédagogisme et à rameuter les « bonnes vieilles recettes éducatives ».

L’éducation nouvelle, influenceuse ?

 Le congrès de Calais avait pour enjeu de remettre en selle toutes celles et ceux qui croient aux vertus d’une éducation centrée sur l’enfant et attachée à son épanouissement. L’évènement se voulait fédérateur et incitatif afin de peser sur la campagne présidentielle et les décisions politiques. D’où la publication d’un manifeste portant haut des principes par rapport auxquels, entre autres, les futurs candidats à l’élection présidentielle devront se positionner. Sans surprise, la première des dix thématiques qui déclinent le manifeste est intitulée : « L’éducation nouvelle : un projet politique ». Le fait d’adopter le terme « manifeste »  plutôt que « charte » traduit les fortes « convictions » qui le nourrissent et sont renforcées par l’identité affirmée des signataires. Des « praticiens-chercheurs » et « acteurs sociaux militants » que la perspective de l’action engagée en faveur et au-delà de l’école : cette « attention particulière » ne saurait « occulter d’autres enjeux, d’autres champs d’intervention ».

Contre ses contempteurs réactionnaires qui ne voyaient en elle qu’un regroupement «communard» de doux rêveurs, l’éducation nouvelle s’est toujours apparentée à une forme d’utopie concrète s’appuyant sur des expériences réellement mises en œuvre et expertisées. Cette primauté donnée à l’expérimentation pédagogique et par là même à la recherche constamment renouvelée a contribué à lui conférer toute sa crédibilité. En ce sens, dans « l’esprit de Calais » et dans la continuité de « l’appel de Bobigny » (2010), il n’est plus question, à la manière des « Bourgeois de Calais » (Rodin) de remettre les clefs de l’éducation à des hommes « providentiels » mais bien de leur imposer « un choix idéologique fort ».

Comme le réaffirme Philippe Meirieu, il est aujourd’hui de la nécessité la plus impérieuse «de traiter les questions de société à travers le prisme éducatif [car] [c]’est faire le choix de s’attaquer aux causes plutôt qu’aux effets et de construire un avenir collectivement choisi […] ».

Ressources

Site du collectif « Convergences » : https://convergences-educnouv.org/blog/

Entretien avec Philippe Meirieu : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2021/06/30062021Article637606300076004743.aspx?actId=ebwp0YMB8s1_OGEGSsDRkNUcvuQDVN7aFZ1E4yS5hsYFt7hOlnbqFiRbxyghpAmm&actCampaignType=CAMPAIGN_MAIL&actSource=510231

Sur l’appel de Bobigny : https://memoires.laligue.org/chronologie/education/appel-de-bobigny

Sur Adolphe Ferrière : https://www.cemea.asso.fr/spip.php?article5414

Bio-bibliographie de Sylvain Wagnon : https://cv.archives-ouvertes.fr/sylvain-wagnon

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