Sortie de crise, sortie de guerre… Pour un nouveau monde ?  

Le jour de l’Armistice à Paris, aquarelle de Frank Boggs, 1918 © Metropolitan Museum of Art.

Le vocabulaire martial employé dans la communication du chef de l’État lors de ses dernières allocutions solennelles aux Français a pu surprendre. La crise sanitaire que traverse le pays et le monde avec lui peut-elle être lue comme un événement relevant de la guerre ? Sommes-nous dans un état de guerre, au même titre que la France a pu l’être lors de la guerre-étalon que représente encore aujourd’hui le premier conflit mondial ?

L’idée que nous vivons un temps exceptionnel et inédit pour nos générations nécessite sans doute des mots qui s’imposent à notre mémoire collective et « fassent sens ». Le choix du vocabulaire associé à la Grande Guerre fonctionne parce que cette dernière a durablement imposé son imaginaire à notre société.

Au début du confinement, ce rapport à la guerre devait pour l’exécutif mobiliser la population contre un ennemi « invisible » mais létal. Et préparer les esprits à une période longue et difficile sur le plan social comme économique (la récession). Aujourd’hui, alors que le déconfinement devient une perspective réelle mais que la crise est toujours présente, le concept historien de « sortie de guerre » peut nous aider à y voir sinon plus clair, disons mieux.

Guerre ou gare à la guerre

Les historiens qui travaillent sur la Première Guerre mondiale et l’anthropologie de la guerre ont récusé pour certains ce retour de 14-18. Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur de recherche à l’ÉHÉSS, invite à la prudence :

« Nous ne sommes pas en guerre, il n’y a pas de morts violentes, il n’y a pas de situation politique avec un ennemi frappant les frontières ou frappant le territoire de l’intérieur. »

Mais d’ajouter que la crise actuelle peut s’apparenter à un « temps de guerre » inédit mais dont certains accents peuvent se rapprocher de 14-18, comme l’appel à l’Union sacrée [1]. Bruno Cabanes, coordinateur d’un très fort volume intitulé Histoire de la guerre du XIXe siècle à nos jours (Seuil, 2018), souligne pour sa part que le recours au mythe du sauveur ou de l’Union sacrée peut justifier surtout de

« préparer l’opinion à la suspension d’un certain nombre de libertés publiques ».

Sous un tel habillage se cachent les inégalités mises en lumière par le confinement. Comme si l’épreuve commune de la guerre lissait les fractures profondes des sociétés, ce qui relève d’un discours mensonger. Il souligne également la distance qui sépare nos sociétés du phénomène guerrier :

« Il est d’ailleurs intéressant que nos sociétés occidentales, qui n’ont plus l’expérience vécue de la guerre, recourent à cette comparaison lorsqu’elles veulent décrire un engagement absolu, inconditionnel [2]. »

On comprend que le recours au vocabulaire de guerre est ici utilisé afin d’impliquer les Français dans une crise sans doute difficile à mesurer et à appréhender : comment faire passer l’idée de ce sacrifice de liberté (le confinement) ? Pourquoi s’imposer un confinement alors que peu de Français sont en contact avec le virus ? Pourquoi une mobilisation quasi-totale alors que le nombre de victimes, âgées pour la plupart, peut être minoré ? Le recours à l’imaginaire de la guerre, et de la Grande Guerre en particulier, est de ce point de vue encore efficace. Mais dire que le consentement a été partagé entre 1914 et 1918 et l’union sacrée une réalité, est inexact.

La rhétorique martiale
face aux inégalités d’hier et d’aujourd’hui

Derrière l’idée de la Nation en guerre, se glissèrent déjà des inégalités criantes dénoncées par les soldats autour de l’accès aux affectations les plus éloignées du front (la « gâche » souvent plus faciles à obtenir à l’arrière pour les fils de bonnes familles), de l’accès aux tours de permission, autour des profiteurs de guerre. Ces inégalités se retrouvaient également dans la gestion des inhumations et du rapatriement des corps des soldats morts, plus aisés durant le conflit pour les plus fortunés.

La crise sanitaire met elle aussi en lumière des inégalités marquées : fracture numérique, condition de vie (et surtout de logement), conditions de travail (n’est-ce pas les plus fragiles professionnellement qui continuent à travailler et qui retournerons au travail les premiers ?). La force des fausses nouvelles de guerre qui circulaient énormément au front comme à l’arrière durant la Grande Guerre ou celle du « bourrage de crâne » (il n’y a qu’à suivre les informations déversées dans les journaux télévisés de la mi-journée ou du soir) sont autant de parallèles qui militent pour nous confirmer que nous vivons, si ce n’est la guerre, du moins un temps de guerre. Si tel est bien le cas, le temps de guerre peut s’avérer dangereux car capable de bien des remises en cause ou, au pire, d’exaspérer les tensions sous-jacentes à la société.

Mais de quelle crise parle-t-on alors si ce n’est pas de guerre dont il s’agit ? Si la rhétorique martiale peut être justifiée par la nécessité de mobiliser, il faut affirmer que la crise met en avant et avant tout, le combat de tous avec tous, de tous pour tous. L’esprit de 1) sécurité ; 2) de solidarité ; 3) de responsabilité, paraît alors ce sur quoi la pédagogie doit se recentrer. Si nous ne sommes pas vraiment en guerre puisqu’il n’y a ni ennemi, ni invasion, ni mortalité comparable aux hécatombes journalières de la Grande Guerre (900 soldats tués ou disparus chaque jour en moyenne durant plus de quatre années), la crise est là : crise sanitaire, et par ricochet politique, économique et sociale.

Les inégalités et les dérives ne doivent pas faire oublier que nous pouvons collectivement penser une sortie de crise innovante car pensée pour le bien du plus grand nombre.

Alors, quelle sortie de crise pour l’École ?

Nous avons déjà souligné l’importance des inégalités scolaires face à la continuité pédagogique qui semble justifier un (trop) rapide retour en classe. L’École à distance, si elle a permis de « tenir » sur le front scolaire et fait éclore de formidables initiatives, a aussi montré ses limites à cause d’une mobilisation trop peu pensée. La notion de sortie de crise (comme de sortie de guerre) peut nous aider à penser l’après-confinement scolaire. Ce ne doit pas être un retour rapide à l’avant inchangé. La sortie de crise doit être vu comme un temps plus ou moins long et malléable, difficile encore car soumis à du stress et aux impacts directs et indirects de la crise qui se poursuit. Ce temps entre-deux peut être mis à profit à l’École pour construire un « projet collectif » comme le propose l’historien Bruno Cabanes.

Dans la perspective du 11 mai, plusieurs pistes semblent utiles voire essentielles à être explorer :

Rassurer sur les conditions d’accueil des enseignants et des élèves dans les classes sans susciter des incompréhensions par des discours alambiqués.

Rassurer les familles et les élèves sur la scolarité de ces derniers : sur les examens et leur obtention, sur les passages dans les classes supérieures. Redisons que deux mois de cours à la maison ne changeront pas fondamentalement les trajectoires scolaires de la très grande majorité des élèves. Ce rapport consumériste à l’École « pour réussir » nourrit les peurs, les frustrations et une culture exclusive délétère. L’École contribue à la reproduction sociale pour une classe moyenne devenue peureuse plutôt qu’elle émancipe l’ensemble de la société.

Prendre vigoureusement en main  les élèves les plus fragiles : c’est sans doute pour le système scolaire l’occasion, entre mai et juin, d’abandonner un rapport académique au programme et à l’évaluation pour soutenir le « goût d’apprendre » chez les élèves soumis à de nombreuses difficultés d’abord sociales. Le retour sur le chemin de l’école doit être balisé par la confiance certes, mais surtout par l’envie donnée d’apprendre. Et pour cela, il faut accompagner les parents et ramener les élèves décrocheurs à aimer l’École. Réformer la formation des enseignants à moyen terme est essentiel sur ce front intérieur…

Rendre hommage : ce rituel ne doit pas être minoré. L’École a un rôle important à jouer dans ce domaine. Bien sûr, l’économie traditionnelle de la reconnaissance, mise en place dans sa forme classique après la Grande Guerre doit être revisitée. Peut-on se contenter de médailles, de monuments, de dispositifs de reconnaissance comme la mention « morts pour la France » et de chants chorals entonnés par des élèves au garde-à-vous ? Il faut, comme cela avait été proposé durant les commémorations du centenaire de 14-18, impliquer fortement les élèves et leurs enseignants dans la création de nouvelles manières de rendre hommage : par des créations artistiques, des dispositifs de correspondances entre les classes et les ÉHPAD, les soignants, la création de supports vidéos ou numériques afin de faire des enfants les acteurs de l’hommage, partagé sur tout le territoire.

L’État (l’État, c’est nous) devrait aussi prendre la mesure et reconnaître la bonne volonté et l’imagination que les enseignants ont développé depuis le début de la crise. Comme les soignants et d’autres professions essentielles, ils ont été à la pointe du service public, au service de la société. Ne l’oublions pas trop vite en sortant… ;

• Au final, penser un autre monde scolaire ? Le confinement est une expérience concrète et vécue par toutes et tous. Il n’est pas une abstraction et l’on ressent à différents degrés combien il est porteur d’évolutions. Le confinement est l’occasion de réfléchir à la distanciation sociale, à une organisation du travail différente (multiplication des temps de concertation pour les enseignants, du télétravail pour éviter les déplacements, des visioconférences pour se concentrer sur un présentiel efficace), à nos rapports pédagogiques au temps scolaire (pédagogie différenciée et aménagement des journées plus conformes aux rythmes des enfants et des enseignants), aux programmes, à l’espace proche des enfants sans les couper du monde qui va.

• L’occasion de penser plus largement à un autre environnement plus sain pour le bien des élèves : mobiliser davantage le sport et les exercices physiques, la création artistique (prendre en main, modeler) ? Diminuer les déplacements et enfin miser sur les énergies propres pour, en parallèle, moins de trajets, de bruits ? Un nouveau rapport à l’autre : la solidarité en direction des personnes fragiles, de la famille et des amis ? Moins d’individualisme et plus de vie collective paradoxalement parce que l’autre nous importe davantage dans le temps long (et l’anxiété) du confinement. Un rapport au bonheur sans le diktat du désir tout de suite assouvi ?

Des actions immédiates sont possibles

Un temps de réflexions partagées entre enseignants dans les académies pourrait être mis à profit dès le mois de mai pour faire remonter une synthèse utile à des réformes ancrées dans le terrain, les INSPÉ mobilisés sur le volet de la formation des enseignants. Professeurs comme membres du personnel administratif pourraient être impliqués pour échanger, confronter, produire du nouveau.

Dans les établissements scolaires, un travail de réflexion avec les élèves sur leur confinement et ses éléments positifs mis en avant par l’épreuve de l’enfermement pourraient être sans doute salutaires. Et surtout, militer pour améliorer la portée de nos cours et tendre à donner envie au plus grand nombre d’apprendre plutôt que de subir, d’avancer avec plutôt que de penser contre, toujours.

Enfin, le déconfinement, comme sortie de crise, comme « lendemains » entre souffrance et espoirs à investir sur le moyen terme, devrait nous inciter à réfléchir au projet scolaire. Quelle école souhaite-t-on nous à la rentrée de septembre ? Pouvons-nous continuer à consentir (vocabulaire de guerre) aux inégalités et failles sociétales que le COVID 19 nous présente en miroir ?

Certains souhaitent ardemment un retour à la « normale » : cafés ouverts et bondés d’insouciance, avions toujours plus nombreux dans un ciel pollué, retour au « métro, boulot, dodo » qui se traduira à l’École par le retour d’un enseignement culturellement obsolète mais qui rassure sans doute. Qui sera donc le héros de la crise ? Le soignant en première ligne à qui l’on promet déjà une médaille ou l’ensemble de la société qui saura prendre le temps, tout en gardant le virus à distance, avec responsabilité, de modifier son logiciel pour le bien du plus grand nombre ?

On voudrait être optimiste…

Alexandre Lafon

[1] Quand la crise sanitaire rime avec rhétorique guerrière, France Culture, 7 avril 2020.

[2] Propos recueillis par Joseph Confavreux dans « Comment (s’)en sortir », blog de Médiapart du 12 avril 2020.

Sur les « sorties de guerre »,
quelques lectures historiennes

Bruno Cabanes, La Victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Seuil, 2014.

Bruno Cabanes et Guillaume Piketty, Retour à l’intime au sortir de la guerre, Tallandier, 2009.

Stéphane Audoin-Rouzeau, Christophe Prochasson (dir.), Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après-1918, Tallandier, 2008.

François Pernot, Valérie Toureille (dir.), Lendemains de guerre… De l’Antiquité au monde contemporain : les hommes, l’espace et le récit, l’économie et le politique, European Interuniversity Press, 2010.

Stéphane Tison, Comment Sortir De La Guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme (1870-1940), Presses universitaires de Rennes, 2011.

Jean-Yves Le Naour, Sortir de la guerre 1919-1921, Perrin, 2020.

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