Parler avec son temps

LANGUE FRANÇAISE. Dans Je parle comme je suis, la linguiste Julie Neveux analyse et dissèque les expressions actuelles comme «  hashtag  », «  ubériser  » ou «  manspreading  ». Elle souligne tics («  en mode  ») et tendances (verdir), elle buzze et bugue, et surtout tire le portrait de ce premier quart de XXIe siècle empuanti par un virus.

Par Norbert Czarny, professeur de lettres et critique littéraire

« Quand on parle, on ne parle pas tout seul, on parle avec son temps et le temps parle en nous ». Ce propos, Julie Neveux, linguiste et professeur d’anglais à la Sorbonne, le tient en préface de son essai sur les mots qui nous disent en ce XXIe siècle. L’ouvrage est aussi, à sa manière, un dictionnaire, puisque l’on trouve la définition des termes cités, une plongée dans leur étymologie, et, à la fin, un index des mots et expressions utilisés, dont on pourra tirer grand profit en classe pour aborder le lexique, ses évolutions et ses paradoxes. Ainsi, des mots comme « hashtag » ou « date » (ou dating) sont-ils moins anglais que nous le croyons et l’origine germanique du mot « like » en surprendra plus d’un.

Ce sont là quelques-uns des plaisirs de la découverte, et ces plaisirs abondent, de toutes sortes.

Quelques définitions de mots dans le fameux index donnent une idée du ton : « Facebook » (t’as vu ma face ?), « post-vérité » (défaite de la raison) ou « ubériser » (du beurre et des punaises de lit) permettent de jouer avec la définition, de chercher la plus directe, la plus parlante. Comme l’écrit l’auteure dans une note de bas de page, ce livre a aussi des velléités pédagogiques : on y revient sur des notions. C’est le cas pour le suffixe en -able, très usité dans un monde qui voudrait se verdir avec, par exemple, « responsable », « recyclable » ou
« durable » ; ou la terminaison en -iser, qui transforme en verbe ce qui n’était que nom propre ; sans parler du -ing, d’origine anglo-saxonne, qui prolifère.

Julie Neveux décrit la langue ; elle ne la juge pas, ne défend pas une norme. Son livre est plutôt une saisie de l’époque, jamais tout à fait neutre, même si l’auteure use d’une métaphore stendhalienne en conclusion : « Notre langue travaille en nous et pour nous : elle nous exprime mieux que nous ne nous comprenons, elle nous éclaire, nous guide et nous soutient, et jamais ne nous juge. Elle nous tend un miroir plus réaliste que ne le fait le selfie, un miroir qui ne nous sublime ni ne nous déforme, et nous permet, parfois, si on en a la force, de nous regarder bien en face. »

Alors, quelle époque vivons-nous ? Sept chapitres correspondent à ce que nous devenons : d’abord des hommes fascinés par la machine, voire absorbés par elle, devenus ses esclaves. Le bug en est un exemple, puisque l’insecte ainsi désigné par l’anglais est devenu le quotidien de notre ordinateur, quand la métaphore ne vise pas notre cerveau : il nous arrive de « bugger » autrement dit, pour reprendre l’index, « quand l’ordinateur nous infeste ».

Le « chatbot », censé nous faire dialoguer avec telle institution est l’héritier du robot, mot datant de 1839, qui évoque le travail forcé. Et que dire des personnes pratiquant le « slashing », vanté par certains ? Être à la fois permaculteur/hôtelier/freelance dans la pub est une balafre, pour reprendre le sens de « slash » et disjoint plus qu’il ne relie. Ce « slashing » est le symbole d’une société où l’emploi est morcelé, mis en miettes.

La deuxième caractéristique de l’époque est sa sentimentalité et la place que prend l’émotion dans le quotidien. On « like », on envoie des « émojis » au lieu de rédiger des phrases, on
« ghoste » celle ou celui que l’on n’aime plus et on exprime une colère qu’il faut « entendre ». Les sujets sont souvent « touchy », certains politiques (et autres) se veulent « clivants » et l’adjectif « nauséabond » s’emploie comme métaphore pour désigner le « facho » d’hier. Parmi les nombreuses formules qu’utilise Julie Neveux, celle-ci, qui pourrait résumer : « Sentiment : on ne pense plus, on sent, et avec ce qu’on sent, on tente de faire de l’effet. » Souvent, dans leurs questions, les journalistes demandent aux politiques leur sentiment, et non plus leur opinion. Mauvais signe.

L’auteure prolonge sa réflexion sur une société en mutation, dans le chapitre sur les revendications féminines : « Dans tous ces emplois, le langage sert d’abord à dénoncer et à prévenir car une société de (bons) sentiments aime identifier les gentils et les méchants ». Passé le ridicule du « manspreading » ou du « manterrupting », on entre dans le conflictuel, avec les meilleures intentions du monde. #Metoo a libéré la parole, sauvé bien des femmes du silence et de la honte. L’excès est venu d’un « BalanceTonPorc » sur lequel Julie Neveux est sévère, parlant de délation, là où « moi aussi » parle à tous les êtres humains.

Le mérite de Je parle comme je suis tient à sa liberté de ton. En disciple (lointaine) de Molière, l’auteure met en relief les excès, se moque du jargon, montrant par exemple en quoi l’intersectionnalité, qui permet de penser la situation d’une personne multidiscriminée, exclut celles et ceux qui ne se situent pas précisément sur ce point d’intersection.

Il est aussi question de l’hyperlien social, d’une « économie collaborative » qui passe beaucoup par internet, de « l’appropriation culturelle » qu’il est difficile de penser comme contradictoire, puisque le principe de la culture est l’appropriation de ce qui ne nous appartenait pas, du terme « racisé » aux relents polémiques sur lequel Julie Neveux est lucide : « Le nom, c’est de la colle Uhu en termes d’étiquetage. Les racisés sont à jamais voués à mener une existence de misérables victimisés […] ». Le « vivre ensemble » dont il est question dans ce chapitre-là est davantage un slogan qu’autre chose. C’est d’ailleurs pourquoi certaines institutions que nous ne nommerons pas s’en gargarisent.

Et puis il y a les tics : les « phatics » comme « pas de souci », les « syntactics » comme ce
« du coup » qui remplace nos mots subordonnants et envoie « si bien que » ou « de telle sorte que » au magasin d’antiquités. Les plus courants sont les « intenstics », dont « grave, juste, trop, tuerie ou mortel » sont les meilleurs représentants. Le tic, c’est « notre nature d’animal social », jamais notre créativité. On peut classer dans cette catégorie le « en mode », qui se répand. Et, comble de l’expression, « en mode PLS » où un geste technique de premiers secours passe dans la langue des adolescents.

Mais, dans une « société de plus en plus sentimentale et solidaire », la mièvrerie et la fausseté ne sont jamais loin : « Belle journée » est devenu une formule usitée à la radio. « Petit » revient plusieurs fois par jour dans le discours, et l’intensité des formules révèle par antiphrase l’inanité ou la vacuité. Une très belle sentence de Pascal, que cite l’auteure, le révèle : « Ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connaître. »

On se veut solidaire, on prétend tisser les liens, la crise de confiance est là, dont nous connaissons les mots : « fake news », « buzz » ou « post-vérité ». L’auteure définit en un mot
« faits alternatifs » : un oxymore. Quant à « virus », et à son adjectif « viral », elle en rappelle le sens originel : « puanteur ».

L’essai s’achève sur l’obsession (toute légitime) du vert, du re- du dé- : « recyclage »,
« renouvellement » des énergies, « déconnexion », voire « décroissance », ou encore « slow » (-food, par exemple). On en parlait en mars à propos du « monde d’après ». On a « zappé ».

L’auteure n’aborde pas les mots issus de la pandémie. Question de temps, sans doute, mais pas seulement. Certains sont dans le dictionnaire, d’autres y entreront bientôt. Le « confinement » y est, mais se « déconfiner » ? Le nom du virus qu’on subit y trouvera sa place. Et peut-être l’expression « quoi qu’il en coûte », puisqu’il en coûte.

Certains des mots qu’étudie Julie Neveux disparaitront (souhait personnel) parce qu’ils tendent au cliché, s’usent bien vite. À ce propos, et dans une société de l’émotion, il est une expression que je passerais volontiers à la trappe : « À très vite ». Ce qui n’empêche pas de se revoir.

 

Julie Neveux, Je parle comme je suis. Ce que les mots disent de nous, Grasset, 300 pages, 20 euros.

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