Opportunités numériques

Les mesures de préparation à un éventuel retour de l’école à distance (« Ma classe à la maison » via le CNED, ENT, etc.) rendent plus visibles que jamais l’esprit dans lequel est perçu le métier d’enseignant par le gouvernement. Disons-le brutalement : le prof n’est autre qu’une machine à productions pédagogiques.

Que l’on consulte, conformément aux incitations qui nous proviennent de toute part, les pages ENT de chaque rectorat, les pages lycée.net, celles de « Ma classe à la maison », ou de reseau-canope.fr, partout c’est une profusion d’applis, de ressources, de liens, de fiches, de quiz, de tests, de partages de documents, de plateformes collaboratives,  de bases de données, dont la plupart sont inutiles et transforment l’enseignant en un ouvrier numérique, utilisateur de « mallettes », de « trousses » dans lesquelles il va puiser les « outils » appropriés à son niveau (école, collège, lycée), à sa discipline (français, maths…), à son usage (leçon, exercice, évaluation…) pour les soumettre aux élèves, destinataires ultimes d’une chaîne de transmission sans âme, dupliquée en tous lieux par tous les profs-machines.

Entre grand bazar et béquilles

Ce n’est pas de l’accompagnement, mais de la mécanisation. Ce n’est pas de la liberté, mais de l’uniformisation. Ce n’est pas de la valorisation, mais de la déqualification. Tous ces sites, toutes ces ressources pédagogiques, malgré leurs allures de caverne d’Ali Baba, manquent de ce qui fait la lumière, la dignité du métier de professeur, en l’occurrence le savoir. Le savoir n’est pas l’exposition pêle-mêle de documents, mais une mise en ordre des connaissances. Son modèle n’est pas le grand bazar, mais le musée, pas la brocante, mais le salon. Or, nulle part le renforcement des connaissances disciplinaires n’est proposé, nulle part l’accès au savoir universitaire n’est facilité. Avec de tels « outils », un prof ne peut consolider ses bases, fortifier ses compétences théoriques. Il ne peut qu’évoluer dans l’univers technique du « comment faire » : comment faire un cours, comment faire un exercice, comment faire une évaluation. Comme si le ministère préférait distribuer des béquilles plutôt que de muscler les jambes de son corps enseignant.

Ces béquilles, cela dit, ne sont pas forcément de mauvaise qualité : les contributeurs de contenus pédagogiques en ligne, les passeurs de savoir-faire numérique proposent très souvent des ressources fiables et appropriées aux classes destinataires, les bonnes intentions sont manifestes, plus sensibles que jamais depuis le confinement. D’une certaine manière se constitue un véritable réservoir d’exercices scolaires pour temps d’enseignement à distance ou, simplement, pour temps de  pédagogie simplifiée, mais, sur le fond, c’est la réduction de la formation de l’enseignant à l’usage de ces seules ressources ou techniques qui pose problème, négligeant l’horizon des formations universitaires, la fréquentation des grands savoirs historiques, critiques ou théoriques.

C’est à croire que l’Éducation Nationale a définitivement renoncé à la compétence disciplinaire de ses professeurs (ce que confirmera bientôt la réforme du recrutement, ce que suggère déjà l’affaiblissement de l’Inspection générale), que le métier d’enseignant s’ouvre désormais aux nouveaux manœuvres de machines pédagogiques toutes-puissantes, les outils numériques automatisés rendant caduc le cours personnel, construit, nourri, appuyé sur un savoir de qualité universitaire.

Dans ces conditions, il semble bien révolu le temps où un professeur, nostalgique de ses années d’études, se définissait comme un éternel étudiant. Les merveilleuses opportunités pédagogiques du numérique sont aussi, hélas, de merveilleuses opportunités de déconsidération du métier.

Pascal Caglar

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