Ode au partage, à l’ennui, à la paresse et au plaisir de découvrir

« C’est quand vous êtes perdu que vous commencez à être sauvé. »
Jean d’Ormesson, Qu’ai-je donc fait ? Robert Laffont, 2009.

Le confinement auquel se trouve actuellement confrontée la France entière peut aussi être appréhendé comme un bienfait pédagogique. La continuité de l’école à distance, c’est-à-dire la volonté de poursuivre l’effort d’apprentissage des enfants hors des établissements scolaires, est une nécessité. Il s’agit de ne pas  laisser les enfants ni les parents dans l’incertitude d’une oisiveté forcée, d’une vacuité désespérante.

La permanence des consignes scolaires, d’une journée rythmée par des exercices et des apprentissages, permet de conserver un pied à l’école, de confronter ses difficultés et prouesses avec ses amis (à distance), d’avoir aussi des temps de partage de connaissance et de compétences avec frères, sœurs et parents… ces temps toujours trop peu investis dans la course contre la montre quotidienne.

Contraintes et limites de la classe à distance

Certes, il convient de mesurer les limites de la « classe à la maison » via l’ensemble des ENT, cartable numérique et autre outils informatiques. Elle n’est qu’un pis-aller, un ersatz, une « illusion de la classe d’établissement scolaire » comme le souligne sur ce site Pascal Caglar. La classe à distance qui laisse en fait l’élève seul face à la tâche montrera sans doute rapidement ses limites : difficultés techniques, fracture numérique qui se trouve loin d’être résorbée, prolongement du confinement qui ne facilitera pas la mobilisation des esprits, absence de suivi continu par l’entourage proche.

Seule l’école est capable de construire un espace classe disponible à égalité et équité pour l’ensemble des élèves en présence de maîtres-guides qui enseignent et instruisent. Il n’est cependant pas illégitime de la part des autorités de souhaiter poursuivre les apprentissages parce que l’école reste l’un des derniers garants d’un vivre ensemble partagé, si défectueux qu’elle puisse parfois être. La situation inédite que connait la société et l’école avec elle nécessite de conserver quelques repères sociaux et culturels qui visent à l’efficacité.

Temps suspendu, temps partagés

Au-delà de ce constat, il n’en reste pas moins que l’état d’urgence sanitaire dans lequel nous nous trouvons oblige à percevoir le temps différemment et à construire nos journées et celle de nos enfants. Il s’agit de nous adapter au sein de la cellule familiale à une temporalité nouvelle, celle d’avoir du temps, régulier, sans heurt, sans vitesse. Il est possible alors de construire ensemble des séquences et des plages de vie originales : lectures communes, partage de texte, travaux d’écriture en atelier… Tous ces temps partagés qui peuvent donner le goût de la lecture, du récit, de la créativité ! Et la musique ? Partager des « sons », donner son point de vue sur telle ou telle chanson, morceau ou pièce de musique. Et le cinéma ? N’est-ce pas le temps de faire découvrir de grands classiques à nos enfants, de ce que ce temps dilaté nous laisse le loisir de partager parce qu’ils ne souffrent pas de la concurrence constante de la nouveauté ? Ainsi, chaque journée peut être construite selon quelques régularités temporelles qui alternent des séquences collectives et des plages horaires « pour chacun ».

Ce changement de paradigme ou son extension dans un temps que l’on sait désormais long, demandent de l’énergie sans doute et du suivi… mais ce temps suspendu semble le meilleur moment pour mettre en œuvre un nouveau rapport au temps : sus au présentisme aliénant, vive le temps qui coule, lentement mais toujours sûrement, quasi suspendu ? : « Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices, suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ! », comme le suggère Lamartine.

Un arrêt sur image pour soi

Tout cela pour lutter contre l’ennui, premier stade de la mélancolie destructrice… mais l’ennui est aussi source de créativité, s’il est bien orienté. Expliquons-nous : laissons à nos enfants, après le suivi de leurs leçons scolaires, quelques minutes par jour aux écrans de jeux et de vidéos. Les réseaux sociaux trouvent ici une réelle utilité pour que nos enfants poursuivent une interaction sociale salutaire avec leurs pairs. Organisons ensuite des lieux et temps où tout est à disposition sans contrainte ou dispositions collectives (jeux de société, visionnage, lectures communes, etc.) : objets divers, argile, jeux individuels et collectifs, livres, cahiers, stylos et crayons, sans donner de consignes. Nourrir tout en laissant du temps pour le « rien » utile, comme un arrêt sur image pour soi.

La très dense vie sociale imposée aux enfants (journées de classe, deux ou trois activités culturelles et sportives par semaine, échanges constants via les réseaux sociaux, SMS et téléphones portables greffés à l’oreille) peut être ici ralentie et mise à profit pour leur donner le temps de se penser eux, de se penser dans le monde. Maurice Genevoix, dans sa biographie (Trente mille jours, Seuil, 1980), souligne combien ces temps d’arrêt, ces contemplations lentes, du ciel, du fleuve, de la forêt, ont contribué à sa construction d’homme.

Des vertus de l’ennui

L’ennui-signal nous alarme sur une lassitude d’un temps qui s’altère et qui pèse par sa répétitivité. Il est nécessaire. L’ennui positif qui peut le prolonger n’est pas forcément à placer du côté de l’« acédie », cette dépression mélancolique combattue par les moines qui les éloigne de la contemplation et de la prière [1]. Un moyen plutôt de décrocher de la vitesse et des tâches constantes souvent futiles. Et pourquoi pas retrouver le goût de la paresse ? Car enfin, n’est-on pas astreint, contraint à la performance et nos enfants avec nous ? Société performative qui bruisse constamment, qui s’éparpille dans les voyages et la nécessité de la rencontre constante.

Ce temps contraint de l’attente peut être présenté à nos enfants comme un temps de construction de soi, nécessaire pour trouver son chemin sans suivre toujours le rythme de cette vie qui court, à l’image du célèbre texte de Raymond Devos Où courent-ils ?

 « Excusez-moi, je suis un peu essoufflé!
Je viens de traverser une ville où tout le monde courait …
Je ne peux pas vous dire laquelle … je l’ai traversée en courant.
Lorsque j’y suis entré, je marchais normalement.
Mais quand j’ai vu que tout le monde courait … je me suis mis à courir comme tout le monde, sans raison!
À un moment, je courais au coude-à-coude avec un monsieur …
Je lui dis:
Dites-moi … pourquoi tous ces gens-là courent-ils comme des fous?
Il me dit:
Parce qu’ils le sont ! »

Il n’est pas question ici de convoquer Ronsard, Villon ou Baudelaire, les méditations sur le temps qui passe et nous rapproche inéluctablement de la mort (quoique ?). Il s’agit de prendre le temps, cette audace qu’il nous manque trop souvent, nous adultes, que l’on peut offrir aujourd’hui, maintenant, à nos enfants oisifs.

Depuis quelques années, les ouvrages et émissions ventant l’ennui connaissent une certaine vogue. Pour certain, l’ennui détruit, pour d’autres il construit. C’est ce dernier constat qui semble pouvoir l’emporter en ces temps troublés. Allier la continuité scolaire, la découverte et l’ennui, voilà un beau programme, un temps plein de soi et des autres. Courage, c’est le moment de laisser traîner livres, films et musique… pour le plus grand bien de tous.

Alexandre Lafon

[1] Jean-Nicolas Despland, « La tristesse en présence de Dieu : de l’acédie à la mélancolie », dans Psychothérapies 2013/2 (Vol. 33), pp. 71 à 80 – https://www.cairn.info/revue-psychotherapies-2013-2-page-71.htm

Voir sur ce site :

Histoires courtes pour un temps long, par Pascal Caglar.

Le défi de la continuité pédagogique en temps de crise, par Antony Soron.

Pour la discontinuité pédagogique, par Pascal Caglar.

Lire et étudier « Ceux de 14 ». Hommage à Maurice Genevoix, cent ans après, par Alexandre Lafon.

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