Nouveaux programmes de collège : où sont les œuvres ?

Nouveaux programmes : où sont les œuvres ? © Claude RivaTandis que certains se plaignent du jargon des programmes (toujours ces faux procès d’agitateurs de vents) et les trouvent illisibles, ceux qui sont accoutumés à la langue des instructions officielles et aux horizons d’attente de ce genre si particulier, restent perplexes devant l’absence inédite de recommandation d’œuvres et d’auteurs.

En effet ni à la fin du cycle 3 ni aux différents niveaux du cycle 4 ne figurent le moindre titre, le moindre ouvrage, le moindre extrait. Pour le cycle 4, et pour le cycle 4 seulement, sont mentionnés tout au plus des genres (l’épopée, l’autobiographie…) et des sous-genres (le roman d’aventure, le roman familial…) pouvant donner lieu à des listes possibles et envisageables de textes littéraires plus ou moins canoniques existant déjà dans les collections scolaires.

.

Pourquoi cette absence ?

N’est ce qu’un savant effet de plaisir différé, la liste libératrice et sécurisante attendant sagement de prochains documents d’accompagnement? Est-ce au contraire un effacement délibéré, une absence de contraintes voulue comme une marque de confiance adressée aux professeurs ?

Stratégie prudente (wait and see) ou liberté pédagogique promue et assumée ? Entre la peur d’être trop directifs et la peur d’être trop libéraux, il semble que les groupes de travail aient préféré le second risque, moindre à leurs yeux sans doute que le double reproche accompagnant toute liste prescriptive – reproche sur le principe : pourquoi une liste, reproche sur les contenus : pourquoi telles œuvres et non pas telles autres.

L’absence de liste peut effectivement être perçue par l’enseignant comme une liberté et une souplesse. Liberté de puiser des textes dans sa culture, dans sa pratique (soit un surcroît de plaisir). Et une souplesse : liberté de s’adapter à ses classes, de faire plus de littérature de jeunesse ici plus de littérature patrimoniale là (soit un surcroît d’efficacité).

 

Avant de guider les élèves le professeur a besoin d’être guidé lui-même

Il y a cependant deux inconvénients à cette offre de travail débridée. Le premier c’est d’oublier que certains collègues sont demandeurs de recommandations, de repères et de balisages. Par un scrupule tout à l’honneur de leur conscience professionnelle ils se voient rassurés par des béquilles qui éviteraient tout faux pas. En d’autres termes avant de guider les élèves le professeur a besoin d’être guidé.

Le second c’est que l’absence de liste peut laisser craindre une dispersion des œuvres étudiées, une hétérogénéité des textes, à l’image de la diversité des enseignants et de leurs publics.

Dans le premier cas, l’enseignant timoré ou scrupuleux n’aura d’autre recours et référence que les manuels et alors ce seront les éditeurs qui se retrouveront bientôt en première ligne dans la constitution – de fait – d’une liste d’œuvres et d’auteurs. Dans le second cas la diversité et variété sans limites des textes étudiés nuira à la constitution d’une culture commune, d’un patrimoine homogène transmis, car du point de vue de la continuité d’une culture littéraire il est sans doute plus important que toute une génération ait travaillé un auteur et une œuvre précise (mettons L’Enfant Jules Valles ou Le Cid de Corneille) qu’un thème ouvert à toutes les propositions (disons” Le roman familial” ou “Les héros”).

 

Des choix à assumer

Dans le fond ce n’est pas l’absence de liste qui fait problème c’est l’absence de justification à cette absence. Ce silence devant ce qui est pourtant un événement, une nouveauté intéressante mais troublante va susciter à n’en pas douter des inquiétudes, des interrogations et des soupçons.

Il serait plus sage d’assumer ses choix, de reprendre la parole et de s’expliquer.

Liste différée ? Liste virtuelle ? Liste nationale ? Liste personnelle ? Tout est fondé, tout peut se comprendre, tout peut s’expérimenter. Mais un mot pour préciser ses intentions, l’état de la réflexion, l’orientation retenue serait le bienvenu. Un mot, fût-il (pour certains) du jargon.

Pascal Caglar

.

• Les vrais enjeux de la réforme du collège, par Pascal Caglar.

.

Print Friendly, PDF & Email

2 réflexions sur « Nouveaux programmes de collège : où sont les œuvres ? »

  1. Ayant fait partie du groupe de travail sur les programmes à la demande du CSP (l’ayant présidé), je conçois qu’il puisse y avoir débat sur la question. Probablement y a -t-il eu un déficit d’explication (en deux lignes). Mais l’idée a toujours été de séparer la partie “programmes” qui ne bougera pas trop au fil des ans, plus “marqué dans le marbre” et la partie “accompagnement, annexe” (déjà l’annexe explicite bien ce que seraient les “grandes questions”, on la trouve sur le site du CSP).
    Des listes indicatives, oui , bien sûr. Mais l’imposition n’a pas de sens, à notre avis. De toutes façons, elle n’était pas vraiment respectée. Et on a eu des curiosités dans les listes antérieures (je me souviens d’avoir vu pour le collège “Nedjma”, de Kateb Yacine, un texte déjà difficile pour des étudiants de Fac. Mais des docs d’accompagnement devront conseiller, à la manière de ce qui s’est fait pour la littérature de jeunesse à l’école primaire.
    Quant aux “genres”, ce qu’on a voulu éviter, c’est le formalisme qui conduit à passer de longues minutes à faire écrire sur leur cahier aux élèves des définitions du fantastique ou du réalisme, très dogmatiques, et qu’ils auront bien vite oublié , dès que “l’interro” sera passée.
    En tout cas, le billet que je commente est un modèle de “mise en débat”, raisonné et modéré. On aimerait tant voir des débats de ce genre et non des diatribes et des accusations de “brader” la culture, alors que les membres du groupe sont bien évidemment tous des admirateurs de la littérature, des fans des grands textes, et justement, on voudrait un peu “déscolariser” au bon sens du terme ces textes. ..

  2. Sans vouloir chercher la petite bête, je crois qu’en fait, il faudrait commencer par arrêter de tout vouloir “déscolariser” ainsi (quel que soit le sens du terme) : c’est devenu une idéologie vraiment pesante et dont on ne peut que constater l’échec.
    Et après on s’étonne que l’école soit détestée, quand ses contempteurs les plus implacables sont qui la dirigent…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *