L’école de la République et le péril identitaire

Fresque de la nouvelle Marianne peinte sur la façade d’un immeuble de Périgueux (Dordogne). Photo Nicolas Tucat/AFP1 /1

ANALYSE. Moderne et émancipatrice, la culture de l’individu et de ses droits est devenue une culture de l’égo sous la férule du capitalisme et du néolibéralisme, estime Alexandre Lafon. Les pulsions du moi et le communautarisme identitaire mettent à mal le modèle républicain porté par l’école. Mais la République dépasse le profit et le narcissisme des seuls individus en soutenant un projet de vie en commun.

Par Alexandre Lafon

Éclairer le peuple par l’éducation : l’objectif des pères fondateurs de la République et de son école, de Condorcet à l’abbé Grégoire, de Jules Ferry à Ernest Lavisse, « l’instituteur national », a été d’offrir un enseignement fondé sur la diffusion du savoir. « Après le pain, l’éducation est le premier besoin d’un peuple », affirme Danton durant la Révolution. Tout au long du XIXe comme du XXe siècle, la dynamique scolaire, prise en charge par la République, s’est inscrite dans cet enjeu majeur de service public démocratique.

L’obligation de l’école, sa gratuité, la mise en place d’un corps enseignant et d’un corpus disciplinaire couronné par la laïcité, rendent possible la création d’un espace commun de vie, de liberté et d’égalité. Plus qu’un modèle culturel, la République installe à partir des années 1880 une philosophie politique radicale, mise à l’épreuve du réel, un modèle sociopolitique marqué durablement par son caractère universaliste et humaniste inspiré des Lumières et de la Révolution de 1789. Lorsque Danton parle du « peuple », il entend communauté de destin inscrit dans la nation, ce corps espace symbolique de la souveraineté de citoyens, conscients de l’intérêt majeur de vivre dans et pour le bien commun. La République institue ce peuple souverain éclairé par l’école. Cette dernière, pensée comme instrument de la nation républicaine, égalitaire et unifiée, a contribué et contribue encore à en dessiner les contours et l’avenir.

De nombreuses critiques pourraient cependant être formulées à l’encontre de ce modèle républicain de l’école qui n’est pas sans contradiction dans ses fondements mêmes. Les critères politiques et sociaux retenus à l’origine sont largement biaisés parce que fondés sur un ordre social inégalitaire : enseignement embourgeoisé à deux vitesses pour deux mondes (écoles communales versus lycées), reproduction sociale des élites (cf. Les Héritiers de Pierre Bourdieu), non-mixité et modèle patriarcal qui laisse la part belle aux garçons au détriment des filles.

À l’épreuve de la société qui la porte, l’école républicaine est constamment remise en cause par les aspirations au progrès et à l’émancipation : long cheminement vers un cursus unique et démocratisation des savoirs, ouverture à la mixité, école inclusive. L’âge de la scolarité est peu à peu élargi, alors que l’accueil des enfants allophones est mieux pris en charge. Les institutions tout au long des Républiques qui se succèdent jusqu’à nos jours offrent un cadre de réflexion, de réformes et de possibles qui donne à l’école les moyens de pourvoir mieux aux objectifs initiaux.

Porté par sa devise fondatrice « Liberté, égalité, fraternité », le rêve républicain de l’égalité et de l’humanisme s’est heurté et se heurte encore aux violences et haines, ainsi qu’aux mécanismes sociaux du rejet : arbitraire, intolérance, différenciation essentialisée entre genres ou races, xénophobie, racisme et antisémitisme systémique, manipulations et relativisme idéologique.

Les saillies contre Charlie Hebdo et la liberté d’expression, entre 2006 (date des premières publications des caricatures de Mahomet) et les attentats de 2015, et les attaques parfois rudes contre la laïcité de la part de personnalités de droite comme de gauche, témoignent de ces dérives quotidiennes qui affaiblissent le modèle républicain et aboutissent parfois au pire de l’humanité. Mais la République sait les combattre, les rabaisser, les contourner.

L’intégration dans le « creuset français » de populations étrangères reste une constante de notre histoire depuis le XIXe siècle. Emile Zola, Marie Curie ou Magid Cherfi sont les produits réussis de cette dynamique d’agrégation autour de valeurs communes. Le livre de Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, montre combien la France est un pays d’intégration. D’intégration et d’ascension, d’émancipation : parfois les trois mouvements se combinent autour d’un individu, d’une famille dans le cadre collectif tracé par l’idéal républicain partagé.

L’école reste solide sur ses fondements républicains mais fragilisée par une société fracturée, par une démocratisation compliquée de ses enseignements. Elle prend des coups depuis plusieurs dizaines d’années sur le front de ses objectifs et principes républicains. En parallèle, si les citoyens comprennent encore ce que les concepts politiques de « bien commun » et « une et indivisible » peuvent revêtir de merveilleux et de protecteur, l’horizon intégrateur et humaniste de la République et donc, de son école, peut-il encore l’emporter face à la vague individualiste, hédoniste et identitaire ?

 

Individus et dérives identitaires

Le modèle républicain soutenu par l’école se trouve battu en brèche par l’individualisme et le communautarisme identitaire, l’un appelant l’autre. Ces deux maux associés pèsent fortement sur le rayonnement attendu de l’école.

Des premiers humanistes aux Lumières, la culture de l’individu et de ses droits s’est développée depuis plusieurs siècles en Europe. Moderne et émancipatrice, elle est devenue, sous la férule du capitalisme et du néolibéralisme, une culture de l’ego. La littérature du moi, égocentrique, relayée aujourd’hui par les réseaux sociaux, prolifère tous azimuts. Les conversations et prises de position qui restaient jadis à l’échelle souvent étroite de la communauté de vie et des cercles de connaissance, nourrissent aujourd’hui une mondialisation des prises de parole et des positions tranchées à l’emporte-pièce, des opinions et des discussions qui font la part belle à la subjectivisation de toutes les problématiques collectives, au profit des opinions individuelles.

Soutenue par l’économie et les politiques, cette culture de l’ego démultiplie les attentes égotiques de la reconnaissance, tout en détruisant le cadre traditionnel de la Nation comme les identités intermédiaires : communes, quartiers, paroisses, syndicats, etc. Nos sociétés se retrouvent ainsi modelées par les pulsions et passions du Moi. Elles rêvent de liberté totale, de libres choix éthiques, d’hommes réparés ou augmentés, de procréation sans hommes ni femmes, redéfinie sur des critères de nouveaux genres. Génie du progrès scientifique au service des individus enfin libérés, délivrés. Quelle place dans cette dynamique pour le discours unificateur, normé et collectif de l’école ?

L’humanité ne peut cependant se contenter d’une individualisation galopante. Associée à la culture de l’ego, la solitude identitaire laisse les individus seuls face à eux-mêmes (relire Michel Houellebecq). Chacun cherche à rejoindre malgré tout une nouvelle communauté de vie. Se recomposent alors des identités parcellaires, des groupes identitaires très fractionnés, fondés sur une idéologie, un sport, un style de musique, une passion quelconque du corps ou de l’esprit, un intérêt matériel ou culturel partagé.

Pourtant, ces nouvelles communautés d’individus, plutôt soudées non par le bien commun mais par des reconnaissances fragiles, égocentrées et excluantes, offrent finalement peu de solidarité. Elles se placent en position le plus souvent victimaire et véhémente, comme dans le cas des communautés de mémoire.

Bien évidemment, les luttes contre les négationnismes qui inspirent l’action de ces dernières sont nécessaires et légitimes. Mais elles témoignent aussi d’une dilution de l’idée de bien commun dans une juxtaposition de revendications et d’opinions militantes parfois très subjectives. Elles sont le terreau de la démocratie d’opinion, soutenu par le développement des médias numériques, où tout ce qui est dit, produit, publié, est potentiellement vrai, opposable, déboulonnable parce que non conforme à telle ou telle croyance, mémoire, sympathie. Toute vérité devient relative, comme le suggérait la très sérieuse communication du président Donald Trump.

La balkanisation des identités sociales, culturelles et politiques s’appuie sur une amplification à outrance de la visibilité des opinions individuelles via les réseaux sociaux mal utilisés et des revendications identitaires. Elle dilue la somme des connaissances attestées et des mensonges, amplifie les approximations, les erreurs, les rumeurs contre les vérités établies. Le rêve d’une citoyenneté universelle et d’un humanisme fondateur se heurte à ces dynamiques. Elles œuvrent à la création d’un monde d’individus séparés ou de communautés juxtaposées, attendant ou prenant le mieux, pour rejeter ce qui ne lui convient pas. Ce qui pourrait revenir à ce paradoxe de notre « âge identitaire » relevé par Laurent Bouvet : valorisation publicitaire du « narcissisme des petites différences » et cristallisation parallèle de groupes forts aux identités marquées sans réels pouvoirs de faire le bien commun.

Nous assistons à un tiraillement profond des identités et à l’obsolescence terrible du rêve républicain et de son programme, vaincu par le rêve d’une toute-puissance de l’individu communautarisé. Autant de signes auxquels nous ne pouvons plus échapper et auxquels l’école, en première ligne de l’État-nation républicain, est confrontée.

 

L’école humaniste

Dans ce contexte, comment porter encore un message républicain intégrateur, humaniste et universaliste en même temps que protecteur ? Face à ce fractionnement des attentes, des pulsions de vie, des passions ? Comment porter le message de l’espérance républicaine de l’égalité dans la liberté, de l’émancipation dans la laïcité, de la fraternité-solidarité dans la République « une et indivisible » ?

Faut-il revenir au si beau et profond texte de la conférence prononcée en Sorbonne par Ernest Renan, le 11 mars 1882, et intitulé Qu’est-ce qu’une Nation ? Afin de répondre à cette question, et après avoir écarté l’idée de race, de dynastie, de langue ou de géographie comme principes fondateurs de la Nation, Renan nous éclaire : « La Nation est une âme, un principe spirituel ». Une âme ? « La possession en commun d’un riche legs de souvenirs ». Un principe spirituel ? « Comme le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Lucide, il affirme plus loin ce qui réunit les hommes et les femmes d’une nation : « Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser. »

Renan n’hésite pas à nous exhorter à l’oubli pour faire le vivre ensemble : « Or, l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est burgonde, alain, taïfale, visigoth; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle. » Cet oubli individuel ou identitaire ne se traduit pas chez lui par une mémoire collective tronquée. Il s’agit de tout prendre du passé pour en faire un présent commun et un programme pour l’avenir.

Pour Renan, l’intérêt seul ne peut guider l’agrégation des hommes : il est une impasse. La République comme fondement de la nation est un « même programme à réaliser », « une grande solidarité », un socle tous les jours rappelé et plébiscité, un avenir à conserver et améliorer toujours. Elle offre ce cadre propre qui exalte le commun pour mettre à distance, sans le nier, les identités individuelles ou de groupes. Il s’agit bien de sortir de cette impasse identitaire dans lequel nous semblons nous noyer.

Gilles Clavreul insiste de ce point de vue sur la nécessité de placer au-dessus des identités culturelles l’identité politique partagée (citoyenneté) fondée en France sur la Nation et la République. Identités culturelles qui peuvent être multiples, mais subordonnées à la première qui ne les écrase pas. Sinon point de possibilité de vivre-ensemble alliant liberté, égalité et fraternité. J’ajouterais : dépasser les identités individuelles du « moi, je » et culturelles pour conserver une identité politique, celle de la République. Comment soutenir encore ce primat et transmettre ce cadre de justice et de sécurité collective ?

 

  • On peut : restaurer la parole de l’instituteur-professeur comme émanation du corps social, légitime sans être tyrannique, primordiale tout en étant constamment discutée, explicitée comme formatrice et émancipatrice. Cela nécessite de former mieux les enseignants, détenteurs d’un service public essentiel et de soutenir symboliquement mieux l’école et ce qui s’y fait, dit, enseigne.

 

  • On peut : offrir un récit national intégrateur. Loin du « roman national » mystificateur, c’est inviter nos élèves à regarder tout le passé lucidement, sans regret car sans tropisme contemporain, pour unir et non convoiter, ou défendre des identités victimaires ou repentantes et constamment osciller entre les unes et les autres. Le passé appris (en particulier l’histoire démographique de notre pays), interrogé, critiqué est un bien commun, ainsi construit parce que l’homme est l’homme. Regarder cette histoire ensemble, en étant tourné vers l’avenir, est sans doute gage d’un avenir commun plus serein. Soutenir l’enseignement, l’étude de périodes, de faits, de personnalités qui montrent que l’aspiration républicaine a pu conduire à tempérer les excès des passions humaines souvent destructrices, non sans mal ou sans maux.

 

  • On peut : mettre mieux en lumière dans toutes les disciplines les objectifs de la République : souci premier de l’émancipation, de la liberté d’expression, coexistence pacifiée des différences, remise constante en cause des injustices. Cela ne veut pas dire que la République est parfaite. Elle offre le cadre dans lequel la société des individus peut tendre vers une harmonie collective. En ce sens, les objectifs de la République par l’école doivent constamment être explicités : mettre en perspective l’équilibre des pouvoirs, l’équilibre des libertés, l’équilibre entre les individus et la collectivité, entre soi et l’Autre.

 

  • On peut : travailler mieux et plus encore les enjeux écologiques. Ils nous rappellent ce à quoi nous sommes toutes et tous confrontés, individus, communautés, monde. Ils nous rappellent nos constantes interactions, notre commune condition (fragile) humaine. Ainsi, il est possible de sortir du nombrilisme, du particularisme, du communautarisme égoïste pour définir le bien commun « par défaut », et les moyens politiques (collectifs) de remédier aux dangers.

 

Un tel discours pourrait paraître suranné. Mais n’est-ce pas simplement redire le cadre politique et social de l’école républicaine face à la liquéfaction d’un modèle qui a fait ses preuves ? La République instituée dans la nation fonde une communauté de vie et garantit la liberté et l’égalité parce qu’elle dépasse le profit et le narcissisme des seuls individus, parce qu’elle dépasse les identités communautaires victimaires ou aigries. Elle porte un projet de vie en commun fondé sur l’histoire, des principes mêmes imparfaitement réalisés, une lutte constante pour le bien-être de tous. Liberté et égalité ne peuvent en elle se penser sans la fraternité (solidarité). Dans fraternité se lit l’essentiel : l’humanité des femmes et des hommes.

Dans ce paysage en tension, l’école joue un profond rôle. Elle n’est pas uniquement un lieu de socialisation des individus séparés pour construire des individualités juxtaposées, performées ou formatées. Elle institue le corps social et national, propose des savoirs qui irriguent le bien de la Cité. Elle vise humanisme et universalisme. « La nation, c’est d’abord un projet, comme l’école », souligne l’historien Antoine Prost. Elle doit pouvoir s’enseigner pour s’affirmer. Renouer avec le modèle du bien commun ne peut que l’aider dans cette voie.

 

Ressources

Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une Nation ? Conférence prononcée en Sorbonne, 11 mars 1882.

Gilles Clavreul, L’État d’après. Ou comment réinventer une passion française, Paris, éditions de l’Observatoire, 2020.

Laurent Bouvet, Le péril identitaire, Paris, éditions de l’Observatoire, 2020.

Benoit Falaize, Charles Heimberg, Olivier Loubes (dir.), L’école et la Nation, Paris, ENS éditions, 2013.

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