Lucien Febvre et François Crouzet, “Nous sommes des sang-mêlés”

Nous sommes des sang-mêlés est un “manuel d’histoire de la civilisation française”, co-écrit par Lucien Febvre et François Crouzet en 1950, mais jamais édité et oublié jusqu’à aujourdhui dans un grenier.

Dans un contexte d’après-guerre qui a ravagé le monde et fait resurgir la violence et la barbarie, l’un des plus grands historiens français s’engage à écrire un livre d’Histoire en adhérant au projet de l’Unesco, créée en 1945, de lutter contre le racisme, ferment de guerre et de haine, et de faire triompher la paix universelle.

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Faire de l’Histoire un combat pour la liberté de conscience

Fondateur avec Marc Bloch de l’École des Annales, Lucien Febvre (1878-1956) poursuit plusieurs objectifs :

– faire de l’Histoire un combat pour la liberté de conscience, dans la lignée d’Érasme et des Humanistes du XVIe siècle pour qui le savoir libère des passions et des préjugés;

– un combat contre l’idée de race en affirmant clairement que “la pureté est la grande illusion” ;

– une lutte contre le nationalisme agressif, en s’opposant au principe d’une identité française figée depuis plus de vingt siècles,  en montrant que l’Histoire de la France est fondée sur des flux incessants d’hommes, de cultures et de métissages.

– montrer que l’Histoire a aussi une finalité civique en mettant en valeur la fraternité universelle. C’est d’ailleurs sur le mot “fraternité” que se termine l’ouvrage. Lucien Febvre diffuse ainsi le message de Marc Bloch, historien français d’origine juive, mort en déportation, d’une “culture dépassant les frontières”.

– défendre l’idée d’une “nation européenne” contre l'”Europe des nations” qui a mené aux deux guerres mondiales ;

– concevoir un manuel d’histoire qui serve de “guide” aux enseignants et aux élèves pour appréhender l’Histoire française “avec un esprit nouveau”, contre les simplifications, les stéréotypes, avec “de nouvelles habitudes”, dont celle d’appartenir à l'”histoire totale de l’humanité”.

Pour donner plus de force à son message, il tutoie le jeune Français, s’adresse à son “ami“, créant une proximité entre le maître et l’élève, comme les pédagogues humanistes du XVIe siècle.

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Cultures et peuples sont interdépendants

La première partie de l’ouvrage est consacrée aux “Emprunts” pour bien prouver la pertinence de sa théorie d’une Histoire mondiale fondée sur l’interdépendance des cultures et des peuples : plantes, aliments, vêtements, outils, hommes, art, littérature… viennent de partout. Ce syncrétisme donne toute sa force, sa richesse à la France – “c’est un bonheur pour un peuple de ne pas être ethniquement pur”.

Les deuxième et troisième parties, rédigées par François Crouzet suivant le plan détaillé préparé par Lucien Febvre, démontrent l’interdépendance européenne de la France : espace naturellement ouvert, la France est un réceptacle de nombreuses influences, gauloise, hellénique, romaine,venues de la Méditerranée et de l’Orient, christianisée depuis bientôt deux millénaires.

Puis, avec les invasions barbares, la Gaule est isolée et traverse des périodes de fermeture : “Il n’y a pas de civilisation vraiment possible quand il n’y a pas de contact avec l’extérieur”. Mais le blocage n’est pas total, définitif, les Barbares apportant avec eux des influences extérieures dynamiques.

La France a reçu, mais elle a restitué.” En transformant les apports extérieurs “elle a réussi ses synthèses bien à elle” , contribuant ainsi à l’Histoire générale du monde.

La troisième partie retrace les grandes époques de l’Histoire de France: le XIIIe siècle des cathédrales, le XVIIe siècle de Louis XIV, l’œuvre philosophique, politique, sociale des Lumières, des assemblées révolutionnaires, de Napoléon, transformant complètement l’Europe au cours du XIXe siècle.

Le dernier chapitre, “Les Frances lointaines”, évoque l’œuvre civilisatrice de la France lors de son expansion sur les autres continents à l’époque des croisades, des Grandes Découvertes, et de la création d’un empire colonial de 1830 à 1919.

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Une démarche critique très actuelle

L’ouvrage peut apparaître bien obsolète sur le plan historiographique, très daté sur la période de la colonisation, et sur une histoire de la civilisation mondiale centrée sur l’Europe. Mais, rédigé dans un style alerte, léger, cet ouvrage bien documenté retrace comme un film les grandes étapes de l’Histoire de la France, à travers de multiples scènes vivantes et concrète, tout en créant une continuité, maintenant en permanence l’intérêt du lecteur.

La démarche critique de Lucien Febvre et François Crouzet envers le racisme, le nationalisme, la xénophobie, l’humilité dont doit faire preuve le jeune Français, sont à retenir pour apprendre à méditer sur notre histoire immédiate et rester éveillés face aux dangers du présent.

Marie-Jo Blanc

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• Lucien Febvre et François Crouzet, “Nous sommes des sang-mêlés. Manuel d’histoire de la civilisation française”, présentation de Denis et Élisabeth Crouzet, Albin Michel, 2012, 380 p.

• Fabrice d’Almeida et Denis Crouzet présentent “Nous sommes des sang-mêlés” sur France Culture.

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