Le lycée René-Cassin (Arpajon), lycée laboratoire de l’enseignement des faits religieux

Après les attentats de 2015 et 2016, beaucoup d’enseignants ont dû répondre dans l’urgence aux interrogations et aux angoisses de leurs élèves. La question s’est posée très vite du « Comment répondre ? », « Avec quels outils intellectuels, culturels, historiques ? ».

En mars 2016, le groupe « Lettres » qui réunissait au sein de l’Institut européen en sciences des religions (ÉPHÉ) enseignants et chercheurs sous l’impulsion de Monique Legrand, IA-IPR honoraire de lettres, Émilie Nguyen, alors professeure de lettres classiques au lycée René-Cassin aujourd’hui IA-IPR de lettres et de Philippe Gaudin, directeur adjoint de l’IESR, a fait le constat suivant :

« Dans le prolongement d’une démarche thématique d’exploration et d’explicitation des faits religieux initiée par Monique Legrand, le groupe lettres de l’IESR estime nécessaire de répondre à une demande des enseignants qui, malgré les outils de formation mis à leur disposition (l’IESR au premier chef), peuvent encore se trouver démunis et surtout isolés devant ces questions : celle d’une proximité territoriale de la formation initiale et continue d’une part, celle des ressources humaines d’accompagnement d’autre part ; demande qui revêt un caractère d’urgence mais dont la réponse s’inscrit dans le temps»

Le groupe en tirait la conclusion qu’il serait utile et nécessaire de créer par académie un établissement référent pour cet enseignement laïc des faits religieux, susceptible, en lien étroit avec l’IESR, de diffuser formation et information sur le territoire académique et d’accompagner les enseignants de façon concrète et sur la durée dans leurs projets.

Ce constat pouvait s’appuyer sur l’existence depuis janvier 2015 dans l’Académie de Versailles d’une expérience de ce type, au lycée René-Cassin d’Arpajon (département de l’Essonne). À la fois ambitieux et modeste, ce projet se développe sur trois axes.

D’abord la nécessité d’enseigner conjointement les faits religieux et la laïcité pour construire une véritable « laïcité d’intelligence » (Vers une laïcité d’intelligence ? Philippe Gaudin, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2014) en privilégiant une approche pluridisciplinaire qui mobilise les cultures scientifiques, littéraires, artistiques, économiques, etc.

Ensuite, le travail avec les élèves et le travail des élèves sur eux-mêmes, leurs convictions, le respect de la parole et des opinions des autres dans le débat.

Enfin, la nécessité de concevoir cet enseignement comme une action et une réponse collectives susceptibles de mobiliser toute la communauté éducative à l’échelon local, celui de l’établissement et d’un bassin d’éducation, par exemple par l’organisation de stages de formation des enseignants en liaison avec l’IESR, à l’échelon académique voire national et international par la participation à des projets de recherche universitaire comme le projet SORAPS (Study of religions against prejudices and stereotypes) dans le cadre européen Erasmus+.

Avec comme objectifs de faire progresser la connaissance des faits religieux chez nos élèves et de leur faire prendre conscience que, puisqu’il s’agit de faits, il s’agit dès lors d’objets de connaissance, sans tabous ; de répondre à leurs questions, sans complaisance et sans timidité et par là de former des citoyens ; de répondre à la nécessité pour les enseignants de se former ou d’approfondir leur formation initiale.

Nous illustrerons ce propos par un bref résumé des actions entreprises de 2015 à 2018.

 

 

2015-2018 : des enseignants sur le terrain

Janvier à juin 2015 : la réponse dans l’urgence

Après les attentats de janvier, l’accueil des élèves a été assuré de façon collective et avec beaucoup de professionnalisme, mais il était nécessaire de prolonger cette réponse dans l’urgence par une réflexion et une action globales inscrites dans la durée.

• Du 22 janvier au 3 mars : deux assemblées générales des personnels enseignants et d’éducation du lycée ; deux réunions du Conseil de la Vie lycéenne sur la laïcité et les valeurs de la République. Élaboration de propositions qui ont débouché sur les actions suivantes :

• Du 7 au 14 avril : ateliers élèves-professeurs sur l’enseignement des faits religieux et de la laïcité, la lutte contre les discriminations, l’étude du rôle des médias et des réseaux sociaux, la géopolitique.

• 14 avril : « Laïcité, fait religieux, école », conférence de Philippe Gaudin au lycée René-Cassin.

• 7 mai 2015 : stage de bassin, « Les valeurs de la République »; journée de formation pour les personnels enseignants et d’éducation du bassin d’Etampes (1er et 2nd degrés) coorganisé avec l’Inspection pédagogique de Lettres – Ludovic Fort.

Les acteurs : Ludovic Fort, Muriel Bellemere (sciences physiques, référent académique) Isabelle Durand (histoire, référent académique) Béatrice Beltrando, Emilie Nguyen (lettres).

• 28 mai : réunion du groupe de réflexion élèves-enseignants

• 15 juin : réunion bilan de l’ensemble des ateliers, élaboration du programme des années à venir. Constitution d’un groupe de professeurs volontaires pour prendre en charge ce programme et le faire vivre au cours des années à venir. Ce groupe, dit « groupe laïcité », est à géométrie variable, ouvert à tous ceux qui veulent bien apporter leur contribution à ses travaux. La permanence de ce groupe et son élargissement à (presque) toutes les disciplines présentes dans un lycée a permis au lycée René-Cassin de renforcer les liens avec l’IESR.

Septembre 2015-juin 2018 : la réponse dans la durée

Deux axes de travail : enseignement de la laïcité et des faits religieux dans un cadre interdisciplinaire, formation des enseignants

Premier axe : l’enseignement

Nous nous contenterons ici de retracer les projets les plus aboutis sans forcément rentrer dans les détails.

1. L’Éducation morale et civique :
une approche pluridisciplinaire de la laïcité

Deux groupes d’EMC en terminale ; le premier en terminale S, philosophie-sciences de la Vie et de la Terre autour des questions d’éthique posées par les progrès scientifiques en biologie, médecine, chirurgie ; le second en terminale L, philosophie-histoire sur le thème de la laïcité libératrice. L’un des objectifs communs à ces deux groupes est l’apprentissage de l’argumentation dans un débat respectueux des opinions d’autrui.

En 2017 une troisième terminale Sciences et technologies du management et de la gestion se joint au projet (philosophie – histoire). Intervention (saynètes puis débats) des élèves concernés auprès des autres classes de l’établissement le 9 décembre 2016 (journée de la laïcité) et le 19 décembre 2017 ; réalisation d’un court-métrage relatant ces interventions.

Les acteurs : Alexandre Buteau (philosophie), Isabelle Durand (histoire), Nathalie Arson (SVT), des élèves de terminale ES-L, S et STMG.

Méthode d’Ératosthène pour déterminer le rayon de la Terre.

2. Les langues et cultures de l’Antiquité…
et les autres disciplines

Le détour par l’Antiquité permet de prendre le recul nécessaire à une étude dépassionnée et scientifique de l’histoire des religions. De plus il permet de jouer sur toutes les disciplines comme on le verra.

• 2015 – 2016 : L’étude de la prière et des rites dans l’Antiquité en Langues et Cultures de l’Antiquité (latin et grec). Les acteurs : Émilie Nguyen (lettres) et les élèves latinistes et hellénistes de 2de.

• 2016-2017 puis 2017-2018 : En seconde, étude interdisciplinaire : « L’évolution des idées en astronomie, d’Ératosthène à Galilée » ; ce thème mobilise les sciences physiques, les langues et cultures de l’Antiquité, l’histoire, la littérature, les mathématiques… Les élèves apprennent deux choses : qu’ils peuvent se prouver à eux-mêmes que la Terre est ronde en reprenant les calculs d’Ératosthène avec leurs camarades du lycée Arago de Perpignan, et que les savants de l’Antiquité pouvaient tranquillement être partisans de l’héliocentrisme sans qu’on les inquiète pour cela… Ce qui ne fut le cas ni de Giordano Bruno ni de Galilée.

Et la question reste d’actualité puisqu’en 2017, une enquête réalisée pour le compte de la fondation Jean-Jaurès révélait qu’une partie non négligeable des jeunes adultes français croit que la terre est plate et qu’elle fut créée il y a 10 000 ans !

Les acteurs en 2016-2017 : Émilie Nguyen (LCA), Marie Criado (sciences physiques), Frédéric Sprogis (littérature contemporaine) auxquels se sont joints en 2017 -2018 : Eric Dupuy (mathématiques) et Pascal Bray (histoire), élèves de 2de 1.

Autre étude interdisciplinaire en seconde (grec ancien et SVT), la médecine grecque et le déterminisme géographique : la géographie, le climat font-ils l’homme civilisé (le Grec) ou le barbare. Oui si l’on en croit un traité attribué à Hippocrate, Des airs, des eaux, des lieux, non selon Isocrate pour qui « On appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont même origine que nous » (Panégyrique, §50) ainsi que le rappelle Maurice Sartre (Culture, savoirs et sociétés dans l’Antiquité, Tallandier, 2017).

Les acteurs : Émilie Nguyen et Catherine Bérault (SVT), les élèves de 2de 1.

Samuel Churin et Jérôme Cochet (Compagnie Passeurs d’histoire) dans « Nathan le Sage », de Lessing, mis en scène par Dominique Lurcel à la Cartoucherie de Vincennes en 2017.

3. Les enseignements artistiques : théâtre et musique

Sur quatre autres secondes (2016-2017) : un projet théâtral et pluridisciplinaire autour de Nathan le sage de Lessing et d’autres pièces de théâtre (théâtre, lettres, histoire, anglais, musique) autour des thèmes suivants : accès à la culture, enseignement du fait religieux, éducation à la citoyenneté, lutte contre les discriminations, la violence, le racisme, richesse et nécessité des échanges entre personnes d’origines et de milieux différents.

Les acteurs : Sabine Goyat (théâtre), Anne Ledu (lettres), Gabriel Boniecki (histoire), Claire Grand et Sylvie Pauthier (anglais) et Pierre Zevort (musique).

Deuxième axe : la formation des enseignants

Les ressources 

locales : des enseignants volontaires et pour certains reconnus comme référents académiques laïcité ; en ce qui concerne la formation des enseignants de l’établissement, futurs formateurs, nous avons eu recours aussi bien à l’auto-formation individuelle et collective au sein du groupe laïcité qu’aux formations extérieures, académiques ou de l’IESR ;

académiques : l’inspection pédagogique ;

nationales : l’IESR.

Les objectifs sont bien d’une part de nous former et de contribuer à la formation des enseignants du bassin d’Étampes, qui est, en superficie, le plus important bassin du département de l’Essonne.

Une double conviction : le lycée est un des acteurs de la vie d’un territoire, acteur social comme centre de formation des jeunes et des futurs adultes de ce territoire, et acteur culturel. Notre travail doit donc porter sur le territoire local. Mais nous formons aussi les futurs acteurs de la vie nationale et aussi de la vie européenne.

Les actions locales

• 10 septembre 2015 : présentation par Renaud Rochette aux professeurs du lycée du site de l’IESR et du programme européen IERS.

2016-2017 : réunions avec les enseignants d’un établissement voisin, le collège Paul Eluard de Brétigny sur le thème de la formation à la citoyenneté et du vivre ensemble

• 2 et 11 février 2016 : stage de bassin, « Laïcité, enseignement du fait religieux et EMC » coorganisé par l’IESR – Philippe Gaudin, Monique Legrand, l’Inspection pédagogique de Lettres, Ludovic Fort – et une équipe pluridisciplinaire d’enseignants du lycée René-Cassin.

• 2 mai 2017 : stage de bassin : Sciences et religions : stage préparé et animé par Monique Legrand IA-IPR de lettres honoraire, Émilie Nguyen, les professeurs et les élèves de 2de 1 (projet d’Ératosthène à Galilée). Chercheur intervenant : Étienne Klein. Ce stage avait pour originalités de s’adresser à la fois à des élèves du lycée René-Cassin et des enseignants du bassin d’éducation d’Étampes, d’être coanimé par des élèves, des professeurs du lycée et un chercheur.

En un premier temps, les élèves de 2de ont présenté l’ensemble de leurs travaux. En un second temps, Étienne Klein a exposé les principales problématiques posées par la question des origines (du cosmos, du temps, de la vie) et la confrontation sciences / religions sur ces thèmes et a répondu aux questions des élèves et des enseignants.

• 11 mai 2017 : stage de bassin : Économie et religions.

À la suite de sa conférence à l’IESR, Florence Bergeaud-Blackler a répondu positivement à l’invitation du lycée René-Cassin pour présenter ses recherches et son ouvrage (Le Marché halal ou l’invention d’une tradition) aux enseignants du bassin d’Étampes.

Son analyse n’est pas seulement éclairante et pertinente pour le secteur économique mais elle l’est aussi pour l’histoire comme pour l’actualité politique : la tradition est souvent mobilisée et encore plus, « inventée » pour justifier des desseins peu avouables (voir Contre les Racines, Maurizio Bettini, Flammarion, « Champs », 2017).

Et en Europe

Grâce au partenariat avec l’IESR, nos formations ont pris progressivement une dimension européenne avec la participation au projet SORAPS (Study of religions against prejudices and stereotypes) avec les universités d’Augsbourg, Salamanque, Copenhague et deux lycées (un espagnol, un italien), qui fournira aux enseignants européens une banque de données sur les religions leur permettant de lutter contre les préjugés et les stéréotypes dans ce domaine.

Les professeurs des trois lycées européens servent de testeurs de cette banque de données qui sera mise à la disposition des établissements scolaires européens à compter de 2019.

Les acteurs : Isabelle Durand, Béatrice Héraud (histoire – EMC), Marie Criado (sciences physiques).

Le local et l’européen

Cette opération SORAPS a fait l’objet d’une présentation aux enseignants du lycée (6décembre 2015) puis du bassin d’Étampes (le 28 mai 2018), présentation réalisée conjointement par Renaud Rochette et Louis Hourmant de l’IESR et les enseignants testeurs du lycée René-Cassin et prolongée par celle des actions réalisées localement.

 

Le bilan que nous pouvons tirer de ces trois années en ce qui concerne l’enseignement des faits religieux au lycée dans le cadre de la laïcité fait apparaître la continuité des actions entreprises au lycée René-Cassin et sa dimension collective aussi bien au niveau de l’établissement que dans son ouverture vers son environnement immédiat ou plus lointain comme dans notre partenariat avec l’IESR et son implication dans le projet SORAPS : Study of religions against stereotypes and prejudices – en bon français : Études des religions contre les stéréotypes et les préjugés.

Si le lycée René-Cassin se reconnaît dans cette entreprise c’est qu’elle rejoint l’un des axes de son projet d’établissement : la lutte contre les préjugés et les exclusions de tous types.

Elle rejoint aussi une préoccupation stratégique : ne jamais rester seul dans ce combat. D’où la nécessité pour les professeurs d’enseigner ensemble et conjointement les faits religieux et la laïcité pour construire une véritable « laïcité d’intelligence » en privilégiant une approche pluridisciplinaire qui mobilise les cultures scientifiques, littéraires, artistiques, économiques. Et d’année en année, le travail avec les élèves et le travail des élèves sur eux-mêmes, leurs convictions, le respect de la parole et des opinions des autres dans le débat se poursuit.

Cela suppose, de la part des professeurs, beaucoup de temps, d’énergie, de culture et… d’imagination – cette dernière a même conduit certains d’entre elles et d’entre eux à mesurer, avec leurs élèves, la Terre et le ciel pour mieux observer les dieux ! Les projets d’origine sans cesse renouvelés se sont considérablement élargis et enrichis. Des projets nouveaux et ambitieux ont vu le jour. Les premiers bénéficiaires en furent les élèves qui s’y sont impliqués avec un enthousiasme et un sérieux (non, ce n’est pas contradictoire !) dignes d’éloges.

Ce fut la première satisfaction des professeurs qui se sont fois lancés dans l’aventure avec le même sérieux et le même enthousiasme et qui ont ouvert de nouvelles voies pour leurs successeurs, car, n’en doutons pas, cette aventure continue. Les équipes pédagogiques trouvent ainsi la force et la légitimité qui leur permettent de se mobiliser pour construire une action et une réponse collectives susceptibles de mobiliser toute la communauté éducative. Cela ne veut pas seulement dire l’établissement mais aussi le bassin d’éducation, le département, l’académie. Et cela ne serait pas possible sans le soutien de l’IESR.

De même, c’est cette dynamique interne à l’établissement, ce soutien de l’IESR, qui donnent tout son sens à l’approfondissement de notre réflexion à l’Europe dans le cadre du projet SORAPS dans la confrontation des points de vue concernant l’enseignement des faits religieux et l’enrichissement mutuel qui peut en découler.

Est-ce une conséquence de cet ensemble ? La Région Île-de-France a sollicité le lycée René-Cassin pour qu’il participe au projet Grands Témoins contre le terrorisme, en accueillant Latifa Ibn Ziaten en 2017 pour qu’elle témoigne devant nos élèves, entre autres, des dangers de l’endoctrinement en particulier par les réseaux sociaux.  Mme Ibn Ziaten est intervenue dans dix lycées sélectionnés par la Région sur divers critères. Pour ce qui est du lycée René-Cassin, le critère retenu était son engagement en faveur de l’enseignement et de la défense de la laïcité.

Il est important de souligner, au moment de conclure, que cet engagement n’est pas né du souci de répondre à des difficultés internes au lycée mais au contraire de la volonté collective de réfléchir sereinement dans un climat scolaire favorable à la place de la laïcité dans une société démocratique où chacun trouve sa place dans le respect d’autrui et de loi. Et cela passe par l’étude apaisée des faits religieux (voir François Boespflug, Thierry Legrand et Anne-Laure Zwilling, Religions, les mots pour en parler, Bayard, 2014 et Philippe Gaudin : Tempête sur la laïcité, Robert Laffont, 2018).

Il est parfois difficile de le faire comprendre hors du lycée, en particulier aux médias qui imaginent trop souvent qu’on ne parle de laïcité que dans les établissements sensibles ou les situations de crise.

À suivre.

Bertrand Villain,
p
roviseur du lycée René-Cassin, 2006-2018

 

• Site de l’Institut européen en sciences des religions.

Site du projet SORAPS.

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