Le français en lycée professionnel : l’heur de plaire

Arman, « L’heure de tous », parvis de la gare Saint-Lazare, Paris, 1985.

3/4 d’heure. Même pas une heure. Exprimé sous forme de fraction, l’enseignement du français dans certaines classes de lycées professionnels apparaît pour ce qu’il est : quantité négligeable. Que faire en un temps si court ? Professeur en lycée professionnel à Paris, Sylvain Labois conseille de conjuguer « discipline de fer » en classe et désir de lecture.

La réforme de la voie professionnelle

Mise en place sans aucune concertation l’an dernier pour les secondes, cette année pour les premières, et l’an prochain pour les terminales bac pro, la réforme de la voie professionnelle supprime 40 % des horaires d’enseignements généraux : français, mathématiques, histoire-géographie, anglais… Et jusqu’à 60% en CAP. Ces horaires sont remplacés par une « co-intervention » (d’un professeur d’enseignement général associé à un professeur d’enseignement professionnel), sans programme précis… et par la préparation d’un «  chef-d’œuvre » du même métal. Par ailleurs, l’« autonomie » des lycées conduit à des choix divers : souvent ajouter un peu de français, pour différer et « faire passer » la brutalité de la réforme.

Concrètement, l’horaire de français passe de 2 h 30 environ à 1 h 30 ou 2 heures (et devrait baisser encore l’an prochain). 3/4 d’heure, c’est « l’horaire théorique attribué aux lycées professionnels pour l’enseignement de certaines matières « générales ». En comparaison, les élèves des classes générales et technologiques bénéficient d’environ 4 heures de français par semaine. Tout approfondissement devient difficile en un temps si court, notamment l’étude d’œuvres complètes : beaucoup d’élèves sont découragés par la lecture solitaire. Les lectures communes en classe, chronophages mais indispensables, ne les soutiennent plus suffisamment.

Les élèves et leurs familles ne se plaignent pas : dans les milieux populaires, ça ne se fait pas. Et ils ne sont pas informés de ces réformes. Cependant, leur effet le plus évident est le découragement des élèves les plus fragiles. Le travail personnel « à la maison » ne fait qu’accentuer les disparités, car seuls les élèves les plus autonomes en profitent pleinement et réussissent. Les professeurs de toutes matières se plaignent de plus en plus du niveau de lecture et d’écriture de certains élèves. Ils acceptent même que les quelques heures supplémentaires attribuées au lycée l’an prochain soient surtout affectées au français et aux mathématiques !

Cet effet de la dernière réforme nous invite à entrer dans le détail comptable des horaires et emploi du temps. Gardons-nous en bien ! Il nous suffit de savoir que, d’une part, des chefs d’établissements n’appliquent fort heureusement pas ces quarts d’heure surréalistes (c’est le cas du mien) ; que, d’autre part, ces acrobaties comptables se traduisent souvent pour les élèves par « une heure de français par semaine » (en fait 55 minutes dans le meilleur des cas, comme chaque professeur le sait).

Littérature et ténacité

Une heure, donc : le confort ! Car cela peut devenir une heure, deux semaines sur trois : le fractionnement, autorisé par l’annualisation du service des professeurs, peut revenir par la fenêtre (souvent ouverte par temps de Covid). L’année scolaire en lycée professionnel est déjà hachée par deux stages d’un ou deux mois qui interrompent l’enseignement. Or, tout approfondissement demande non seulement du temps, mais de la régularité. La précarité de ces dispositifs d’enseignement des lettres constitue le vrai défi : enseigner les lettres (et non seulement la langue française, qui s’apprend aussi ailleurs) nécessite une certaine ténacité.

On peut donc considérer (certaines instructions officielles y invitent) qu’il vaut mieux renoncer à enseigner la littérature aux élèves des lycées professionnels. Mais il faudrait alors se résoudre à « enseigner » la lettre de motivation et l’orthographe… C’est d’ailleurs une demande récurrente et pathétique de certains élèves, conscients de leurs lacunes : ils croient pouvoir consommer avec profit une heure d’orthographe, si possible sans livre, ni lecture, ni écriture, et au mieux devant un écran ; et apprendre ainsi l’Utile, sans l’effort et sans le plaisir du texte, des idées, de l’imaginaire et de l’émotion. Ils se trompent : quand bien même on trouverait des fonctionnaires pour s’y prêter (et on en trouvera), cela ne fonctionne pas.

Mais tout n’est pas perdu. Revenons donc à la littérature et à la ténacité. Il en faut pour se plonger dans une lecture, pour approfondir un questionnement, pour découvrir de nouveaux horizons intellectuels, culturels, esthétiques. Or, l’adolescence et les écrans n’y incitent pas.

On n’a pas le choix : je crois indispensable une discipline de fer en classe. Chaque élève doit être concentré pendant 45 minutes (il faut 10 minutes minimum pour faire l’appel sur ordinateur, que de temps gagné !). Cette discipline est évidemment difficile et délicate à obtenir par d’autres moyens que la terreur, celle-ci allant au moins à l’encontre de l’étude.

Car cette maigre heure hebdomadaire est un point de repère indispensable. Un élève absentéiste ne peut donc que « décrocher ». Au cours de cette heure de cours, chaque élève doit lire, penser et écrire. Le souvenir de ce moment au cours de la semaine qui suit doit soutenir la ténacité de l’élève.

Cette heure est évidemment insuffisante. Si l’élève n’a pas à lire, chercher, écrire durant la semaine, l’enseignement d’un auteur ou d’un texte restera anecdotique et sans conséquence.

Un professeur en chair et en os

Seul l’approfondissement mène au plaisir du désir : cette heure de français doit être désirée, puisqu’elle est rare. Elle doit donc aussi comprendre un enseignement oral et une libération de la parole. Malgré les élucubrations technolâtres de certains, le confinement de 2020 a montré l’inanité de « l’enseignement à distance » : un adolescent a besoin de questionner un professeur en chair et en os. À l’issue de l’heure de cours, l’élève doit être rassuré sur ses capacités à apprendre et comprendre comment et pourquoi, par exemple, Albert Camus nous montre un narrateur étranger aux autres, ou un médecin compatissant mais sans espoir. Cette heure doit avoir l’heur de plaire.

Projet désespéré ? Peut-être. Les professeurs soucieux d’être bien notés objecteront que la réussite est incertaine, et certainement incompatible avec les Instructions officielles. Celles-ci pourtant nous soutiennent, si l’on accepte de s’asseoir dessus sans faire trop de vagues. Et nous échappons encore à l’évaluationnite ambiante (quo usque ?) pour les secondes et premières bac pro : pourquoi ne pas profiter de ce maigre espace de liberté ?  Quant à la réussite des élèves, elle leur appartient aussi. Quand on est à deux doigts de couper l’heure en quatre, on peut finir par reconnaître qu’ils devront réussir malgré nous.

Sylvain Labois

Voir sur ce site :

Langues et cultures de l’Antiquité en lycée professionnel.

Des élèves de bac professionnel passeurs de mémoire.

Territoires vivants de la République : les élèves de CAP et Bac Pro du lycée Gustave-Eiffel, à Reims, acteurs du Centenaire.

Réforme de la voie professionnelle et enseignement général.

Antigone : celle qui choisit de dire non. Parcours de personnage en seconde professionnelle.

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