Je suis Charlie : toi aussi

Je suis CharlieIl s’agit à la fois d’un slogan et d’un emblème. Un texte et une image qui font symbole et qui ont l’efficacité fulgurante du symbole.

Pourquoi ? Du point de vue visuel, c’est d’abord l’extrême sobriété du noir et blanc qui frappe. Le noir du deuil évidemment, mais aussi le noir de l’encre du journal. On ne se rend pas immédiatement compte qu’il y a un effet de citation : la typographie est celle de Charlie Hebdo. L’œil reconnaît inconsciemment cette typo mais ne l’identifie pas expressément.

Du côté texte, on perçoit le jeu de mots : Je suis (I am) / Je suis (I follow), le texte est conçu pour les followers de Twitter lesquels, certainement, interprètent rapidement la polysémie. Ce n’est pourtant pas là qu’est la clef.

 

« Je » est un pronom personnel qui ne trouve son actualisation que dans le discours. C’est dire, pour parler moins savamment, que « je » peut représenter tout un chacun. C’est un mot qui permet à Pierre, Paul, Jacques de dire leur identité. Cependant, « Je » devient ici véritablement pluriel, car il est réinvesti par une identité chaque fois qu’il est transmis par un follower. Exactement comme le « je » lyrique en poésie a l’étonnante vertu de déborder son locuteur, de l’extraire hors de son temps et de son espace pour se confondre avec le je du lecteur-ré-citeur. Ici, l’effet de chaîne par lequel on transmet immédiatement le message renforce ce débordement, le transforme en véritable dérade.

Ce « je » de « Je suis Charlie » dépasse donc largement la personne de Joachim Roncin, l’inventeur du slogan, il ouvre sur une expérience universelle. Et par là-même, il porte la valeur d’universel revendiquée par tous ceux qui refusent la langue des terroristes. La forme fait donc sens.

Mais ce n’est pas tout. Dans cette phrase très simple, « Charlie » est attribut du sujet « Je » par l’intermédiaire du verbe d’état « être ». Grammaticalement, l’attribut a pour fonction d’attribuer par l’intermédiaire d’un verbe conjugué une caractéristique qui ne relève pas de l’essence du sujet (« Je suis un Berlinois », « Nous sommes tous des Américains », « Je suis triste », il n’est pas de mon essence d’être triste, mais maintenant, au temps présent, au présent de l’indicatif, je suis triste).

Pourtant, ici, ce n’est pas une qualité qui est attribuée, c’est une identité, car si Charlie (en italique) évoque le titre du journal satirique, Charlie est aussi et d’abord un prénom. Le slogan dit « Je » suis un autre, en l’occurrence Charlie. Et donc par le discours, je m’arrache à mon identité et gagne en altérité. Tout est dit. Ceux qui croient en la tolérance ne collent pas à leur « je », ils ont le « moi » libre et flottant. Ils peuvent dire « Je suis Charlie » et ne l’être pas : ils sont donc à la fois pluriels et universels. Ils écrivent avec leurs mots, dans la typographie d’un autre, leur signature est un signe non identitaire, un in-signe.

On pourrait même ajouter qu’ils devinent que Charlie est un prénom subverti, une identité qui ironiquement renie son origine ou plutôt la dénature car Charles, Charles de Gaulle, se superpose à Charlie Brown.

Isabelle Mimouni

Vous pouvez retrouver ce texte ici.

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