Enseignement moral et civique et condition enseignante

Loin des débats, réactions et récupérations des commentateurs médiatiques et des hommes politiques, pour le monde enseignant, l’épouvantable tragédie de Conflans-Sainte-Honorine soulève et révèle deux questions : celle des innombrables et régulières agressions perpétrées contre des enseignants, et celle de l’Enseignement moral et civique, matière toute particulière qui n’est pas une discipline à part entière et est nimbée de flou, sinon dans ses contenus, du moins dans ses mises en œuvre comme dans la formation des professeurs qui l’enseignent.

Enseigner : un « métier à forts risques psychosociaux »

Sur le premier point, faut-il rappeler que, depuis longtemps, et  notamment depuis le rapport 2016 de la DARES, enseigner est reconnu comme un métier à forts « risques psychosociaux » – au même degré que celui d’infirmière ou de caissière ! La notion, clairement définie, désigne des altérations de la santé dues à des conditions de travail exposant au stress, à des violences internes (organisation, exigences, relations hiérarchiques) et externes (menaces, agressions verbales et physiques).

Faut-il  rester impuissant devant le glissement qui s’opère de « métier à risques » à « métier dangereux » (qui expose à la mort) ? L’empressement avec lequel le ministère a salué l’accompagnement par sa principale dont a bénéficié le professeur assassiné montre bien sa crainte d’être accusé de ne pas assez protéger ses personnels. Il y a, en effet, encore beaucoup à faire pour que l’enseignant ne se retrouve pas seul face à ses problèmes avec des élèves ou des parents contestataires – quand on ne l’incite pas à les minimiser ou à les passer sous silence. Depuis des années, on parle d’associer les parents à l’éducation : il est temps de rappeler chacun à son rôle. Leur droit de regard n’est pas un droit d’ingérence dans la liberté pédagogique des enseignants.

L’Enseignement moral et civique : des principes et des valeurs constamment problématiques

Sur le second point, comme il serait bon que tous ceux qui, dans ces jours malheureux, parlent à tort et à travers de « liberté d’expression » ou de « laïcité » relisent les manuels d’éducation morale et civique existants ! Ils constateraient la complexité  historique, juridique, idéologique de ces notions, qu’il convient de ne pas réduire ni confondre avec la pure et simple interdiction de parler de religion, ou la liberté naïve et absolue de tout dire et tout soutenir (sinon, au nom de quoi poursuivre le négationnisme ?).

Ils constateraient qu’elles s’inscrivent dans un programme distribué selon trois axes : respecter autrui, acquérir et partager les valeurs de la République, construire une culture civique. Sans doute comprendraient-ils alors la difficulté de bien enseigner des principes et des valeurs constamment problématiques, constamment aux prises  avec des contradictions, des limites et des apories, dans l’interaction du droit et des faits. Il leur faudrait ainsi plus de modération pour expliquer comment respect d’autrui et de chacun peut se conjuguer avec liberté d’expression.

On ne peut proposer un tel enseignement sans  assurer aux professeurs qui en sont responsables une formation, des méthodes, des cadres, et se contenter de les inviter sans cesse à suivre l’actualité, à ouvrir des débats sur le modèle de ceux que l’on peut suivre à la télévision ou lire dans la presse, fût-elle la plus sérieuse. Un enseignant ne peut adopter la parole superficielle du monde médiatique. Il doit posséder – en matière d’Éducation morale et civique comme dans toute discipline – un savoir solide, étayé sur le passé, sur des auteurs de référence (juristes, philosophes, artistes), sur des exemples incontestables entrés dans l’Histoire. Seul ce savoir permettra à ses élèves d’appréhender le présent à la lumière de véritables connaissances.

Il ne suffit pas de tous s’unir autour des profs et de leur mission, de rendre hommage aux enseignants et à ce qu’ils symbolisent, encore faut-il les mettre en condition d’exercer au mieux leur métier – sans peur et sans erreur.

Pascal Caglar

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1 réflexion sur « Enseignement moral et civique et condition enseignante »

  1. Pour faire face à la complexité de notions telles que “liberté d’expression”, “laïcité”, “faits religieux”, “valeurs”, etc., je recommande vivement le livre de Pierre HESS “Enseignement moral et civique” (Retz).
    Prenant appui sur des situations très concrètes, cet ouvrage fournit avec une grande précision des clés pour évoquer en classe de nombreux systèmes de pensée et de fonctionnement, pour expliquer sereinement les divergences, les ambiguïtés, les polémiques qui secouent la société, et pour apaiser bien des tensions.
    C’est là une aide très précieuse pour les enseignants du premier et du second degré.

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