ECLAIR : une rupture dans l’éducation prioritaire

Alors que les résultats du PISA 2009 ont montré que les inégalités sociales et scolaires se creusaient de plus en plus entre les élèves français et que le Centre d’analyse stratégique a indiqué que la France avait le taux d’encadrement le plus faible de l’OCDE, quelles solutions sont proposées pour réduire ces écarts qui mettent de côté de nombreux enfants ?

Un nouveau dispositif, le programme CLAIR (Collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite), sera mis en place à la rentrée 2011. La communauté éducative s’interroge sur l’efficacité de cette mesure.

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L’éducation prioritaire

Le but de l’éducation prioritaire est de réduire les inégalités scolaires dont souffrent les élèves confrontés à des difficultés sociales et économiques. La question de l’éducation prioritaire est malheureusement plus que jamais d’actualité puisque, d’après le rapport annuel 2010 de l’ONZUS (Observatoire national des zones urbaines sensibles), un tiers des personnes vivant dans les quartiers dits « sensibles » se situe sous le seuil de pauvreté et 43 % des jeunes hommes actifs et 37 % des jeunes actives sont au chômage, deux fois plus qu’ailleurs.

Les ZEP (Zones d’éducation prioritaire) ont été créées en 1981 par Alain Savary. En 1999, elles ont été associées à des établissements et des écoles dans le cadre des REP (Réseaux d’éducation prioritaire). Puis, en 2006, ces réseaux sont devenus des RAR et des RSS, définis ainsi par le ministère de l’Éducation nationale : « Les réseaux “ambition réussite” (RAR) accueillent un grand nombre d’élèves en difficulté sociale et scolaire. Le public des réseaux de réussite scolaire (RRS) est socialement plus hétérogène. »

Les RAR, qui concernent 254 collèges (près de 1 collégien sur 20) et 1 729 écoles, disposent de 1000 enseignants supplémentaires et de 3 000 assistants pédagogiques. C’est ce dispositif qui va être remplacé progressivement par le programme CLAIR, déjà expérimenté dans 105 établissements. CLAIR propose les « innovations » suivantes : « un préfet des études est désigné pour chaque niveau afin d’assurer le suivi pédagogique et éducatif des élèves » ; « le recrutement des personnels enseignants, d’éducation, administratifs, sociaux et de santé est effectué par le recteur sur proposition des chefs d’établissement après publication de postes à profil » ; « le partenariat est renforcé avec les correspondants police ou gendarmerie sécurité-école ».

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Un programme fortement contesté

Annoncé par le ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, lors des États généraux de la sécurité à l’école en avril 2010, CLAIR concerne les établissements « concentrant le plus de difficultés en matière de climat et de violence ». Ce dispositif associe l’éducation prioritaire à l’idée de violence et d’insécurité, ce que dénoncent les syndicats. Le SNUipp, syndicat du premier degré, n’écarte pas le problème de la violence, mais il rappelle une notion « incontournable, […] celle des inégalités sociales à l’école » (Fenêtres sur cours, « Dossier éducation prioritaire », 7 février 2011). Le SGEN-CFDT ajoute dans un tract : « Centré sur la violence, le concept de CLAIR met en danger les véritables finalités de l’éducation prioritaire : favoriser la réussite des élèves dans les territoires qui concentrent des difficultés liées aux inégalités sociales et économiques. »

Les syndicats estiment également que l’expérimentation de 2010 n’a pas été évaluée et rappellent que le projet est souvent imposé contre l’avis des personnels et des conseils d’administration. De plus, le SNUipp reproche au ministère de l’Éducation nationale d’avoir appris tardivement, et par les médias, que le programme intégrait finalement les écoles et qu’il se nommait désormais ÉCLAIR (avec l’ajout du « É » pour « Écoles »).

L’abandon de l’ancien dispositif au profit de CLAIR fait lui aussi question. Même si le bilan national des RAR de juin 2010 établi par le ministère de l’Éducation montre que les résultats des élèves sont encore trop faibles et que les écarts dans la maîtrise des compétences de base en français et en mathématiques en troisième augmentent, il constate aussi que les écarts ont été réduits pour plusieurs indicateurs de réussite scolaire et pour les résultats du diplôme national du brevet. De même, le rapport reconnaît que : « Dans certaines régions, les réseaux ont besoin de bénéficier d’équipes plus stables et plus expérimentées, mieux formées et accompagnées ». Mais il met également en valeur les résultats positifs du travail en équipe et des professeurs supplémentaires : « Les enseignants supplémentaires constituent un véritable levier, en appui aux autres enseignants, pour le dynamisme pédagogique dans les réseaux. »

Dans un entretien sur le site vousnousils, Marc Douaire, président de l’OZP (Observatoire des zones prioritaires), s’interroge alors sur « la rationalité d’un ministère qui publie un bilan dont il devrait se féliciter, avant de décider de passer à autre chose ». Les questions sont nombreuses pour les établissements actuellement en RAR : que vont devenir les enseignants d’appui ? Est-il possible de sortir du nouveau dispositif ? Quelles sont les conditions d’affectation ?

Mais, en fin de compte, ne va-t-on pas vers un démantèlement de l’éducation prioritaire ? La tendance est aux restrictions budgétaires et aux réductions de postes : 16 000 seront supprimés en septembre 2011. L’avenir des Réseaux de réussite scolaire est incertain. Seront-ils suspendus ? Dans ce contexte, le SNES, syndicat majoritaire du second degré, dénonce la recherche d’une économie dans les programmes enseignés. En effet, ECLAIR a pour objectif la maîtrise du socle commun de connaissances et de compétences par tous les élèves à l’issue de la scolarité obligatoire. Or, le syndicat s’oppose au principe du socle commun qui, d’après lui, conduit à une conception réductrice et utilitariste de l’enseignement.

Une vision utilitariste et une gestion libérale, pour le même syndicat, qui critique dans un communiqué le renforcement de l’autonomie des établissements à travers le recrutement des personnels par le chef d’établissement : « Le SNES-FSU ne saurait accepter une telle dénaturation de l’éducation prioritaire et un renoncement à l’ambition pour les élèves qui devraient en relever. » Le syndicat estime que le projet d’enseignement doit être celui d’une équipe et non d’un chef d’établissement.

Éric Debarbieux, universitaire et président du conseil scientifique des États généraux de la sécurité à l’école, donne un avis différent sur le blog du journaliste du Monde Luc Cédelle, Interro écrite : « La France, par son mode de nomination des enseignants du second degré, envoie dans les établissements les plus sensibles plus du tiers des jeunes enseignants débutants. Est-ce normal ? Que l’on s’attaque à ce problème me semble une condition nécessaire à une politique de long terme pour prévenir la violence. Le recrutement local est une norme quasi mondiale. Évidemment cela ne peut ni ne doit signifier une caporalisation des établissements scolaires. »

En ce qui concerne la violence scolaire, il se félicite de l’enquête de « victimation » (« qui se déclare victime de quoi ») auprès de 18 000 élèves qui va accompagner le programme CLAIR. Cependant, alors que le climat est aux restrictions et que les enseignants s’interrogent sur leur métier, on peut se demander de quels moyens disposeront les chefs d’établissements et quel sera le nombre de professeurs volontaires ?

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La question de la carte scolaire

Enfin, le problème des établissements prioritaires est celui de l’isolement. Le bilan des RAR du ministère de l’Éducation en convient, l’assouplissement de la carte scolaire a fait perdre des élèves aux établissements prioritaires : « Les mesures d’assouplissement de la carte scolaire ont eu des effets variables sur les effectifs et la composition du public accueilli dans les collèges “ambition réussite”. Certains ont gagné des élèves grâce aux dérogations, la plupart en ont perdu en petit nombre et une quarantaine de collèges perdent beaucoup d’élèves. » L’assouplissement de la carte scolaire renforce la ghettoïsation des établissements prioritaires et les mesures engagées ces dernières années se concentrent sur l’individu – les élèves « perturbateurs » avec les ERS (Établissements de réinsertion scolaire) et les « méritants » avec les internats d’excellence – et non le groupe.

Dans un rapport de l’Observatoire international de la violence à l’école pour l’Unicef publié le 29 mars, Éric Debarbieux signale qu’un enfant sur dix se dit harcelé à l’école mais également qu’ « il n’y a pas plus de harcèlement dans les écoles classées ZEP […] que dans les établissements “normaux” ». On s’interroge alors sur le rapprochement récurrent entre éducation prioritaire et violence. Les élèves des établissements prioritaires, souvent fragilisés par des difficultés économiques et sociales, devraient trouver des forces dans une école qui ne soit pas stigmatisée et isolée. Face au remplacement insuffisant des enseignants absents, des parents d’élèves viennent d’ailleurs de saisir la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité) pour discrimination territoriale.

De même, si la lutte contre l’inégalité scolaire commence dès la maternelle, on peut s’étonner que le « É » de « Écoles » ait été ajouté au dernier moment au programme CLAIR et qu’une réflexion n’ait pas été  réellement engagée. Pourquoi un enfant n’aurait-il pas les mêmes chances qu’un autre pour tendre à un droit élémentaire, celui de mener une vie à la hauteur de ses ambitions ?

Fort heureusement, les établissements prioritaires et les lieux où ils sont implantés existent aussi en dehors du prisme de l’insécurité. Vivants, riches des multiples origines des élèves, ils s’appuient souvent sur des équipes enseignantes dynamiques et efficaces. Mais parier uniquement sur ces données, est-ce vraiment garantir l’égalité des chances ?

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• L‘OZP (Observatoire  des  Zones  Prioritaires) donne les dernières informations sur le programme ÉCLAIR.

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