Le défi de la continuité pédagogique en temps de crise

Le 13 mars, au micro de la Matinale de France Inter, le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a tracé dans leurs grandes lignes les implications concrètes du principe de continuité pédagogique en pleine crise sanitaire.

Dans quelle mesure s’agit-il d’un défi raisonnable à court terme et productif à plus longue échéance ?

La continuité pédagogique, une idée concrète ?

Pour bien mettre en perspective ce à quoi on se réfère quand on évoque l’expression « continuité pédagogique », il faut d’abord envisager ce principe hors d’une situation de crise globale. Ainsi, un élève absent sur une période durable pour des raisons médicales ou un élève exclu d’un établissement de façon temporaire est censé en profiter. L’idée étant de laisser le moins longtemps possible un élève sans apprentissages scolaires.

L’Éducation nationale se pose en garante de cette continuité pédagogique qui suppose une forte implication de la part de la communauté éducative. Par exemple, un élève devant suivre des soins hospitaliers plusieurs fois par semaine est susceptible de bénéficier de l’envoi de cours par le biais de l’Espace numérique de travail de son établissement et d’activités à réaliser hors temps scolaire. Cependant, dans le cas d’un professeur absent, non immédiatement remplacé, il faut bien convenir pragmatiquement que ce principe reste beaucoup moins appliqué à la lettre.

La continuité pédagogique en pleine crise sanitaire

Bien évidemment, la situation actuelle a ceci de particulier qu’elle impose une continuité pédagogique globale puisque tous les élèves français sont censés en bénéficier. En ce sens, le ministre a tenu à réaffirmer qu’elle allait s’appuyer sur deux piliers sous forme de deux supports, le Centre national d’éducation à distance, dont il a rappelé que l’origine remonte à un autre temps de crise, 1939 (https://actualites.ecoledeslettres.fr/wp-content/uploads/2020/03/cned-histoire.pdf) et l’ENT propre à chaque établissement scolaire.

Ce qui sera proposé par le biais du CNED relèvera du dispositif d’exception « Ma classe à la maison : https://www.youtube.com/watch?v=QaeLMKh2fBQ » offrant un contenu par niveau depuis l’école (grande section) jusqu’au lycée (terminale). De fait, il s’agira d’un contenu universel, non spécifique à un enseignant par rapport à sa classe. De façon corrélative, chaque professeur sera tenu de correspondre avec ses élèves par le biais de l’ENT afin de leur proposer des éléments de cours et des activités à réaliser.

Si le premier dispositif relève de l’exception, le second s’apparente à un moyen numérique d’échanges en principe beaucoup plus commun.

Faire de la crise un nouveau levier d’échanges

Le ministre de l’Éducation nationale n’a pas manqué de souligner combien la douloureuse crise sanitaire à surmonter pouvait permettre de revivifier la réalité d’une communauté éducative impliquant outre le personnel enseignant, les élèves et les parents. En effet, la réalité des échanges par le biais de l’espace numérique de travail (ENT) hors temps de crise reste très fluctuante en fonction des établissements et des professeurs. Alors même que certains d’entre eux ont une vraie accoutumance à l’interactivité pédagogique par le biais de l’ENT, d’autres restent plus frileux dans son utilisation, voire carrément réfractaires.

De façon corrélative, si des parents sont des habitués du cahier de texte en ligne ou des échanges sur l’ENT, d’autres ignorent complètement sinon son existence au moins son fonctionnement.

Le principe de continuité pédagogique en pleine période de COVID-19 risque fort par conséquent de n’en rester au stade de l’utopie si une communication forte et incitative n’est pas menée en direction des parents d’élèves.

Des idées opérationnelles et originales

En réalité, comme souvent au sein de l’Éducation nationale, il y a fort à parier que l’inventivité de certains permettra d’offrir des ressources pédagogiques opérationnelles en temps réel : capsules audio-vidéo, enregistrements audio de cours, transmission de liens Internet vers des ressources documentaires utiles, tutoriels pour des recherches à effectuer.

Au niveau du lycée, il sera d’autant plus facile de transmettre des consignes de travail ainsi que des ressources que l’on s’appuiera sur les délégués de classe. En effet, la plupart des classes hexagonales ont constitué des « groupes d’échanges » sous la forme de micro-réseaux sociaux dont ils maîtrisent pleinement le fonctionnement et la potentielle exploitation collaborative.

Au-delà des simples biais institutionnels, il s’agit très certainement d’une voie de communication à privilégier pour espérer vraiment toucher les élèves. On ajoutera que le principe de continuité pédagogique n’a pas – aussi paradoxale que puisse paraître cette affirmation au premier abord – à être porté uniquement par les professeurs. En fonction des compétences de chacun des élèves, et dans une perspective de révisions des notions déjà abordées en classe, pourquoi ne pas imaginer que certains diffusent aux autres la reformulation d’une séance sous la forme d’un enregistrement audio court ?

Il apparaît en outre important qu’une vraie collaboration s’engage entre les représentants de parents d’élèves et les délégués de chaque classe. En effet, de façon concrète et urgente, la communauté scolaire est mise en demeure de réfléchir ensemble et de façon pragmatique aux moyens d’assurer concrètement cette fameuse continuité pédagogique. Le défi n’apparaît naturellement pas mince mais il se révèle potentiellement stimulant.

Reste que les propositions collaboratives du ministre sont conditionnées par une efficience technologique dont personne n’est sûr qu’elle soit bien réelle en fonction de l’accroissement sensible du nombre de connexions aux plateformes institutionnelles  proposées. Il n’empêche que depuis l’école jusqu’à l’université, l’occasion est donnée, sous une forme collaborative et gratuite, de répondre à l’offre pédagogique privée qui prend de l’ampleur sur la toile depuis maintenant plusieurs années et dont il ne faudrait pas être grand clerc pour envisager durant les semaines à venir une progression exponentielle.

Au final, la crise sanitaire qui oblige à fermer les établissements scolaires et universitaires ne vient-elle pas sanctionner une forme d’impensé de l’action éducative, à savoir l’idée que l’élève ne peut progresser que dans la continuité, soit en estompant la rupture entre temps scolaire et hors temps scolaire ?

Antony Soron,
INSPÉ Sorbonne Université

 Histoire du CNED.

Le dispositif du CNED : Ma classe à la maison.

Voir sur ce site : Histoires courtes pour un temps long : départ ! de Pascal Caglar.

 

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