Confinement et fracture culturelle

Plus que jamais la situation actuelle traduit les limites de la politique culturelle éducative : plus les institutions culturelles se mobilisent pour venir chez vous plus elles ne font que rester à la porte du plus grand nombre.

Cette idée, que chacun dans sa pratique éducative peut éprouver (regardez lesquels de nos élèves sont allés sur les sites prestigieux de la Comédie-Française et de tant d’autres théâtres qui proposent des liens, des entretiens, des lectures, des enregistrements, des captations, des archives), ramène aux propos du sociologue Fabrice Raffin qui explique depuis des années que derrière les lieux de culture se jouent des enjeux intériorisés de domination sociale, de reconnaissance et de distinction :

« On pourrait mettre un opéra en bas de chaque immeuble, la plupart des gens hormis les rares adeptes éviteront ce lieu. »

Comment ne pas penser que la programmation actuelle, une pièce de théâtre par jour, un ballet, un concert ou opéra par jour, ne produira pas, même si le confinement dure trois mois, davantage de nouveaux amateurs de culture « savante ».

Fabrice Raffin nous interpelle encore lorsqu’il dit qu’il n’y a pas de vide culturel, qu’il n’y a pas d’un côté des gens à pratiques culturelles, et de l’autre des gens sans, de sorte qu’il faudrait nécessairement démocratiser la culture, c’est-à-dire occuper – et le terme est presque militaire – des espaces déserts : en réalité il n’y a que des cultures bien vues ou mal vues, certaines à l’exposition légitime, d’autres à la visibilité moins nette. Si donc les pratiques culturelles existent dans tous les milieux, dans toutes les générations, dans toutes les directions, il est nécessaire de rappeler cette vérité dans les circonstances présentes, nécessaire de légitimer les expériences émotionnelles, artistiques et esthétiques de tous, afin de ne pas accroître la fracture culturelle.

À côté du large et juste écho accordé aux majors de la culture, il faut souligner la mobilisation de tous les acteurs de la culture populaire, musicale, gaming, radio, ciné, qui offrent des possibilités d’occupation culturelle divertissante au sens noble du terme. Oui les jeux vidéos peuvent être une alternative intelligente à l’ennui et certaines thématiques éducatives (notamment historiques ou économiques) ont su parfaitement s’inscrire dans ces innovations, mais il faut également citer les plateformes de streaming comme Deezer ou Spotify qui proposent des playlistes originales, des podcasts « spécial confinement ».

De nombreuses radios – notamment Radio Nova – mettent à disposition sur leurs sites des concerts et des entretiens d’artistes alors que des sites exclusifs de podcasts comme Binge audio rivalisent d’inventivité ingénieuses (parodies, reportages, fictions) de nature à bien occuper son temps.

En ces jours de confinement, Internet confirme sa place d’acteur culturel incontournable. Soutenir que les populations n’ont pas accès à la culture est une contrevérité, à moins de limiter la culture à la culture « savante ». Mais par les temps qui courent mieux vaut se réjouir d’une offre égale pour tous, quelles que soient les formes culturelles désirées plutôt que d’imposer à certains la double peine : l’obligation de confinement et l’obligation de culture classique et universelle.

Pascal Caglar

• Site de Fabrice Raffin : Culture, arts et territoires.

• Sur France Culture : Opéra, l’impossible démocratisation ?

Voir sur ce site les réflexions sur les nouvelles situations d’enseignement à distance :

Histoires courtes pour un temps long, par Pascal Caglar.

Le défi de la continuité pédagogique en temps de crise, par Antony Soron.

Pour la discontinuité pédagogique, par Pascal Caglar.

Ode au partage, à l’ennui, à la paresse et au plaisir de découvrir, par Alexandre Lafon.

Institutions culturelles et continuité pédagogique, par Pascal Caglar.

Enfin l’école a l’occasion d’évoluer !, par A. P., professeur de français langue seconde (UPE2A).

Débordé ! par Pascal Caglar.

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