Sur un motif de jalousie. Une étude de « L’École des femmes », de Molière

Molière, l'École des femmes, acte V, scène 3

Molière, « L’École des femmes », acte V, scène 3. Eau-forte de 1726 de François Joullain (1697-1778) d’après Charles Antoine Coypel (1694-1752) © Petit Palais, Paris.

Objectif pédagogique. – Le rôle du décor et des accessoires pour comprendre la satire de L’École des femmes.

L’École des femmes, représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre du Palais-Royal le 26 décembre 1662, comporte neuf personnages, dont sept hommes. Au centre de cet univers masculin, une jeune fille « innocente » nous dit Molière, objet de désir et des enjeux, qui provoque par sa simple existence la rencontre d’hommes prêts à disputer, à se confier, à se confronter. Sur cette gravure du début du XVIIIe siècle, on observe en réplique au gracieux visage féminin, une jalousie avec son treillis de fer. Si la femme est dehors, deux hommes l’encadrent, la « tiennent » ou la courtisent…

« L’École des femmes » de Molière, mise en scène d'Éric Vignier à la Comédie-Française (1999)La mise en scène d’Éric Vigner que nous nous proposons d’étudier pour rentrer dans l’œuvre avec nos élèves place la jeune première au centre d’un cercle masculin.

Elle a été conçue pour les acteurs de la Comédie-Française en 1999 (Catherine Samie, Igor Tyczka, Éric Ruf, Bruno Raffaëlli, Laurent Rey, Roger Mollien, Jean-Claude Drouot, Jacques Poix-Terrier, Johanna Korthals-Altès).

Si elle a vingt ans, elle recèle une richesse de sens qui nous éclaire sur ce en quoi la comédie encourage la satire (DVD, éditions Montparnasse, 2012).

Un cercle d’hommes autour d’une jeune première

Avant de visionner la représentation, nous examinons la liste des personnages, telle qu’elle a été prévue par Molière ; nous y décelons ainsi les liens qu’entretiennent les personnages entre eux et avec eux, des thèmes de prédilection de la comédie satirique : la famille au cœur de l’intrigue, l’amour contrarié, la vieillesse face à la jeunesse, des amitiés fortes construites autour d’alliances masculines puissantes. Un nom d’emprunt enfin comme volonté de s’anoblir coûte que coûte mais propre surtout à porter la confusion sur l’identité d’Arnolphe : « Arnolphe, autrement M. de la Souche ».

Tels sont les sujets qui promettent de nous divertir ; telles sont les travers des hommes dont nous allons pouvoir rire. On trouve aussi dans la tradition farcesque des valets au service de leur maître. L’École des femmes présente donc tous les ingrédients du rire susceptibles de critiquer.

Œuvres de Molière, Bibliothèque d’éducation et de récréation, J. Hetzel et Cie, vignettes par Tony Johannot (1869).

Les moucharabiehs de la jalousie

Observons désormais les choix de mise en scène d’Éric Vigner. Il apparaît très vite que le thème central est la jalousie, la gelosia italienne, celle qui enferme les maris jaloux dans un despotisme déraisonnable.

Les costumes d’abord présentent des vestes masculines proches de celles portées par les hommes du XVIIe siècle. Les comédiens entrent en scène, coiffés de longues perruques volontiers enrubannées ; comme des hommes qui peinent à changer de façon de penser et de se comporter, ils les gardent pendant les cinq actes. Il est à noter que les femmes, elles, servante ou jeune fille portent des robes bustiers contemporaines, sophistiqués, laissant voir leur décolleté. Elles sont donc placées là, dans un autre temps. La coupe de ces robes évoque la forme évasée de certaines pièces de jeu d’échecs, faciles à déplacer sur l’échiquier. Enfin, la couleur claire, à dominante blanche de la robe d’Agnès est là pour rappeler sa caractéristique essentielle, donnée en début d’œuvre : » son innocence (« jeune fille innocente, élevée par Arnolphe »). Toutes ses réponses revêtent cette même limpidité vestimentaire, limpidité de sens et franchise évidente. Sa blancheur de teint, extrême, fait d’elle aussi une pâle victime.

Revenons aux hommes qui portent perruque : ils s’opposent à Arnolphe qui la retire dans son intérieur, espace d’intimité où il tient enfermé son bien précieux, Agnès, et sa domesticité, les paysans Alain et Georgette. Il se dépouille de ses habits, de sa perruque, au début de l’intrigue comme s’il faisait un effort pour se trouver, puis, lors du dénouement, comme s’il était découvert, confondu dans son odieuse duplicité. Lors de la scène de reconnaissance (V,9), il est dépouillé de ses artifices, en chemise.

« L’École des femmes », de Molière, mise en scène d’Éric Vignier, décor de Claude Chestier.

Le décor de Claude Chestier est aussi beau qu’étonnant : c’est un lieu unique selon la convention des règles du classicisme, un seul lieu pour cette intrigue en alexandrins dite de « grande comédie ». Il est d’une architecture de bois, en équilibre, échafaudé par un esprit malade. Cette structure d’espaliers n’est pas sans rappeler le genre de cette comédie héritée des Italiens et des Espagnols, que Molière fait perdurer : nous assistons là à une « comédie de tréteaux », comédie en vers sans machines, ni danse ni musique. Les panneaux de bois sont des jalousies, des sortes de moucharabieh qui enferment. Ils sont aussi des échelles promptes à être escaladées et surtout à ménager un espace inférieur, sorte d’avant-scène, séparé d’un autre, supérieur, élevé, parfois voilé par un rideau diaphane dont la transparence permet de voir l’objet convoité, à la fois caché mais révélé. Agnès est dans une attitude souvent immobile, éclairée par une lumière parfois chaude, parfois blanche, celle du réconfort qu’elle représente pour Arnolphe, bourgeois d’un âge avancé.

Souvent en hauteur, recluse mais visible, elle est la préoccupation essentielle des autres personnages dont elle est le centre retiré. Les hommes, et le maître de maison en premier lieu, se tiennent en bas, marchent, conversent, s’affrontent en de longues tirades, les pieds sur la scène, sur la terre, tournant sur une sorte de piste dessinée au sol, sorte d’arène où s’exprime le pouvoir des hommes. Ces hommes grimpent à elle et s’installent, assis en hauteur, à sa portée. Mais leur autorité s’exerce en bas.

Agnès (Johanna Korthals Altes) et Arnolphe (Bruno Raffaëlli) dans « L’École des femmes », de Molière, mise en scène d’Éric Vignier.

On le voit, en cela la proposition de mise en scène est fidèle à ce qu’annonçait la distribution : beaucoup d’hommes, tous liés entre eux par des liens d’amitié et de filiation, qui tentent de faire alliance mais sont en réalité rivaux. Horace est certes le fils d’Oronte, bon ami d’Arnolphe, mais il s’avère être son plus dangereux rival. Le jeune homme naïf se confie, est trompé par cet ami de la famille. Dans la scène finale de reconnaissance, tous les hommes se liguent contre Arnolphe et tournent dans ce cercle autour du barbon qui s’enferre dans son despotisme. Le complot se resserre autour du dupeur trop naïf qui se retrouve dupé.

Rien dans le décor ne rappelle le siècle de Molière. C’est un espace sobre, simple, aseptisé qui ne se déstructure et se déconstruit que lorsque le maître despotique est joué, démasqué. Dans un coup de tonnerre bruyant et un jeu de lumière violent, le décor se démantèle comme la machination du cocu jaloux : une partie s’effondre en arrière-scène, laissant pendre, de part et d’autre de la structure en espaliers, deux rideaux bleus comme une nouvelle pièce qu’il reste à jouer. La déconstruction de cet immense échafaudage peut être comprise comme la destruction de l’édifice de suspicion et de duperie du maître, mais aussi l’effondrement de ses illusions : ses stratégies jalouses et même odieuses – puisqu’il trahit la confiance du jeune Horace –, n’ont servi à rien. Toutes ces « machineries » sont devenues vaines, furent « une précaution inutile », sous-titre que donnera Beaumarchais à son Barbier de Séville. Scarron déjà avait donné cinq ans plus tôt une nouvelle tragi-comique portant ce titre. L’humiliation du cocuage est certes une affaire ancienne !

Œuvres de Molière, Bibliothèque d’éducation et de récréation, J. Hetzel et Cie, vignettes par Tony Johannot (1869).

La pomme de la discorde

Un accessoire enfin apparaît au tout début de la pièce : la pomme. C’est un choix du metteur en scène, création à forte portée symbolique. Arnolphe, à l’ouverture, est assis au centre, en place comme maître du lieu ; il épluche consciencieusement une pomme. Symbole de douceur et de fruit défendu (pomus en latin est bien le « fruit » par hyperonymie), la pomme fait l’objet de toute son attention ; elle l’occupe plus que le discours préventif de son ami Chrysalde. Et le spectateur va retrouver ce fruit au gré de l’évolution de la pièce et cet accessoire révèle tout son sens à la fin de l’acte IV : on retrouve Arnolphe, le fruit à la main, non méticuleusement épluché, mais croquée sur un côté. La signification est plus sensuelle, c’est une marque de son impatience aussi.

Il semble que les obstacles à ses projets maritaux aient entraîné une sauvagerie, un goût pour l’interdit. Il a définitivement quitté l’honneur. L’acteur Bruno Raffaelli en Arnolphe a des mimiques de chat gourmand. Enfin, le dénouement propose au centre du cercle de la société, dont Agnès est exclue, une table sur laquelle est posé, outre un chandelier, un plat de pommes : tous les hommes convoqués pour la scène de reconnaissance – Horace, Enrique, Chrysalde et Oronte –, se servent dans ce plat, puis les domestiques à leur tour. Tous goûtent à l’objet de désir. Agnès arrive ensuite, et reste après le dénouement, un moment seule en scène. Elle reste muette, « interdite », au centre du cercle, seule sujet éclairée, et ouvre alors tranquillement sa main pour révéler la pomme qu’elle tenait cachée.

Les interprétations de cet ultime geste doivent susciter un débat chez les élèves : est-ce une manière de montrer son identité d’objet convoité par tous les hommes ? A-t-elle son mot à dire ? Est-ce la seule à détenir, derrière son innocence-même, la pomme, tumulte des hommes ? Pour nourrir le débat, on pourra d’une part rappeler aux élèves le mythe contant le jugement de Pâris, d’autre part critiquer de manière constructive le jeu de cette ingénue, dont la voix monocorde, presque mécanique, est quelque peu troublante et peut venir contredire le qualificatif choisi par Molière pour la présenter : innocente.

Œuvres de Molière, Bibliothèque d’éducation et de récréation, J. Hetzel et Cie, vignettes par Tony Johannot (1869).

Agnès est-elle si innocente ?

La lecture de cette mise en scène datant d’une vingtaine d’années permet, on le voit, d’éclairer des thèmes essentiels mis en jeu dans L’École des femmes : l’amour contrarié, la rivalité patente entre les générations, l’importance des amitiés et alliances masculines pour obtenir un bien. Si les valets au service de leur maître sont bien sûr présents dans cette comédie de Molière, ils permettent à la tension palpable de se détendre quelque peu : les valets font rire par leurs bévues ; ils demeurent un ressort essentiel de la farce, dans la grande tradition de la commedia dell’arte. Mais la mise en scène d’Éric Vigner nous éclaire sur la première grande comédie bourgeoise de l’auteur. Elle est née en décembre 1662, deux ans après une farce de Molière intitulé La Jalousie du barbouillé.  Cette comédie nous invite, comme le spectateur de l’époque, à entrer comme par effraction chez un riche bourgeois, dans sa domesticité et à y constater tous les dysfonctionnements provoqués d’abord par une volonté masculine despotique vis-à-vis d’une jeune première innocente dont il pensait qu’elle n’avait pas son mot à dire.

Arnolphe use fréquemment de son autorité : « C’est assez./Je suis maître, je parle : allez, obéissez » (II, 5). La condamnation du mariage forcé et la forte mainmise d’un homme pas encore marié sur une jeune orpheline vierge a choqué en 1662. Aujourd’hui, tout autant. La lecture de textes complémentaires avec les élèves sur la satire de ce despotisme domestique le confirmera.

Décor de « L’École des femmes »

Décor de Jean Haas pour « L’École des femmes » dans la mise en scène de Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête © Chantal Depagne-Palazon

Pour achever la réflexion sur le rôle d’un décor et des accessoires dans la compréhension d’une œuvre théâtrale, on peut analyser, en contrepoint, ce décor photographié par Chantal Depagne-Palazon. Il fut réalisé pour la mise en scène de Philippe Adrien au théâtre de la Tempête en 2016. Au « petit chat mort » écorché répond la tache de sang sur le linge blanc. Ces accessoires signent bien la fin de l’innocence de la jeune première, dont la robe blanche jure cruellement avec le sang. Ce sang d’ailleurs n’est pas sans rappeler le scandale que la pièce fut à l’époque : qu’est-ce que cette histoire de vierge dupée et enfermée par un homme d’âge mûr, pas même marié à elle ? Le désordre est suggéré par la chaise renversée, comme les conventions mises à terre ainsi que l’obéissance attendue. L’émancipation de la jeune première semble en marche.

L’analyse d’un tel cliché permet de rappeler le rôle d’un metteur en scène et la liberté dont il dispose lorsqu’il propose une interprétation. La sienne est très tranchée, à connotation plus tragique que celle proposée par Éric Vigner, où les espaliers donnaient encore à l’atmosphère des airs d’espace de jeu pour enfants capricieux. Ici, l’ambiance est assez éloignée de la comédie que nous allons étudier. L’objet d’étude nous engage en effet à considérer la comédie comme satire et d’explorer les procédés comiques efficaces pour déclencher rire et critique. Et en premier lieu, le quiproquo.

Œuvres de Molière, Bibliothèque d’éducation et de récréation, J. Hetzel et Cie, vignettes par Tony Johannot (1869).

La jalousie et l’art de dérober la clef

Suggestions d’un parcours associé et d’une étude de lecture complémentaire :

Un parcours associé pourra ainsi interroger l’innocence des jeunes premières de l’époque de Molière à Labiche. Les élèves, par un choix de textes complémentaires, apprécieront les ingéniosités feintes et tours joués par Silvia, jeune première de Marivaux du Jeu de l’amour et du hasard, avide d’expériences et de responsabilité : c’est une jeune première à qui on n’impose pas un mariage sans son consentement. Puis ils verront évoluer Rosine dans Le Barbier de Séville, avant d’écouter les revendications impérieuses d’Isménie. Cette jeune fille de 24 ans, créée par Labiche en 1852, est pressée de se marier et d’échapper à la jalousie son père trop possessif. Dans ces extraits, par son rire, le public accompagne et chasse tout à la fois la jalousie.

On peut après la lecture du Barbier de Séville de Beaumarchais, proposer un travail de synthèse aux élèves qui donne lieu à une page synoptique sur les significations et jeux de mots que prend le terme de « jalousie » dans la comédie de Beaumarchais : « Jalousie, lés et passe-partout : les accessoires du jaloux barbouillé ».

Haude de Roux

 

« L’École des femmes » sur le site d’Éric Vigner.

« L’École des femmes », dans la mise en scène Stéphane Braunschweig au théâtre de l’Odéon (2018) est également intégralement accessible sur Viméo.

Molière dans l’École des lettres.

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