« Grand oral » ou grand bluff ?

Grand oralL’épreuve dite du « Grand oral », vitrine du nouveau bac 2021, vient d’être présentée au Bulletin officiel. Le texte reprend sans modification véritable le projet de l’épreuve tel qu’il avait été communiqué en 2019, suite aux propositions de Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences Po.

Celui-ci, qui en avait encouragé l’initiative dans différentes tribunes aussi vibrantes qu’innovantes : « Grand oral du bac, un enjeu de civilisation » (Libération, 14 février 2018), « Grand oral, une chance pour tous » (Le Monde, 28 janvier 2018), aime aussi à marteler cette formule : « On ne nait pas orateur, on le devient. »


C’est bien là tout le problème : l’école nous permettra-t-elle de le devenir ? Autrement dit, en amont de cette épreuve, y aura-t-il une véritable formation à l’art oratoire ? Y aura-t-il un enseignement à la « capacité à prendre la parole en public de façon claire et convaincante »?… Ou bien n’assistera-t-on qu’à un monologue peu original, une récitation de banalités sur soi (son projet professionnel, à 17 ans !) et sur sa spécialité (sujet appris par cœur, à débiter en cinq minutes !) dans un cadre rénové et cérémoniel (debout, face à un jury de deux personnes) ?

Il y a tout à craindre que cette épreuve ne marque jamais le retour de l’éloquence à l’école, parce que l’éloquence est un enseignement à part entière qui n’existe plus au lycée depuis plus d’un siècle et dont tout professeur de langues anciennes connaît depuis Cicéron ou Quintilien tout le temps nécessaire à son véritable apprentissage. L’histoire de l’enseignement de la rhétorique depuis les Grecs jusqu’à nos jours est un champ disciplinaire à part dont on ne peut sans imposture convoquer les signes sans en réhabiliter les contenus. Or quel manuel de français général rappelle les techniques et les modèles, fournit des anthologies et des exercices ? Quelle plage horaire est prévue dans les emplois du temps ? Quel professeur qualifié est préparé à cette nouvelle tâche ? Si l’enjeu était si universel, « une chance pour tous », fallait-il ne mentionner l’étude de l’art de la parole que dans un point du programme de spécialité « Humanités, Littérature, Philosophie » ?

Au demeurant dans la nouvelle épreuve, la prise de parole en orateur, c’est à dire seul devant son public, n’est que de cinq minutes, rapidement suivie de dix minutes de discussion avec le jury, puis de cinq minutes d’échanges sur le projet professionnel. Autrement dit le grand oral est majoritairement un dialogue (quinze minutes sur vingt) qui de fait ne suppose pas une véritable formation à l’éloquence.

Les concours d’éloquence sont à la mode. Les médias, les politiques, les universités, les humoristes mêmes offrent des simulacres de discours oratoires qui renouvellent les passions de la société du spectacle. Il serait dommage que l’école ne recherche que l’air du temps, car si la société de loisirs, par principe, s’empare de tout ce qu’elle peut convertir en biens de consommation, l’instruction doit veiller au contraire à assurer des connaissances sérieuses, des savoirs et des savoir-faire profonds indépendamment des tendances du moment.

Après la lettre de motivation, aussi prétentieuse que peu significative, ajoutée aux dossiers de Parcours Sup, le « Grand oral » sera-t-il la nouvelle épreuve factice ajoutée au bac pour le seul effet de modernité, de démocratie et de professionnalisation ? Plutôt que de demander aux élèves de singer le monde du travail ou de la communication, on serait en droit de leur demander tout simplement de se montrer au sortir du bac des bacheliers dignes des efforts déployés par leurs professeurs pour les rendre un peu plus instruits et un peu plus éclairés sur le monde qui les attend.
Le grand oral est donc trop s’il n’est qu’un signe des temps, trop peu s’il est un pas vers l’éducation oratoire.

Pascal Caglar

 

Bulletin officiel spécial n° 2 du 13 février 2020.

Épreuve orale dite « Grand oral » de la classe de terminale de la voie générale à compter de la session 2021 de l’examen du baccalauréat :

Cette note de service est applicable à compter de la session 2021 du baccalauréat pour l’épreuve orale terminale (dite épreuve du Grand oral), telle que définie par les arrêtés du 16 juillet 2018 relatifs aux épreuves du baccalauréat général et du baccalauréat technologique.

Définition et objectifs

Épreuve orale

Durée : 20 minutes

Préparation : 20 minutes

Coefficient : 10

L’épreuve orale terminale est l’une des cinq épreuves terminales de l’examen du baccalauréat.

Elle est obligatoire pour tous les candidats qui présentent l’épreuve dans les mêmes conditions.

Les candidats à besoins éducatifs particuliers peuvent demander à bénéficier d’aménagements de l’épreuve conformément à l’annexe 2.

Finalité de l’épreuve

L’épreuve permet au candidat de montrer sa capacité à prendre la parole en public de façon claire et convaincante. Elle lui permet aussi de mettre les savoirs qu’il a acquis, particulièrement dans ses enseignements de spécialité, au service d’une argumentation, et de montrer comment ces savoirs ont nourri son projet de poursuite d’études, voire son projet professionnel.

Évaluation de l’épreuve

L’épreuve est notée sur 20 points.

Le jury valorise la solidité des connaissances du candidat, sa capacité à argumenter et à relier les savoirs, son esprit critique, la précision de son expression, la clarté de son propos, son engagement dans sa parole, sa force de conviction. Il peut s’appuyer sur la grille indicative de l’annexe 1.

Format et déroulement de l’épreuve

L’épreuve, d’une durée totale de 20 minutes, se déroule en trois temps :

• Premier temps : présentation d’une question (5 minutes)

Au début de l’épreuve, le candidat présente au jury deux questions.

Ces questions portent sur les deux enseignements de spécialité soit pris isolément, soit abordés de manière transversale. Elles mettent en lumière un des grands enjeux du ou des programmes de ces enseignements. Elles sont adossées à tout ou partie du programme du cycle terminal. Pour les candidats scolarisés, elles ont été élaborées et préparées par le candidat avec ses professeurs et, s’il le souhaite, avec d’autres élèves.

Les questions sont transmises au jury, par le candidat, sur une feuille signée par les professeurs des enseignements de spécialité du candidat et portant le cachet de son établissement d’origine.

Le jury choisit une des deux questions. Le candidat dispose de 20 minutes de préparation pour mettre en ordre ses idées et réaliser, s’il le souhaite, un support qu’il remettra au jury sur une feuille qui lui est fournie. Ce support ne fait pas l’objet d’une évaluation. L’exposé du candidat se fait sans note.

Le candidat explique pourquoi il a choisi de préparer cette question pendant sa formation, puis il la développe et y répond. 

Le jury évalue les capacités argumentatives et les qualités oratoires du candidat.

• Deuxième temps : échange avec le candidat (10 minutes)

Le jury interroge ensuite le candidat pour l’amener à préciser et à approfondir sa pensée. Il peut interroger le candidat sur toute partie du programme du cycle terminal de ses enseignements de spécialité et évaluer ainsi la solidité des connaissances et les capacités argumentatives du candidat.

• Troisième temps : échange sur le projet d’orientation du candidat (5 minutes)

Le candidat explique en quoi la question traitée éclaire son projet de poursuite d’études, voire son projet professionnel. Il expose les différentes étapes de la maturation de son projet (rencontres, engagements, stages, mobilité internationale, intérêt pour les enseignements communs, choix de ses spécialités, etc.) et la manière dont il souhaite le mener après le baccalauréat.

Le jury mesure la capacité du candidat à conduire et exprimer une réflexion personnelle témoignant de sa curiosité intellectuelle et de son aptitude à exprimer ses motivations.

Le candidat effectue sa présentation du premier temps debout, sauf aménagements pour les candidats à besoins spécifiques. Pour les deuxième et troisième temps de l’épreuve, le candidat est assis ou debout selon son choix.

Si la question traitée concerne l’enseignement de spécialité langues, littératures et cultures étrangères et régionales, chacun des deux premiers temps de l’épreuve orale terminale peut se dérouler, en partie, dans la langue vivante concernée par l’enseignement de spécialité, selon le choix du candidat.

Candidats individuels ou issus des établissements privés hors contrat

Les candidats individuels ou les candidats issus des établissements scolaires privés hors contrat présentent l’épreuve orale terminale dans les mêmes conditions que les candidats scolaires. Le document précisant les questions présentées par le candidat à destination du jury est alors constitué par le candidat lui-même, en conformité avec le cadre défini pour les candidats scolaires. 

Composition du jury

Le jury est composé de deux professeurs de disciplines différentes, dont l’un représente l’un des deux enseignements de spécialité du candidat et l’autre représente l’autre enseignement de spécialité ou l’un des enseignements communs, ou est professeur-documentaliste.

 

Annexe 1 – Grille d’évaluation indicative de l’épreuve orale terminale

Qualité orale de l’épreuve Qualité de la prise de parole en continu Qualité des connaissances Qualité de l’interaction Qualité et construction de l’argumentation
très insuffisant Difficilement audible sur l’ensemble de la prestation.

Le candidat ne parvient pas à capter l’attention.

Enoncés courts, ponctués de pauses et de faux démarrages ou énoncés longs à la syntaxe mal maîtrisée. Connaissances imprécises, incapacité à répondre aux questions, même avec une aide et des relances. Réponses courtes ou rares. La communication repose principalement sur l’évaluateur. Pas de compréhension du sujet, discours non argumenté et décousu.
insuffisant La voix devient plus audible et intelligible au fil de l’épreuve mais demeure monocorde.

Vocabulaire limité ou approximatif.

Discours assez clair mais vocabulaire limité et énoncés schématiques. Connaissances réelles, mais difficulté à les mobiliser en situation à l’occasion des questions du jury. L’entretien permet une amorce d’échange. L’interaction reste limitée. Début de démonstration mais raisonnement lacunaire.

Discours insuffisamment structuré.

satisfaisant Quelques variations dans l’utilisation de la voix ; prise de parole affirmée. Il utilise un lexique adapté.

Le candidat parvient à susciter l’intérêt.

Discours articulé et pertinent, énoncés bien construits. Connaissances précises, une capacité à les mobiliser en réponses aux questions du jury avec éventuellement quelques relances Répond, contribue, réagit. Se reprend, reformule en s’aidant des propositions du jury. Démonstration construite et appuyée sur des arguments précis et pertinents.
très satisfaisant La voix soutient efficacement le discours.

Qualités prosodiques marquées (débit, fluidité, variations et nuances pertinentes, etc.).

Le candidat est pleinement engagé dans sa parole. Il utilise un vocabulaire riche et précis.

Discours fluide, efficace, tirant pleinement profit du temps et développant ses propositions. Connaissances maîtrisées, les réponses aux questions du jury témoignent d’une capacité à mobiliser ces connaissances à bon escient et à les exposer clairement. S’engage dans sa parole, réagit de façon pertinente. Prend l’initiative dans l’échange. Exploite judicieusement les éléments fournis par la situation d’interaction. Maîtrise des enjeux du sujet, capacité à conduire et exprimer une argumentation personnelle, bien construite et raisonnée.

Annexe 2 – Aménagements de l’épreuve orale

En appliquant les articles D. 351-27 et suivants du Code de l’éducation, les candidats à l’examen du baccalauréat général ou technologique dont les troubles impactent la passation de l’épreuve orale terminale (troubles neurodéveloppementaux, troubles du langage oral ou de la parole, troubles des fonctions auditives, troubles psychiques, troubles des fonctions motrices ou maladies invalidantes, etc.) qui souhaitent bénéficier d’aménagements de l’épreuve orale terminale peuvent en faire une demande selon les procédures en vigueur.

Les demandes d’adaptation ou d’aménagements peuvent porter particulièrement sur :

1) Une majoration du temps de préparation ou du temps de passation de l’épreuve ;

2) Une brève pause en raison de la fatigabilité de certains candidats (déductible du temps de passation) ;

3) Une accessibilité des locaux et une installation spécifique de la salle ;

4) Des aides techniques ou du matériel apportés par le candidat ou fournis par l’établissement : utilisation d’une tablette ou d’un ordinateur équipé d’un logiciel spécifique le cas échéant (logiciel de retour vocal par exemple) que l’élève est habitué à utiliser en classe, mais vidé de ses dossiers ou fichiers et hors connexion ;

5) La communication : le port, par au moins un membre du jury, d’un micro haute fréquence (HF), une énonciation claire et simple des questions en face du candidat afin de faciliter une lecture labiale le cas échéant ou toute autre modalité d’adaptation ;

6) Les aides humaines :

  • un secrétaire reformulant une question ou expliquant un sens second ou métaphorique, rassurant le candidat ou apportant toute autre aide requise,
  • un enseignant spécialisé dans les troubles des fonctions auditives le cas échéant,
  • un interprète en langue des signes française (LSF) ou un codeur en langage parlé complété (LPC) ;

7) D’autres adaptations possibles :

  • fournir une transcription écrite (avec ou sans aide humaine) pour la présentation orale de la question et pour l’échange sur le projet d’orientation du candidat,
  • répondre par écrits brefs (avec ou sans aide humaine) lors des échanges avec le jury,
  • la présence dans les membres du jury d’au moins une personne maitrisant la LSF ou le code LPC, le cas échéant, sera préférée à la présence d’un interprète ou d’un codeur,
  • toute autre mesure favorisant les échanges avec le jury et conforme à la réglementation en vigueur.

La grille d’évaluation indicative ci-jointe en annexe 1 doit être prise en compte également pour les élèves à besoins éducatifs particuliers. Le jury veillera à adopter une attitude bienveillante et ouverte afin de permettre d’évaluer les objectifs de l’épreuve dans le respect des compétences spécifiques du candidat.

 

Le site de Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à sciences Po.

Baccalauréat 2021. Faire du grand oral un levier d’égalité des chances, rapport remis par Cyril Delhay à Jean-Michel Blanquer le 19 juin 2019.

Voir également sur ce site :

Humanités, littérature et philosophie : l’orateur et son public, par Stéphane Labbe.

Rapport sur le grand oral de Terminale : vers une révolution copernicienne de l’enseignement de l’oral ?, par Antony Soron.

 L’oral de l’Épreuve anticipée de français : une épreuve fatidique ?, par Antony Soron.

 Le « grand oral », nouvelle épreuve reine du baccalauréat ?, par Antony Soron.

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1 réflexion sur « « Grand oral » ou grand bluff ? »

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