Après la sidération

Après la sidérationLa sidération. Chacun imagine volontiers Samuel Paty rentrer chez lui après une journée de cours dans son établissement. Six semaines de classe viennent de passer, les plus importantes parce qu’elles donnent le « la » de l’année scolaire. Elles ont été l’occasion de prendre le pouls, d’installer les méthodes de travail, de forger les groupes-classes, étape si nécessaire aux apprentissages. Il a entamé, avec ses élèves, l’Enseignement moral et civique (EMC), souvent pris en charge par les professeurs d’histoire-géographie, mais que tout enseignant du second degré peut délivrer. Conscient que l’école n’est pas hors du temps, il s’appuie sur l’actualité (le procès des attentats de janvier 2015) pour donner sens à son propos. Les congés de Toussaint approchent et, avec eux, cette ambiance si particulière que nous, enseignants, connaissons bien. Seulement Samuel Paty ne reverra ni les siens, ni son établissement, ni ses élèves, parce qu’il a montré et étudié des caricatures de presse dans le cadre de son métier, des programmes scolaires et de son service en qualité de fonctionnaire de la République. Une première dans notre histoire contemporaine.

La sidération. Ce professeur, ni moins ni plus exemplaire que les autres, formé à la transmission des savoirs et compétences permettant de « faire société », a été lâchement assassiné, puis décapité non loin de l’établissement où il enseignait, par un jeune intégriste musulman. Il a été tué parce qu’il était professeur et parce qu’il enseignait des disciplines scolaires devenues sensibles : l’histoire et l’enseignement moral et civique. Il aurait pu être professeur de français accusé d’avoir remis en cause le monothéisme en évoquant la mythologie gréco-romaine, professeur de biologie pour avoir enseigné le dimorphisme sexuel ou le genre, professeur d’éducation physique et sportive pour avoir programmé des activités mêlant filles et garçons.

Il est si difficile aujourd’hui d’enseigner des faits, de partager des valeurs communes, de promouvoir les fondements d’un « vivre-ensemble » apaisé, sans provoquer l’ire des uns ou des autres au nom d’une liberté dont on ne mesure plus la définition politique, au nom de croyances et de choix de vie personnels ou collectifs qui fabriquent exclusion et communautarisme. Chacune et chacun s’estime dans son bon droit de sujet pensant et… libre.

À y regarder de près, notre société semble mal en point et aux antipodes du projet social résumé dans sa devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité. Trois valeurs qui se complètent et s’équilibrent : la première n’est rien sans la deuxième et, la deuxième, susceptible d’être pervertie, n’est rien sans la troisième.

Nous pouvons hurler tous ensemble notre dégoût, notre colère, notre besoin de comprendre au lendemain du lâche assassinat (Samuel Paty ne pouvait se défendre), nous ne ferons pas, ni individuellement ni collectivement, l’économie d’un inventaire de nos renoncements, de nos faiblesses, de notre incapacité à nous remettre en question : nous, politiques, journalistes, enseignants, adultes, parents d’élèves. Notre environnement social et culturel est aujourd’hui gangrené à plusieurs niveaux – et profondément. Nous n’avons pas pu (su ?) soigner la société.

L’école devenue cible ?

L’école est un pilier de la République. Elle en garantit, depuis la Révolution, les fondements civiques et sociaux. Pas de citoyens éclairés, conscients du bien commun et du contrat social partagé, sans instruction. Le confinement a montré, s’il le fallait encore, l’enjeu social majeur d’une école qui accueille et accompagne la formation des jeunes générations. Les débats souvent houleux dont elle est le centre disent à quel point elle est importante et combien elle cristallise toutes les attentes et, désormais, toutes les attaques de ceux qui voudraient rompre ce contrat social. Et ils sont nombreux au coin du bois.

Elle est bien fragile et bien seule, cette vénérable institution parfois ridée par des structures héritées du XIXe siècle. Elle est bien seule depuis la suspension du service militaire, la déstructuration de territoires politiques et sociaux qui faisaient sens : le quartier, la commune, le canton… Plus que jamais, les individus qui composent notre société sont laissés à leur sauvage égotisme, à leurs « libertés » festives et sans but, terreau de nouveaux communautarismes aussi protecteurs que destructeurs, fondés sur la haine de l’autre et l’excommunication. Dans ce no man’s land sociopolitique marqué par l’extension des inégalités prolifèrent tous les extrémismes, qui se nourrissent de la peur et de l’ignorance. Les « ismes » et « phobies » se multiplient et portent en eux le rejet de toute discussion, de tout échange, à tel point que les plus progressistes sont mis à l’index s’ils osent la complexité ou la nuance.

L’école doit, quasiment seule, prendre à sa charge ces évolutions dangereuses de nos sociétés contemporaines. Elle doit faire face à des tensions sociales en grande partie provoquées par de violentes inégalités, ainsi qu’aux tensions géopolitiques d’un monde où circulent des idées souvent simplistes et stéréotypées.

Surenchères et lâchetés médiatiques

Depuis plus de vingt ans, les actes de violence contre notre modèle de République égalitaire, sociale et fraternelle se sont multipliés. Des débats et polémiques parfois virulents ont écorné le consensus sur le socle de nos valeurs communes, parmi lesquelles la laïcité. Ce socle s’est érodé, pan par pan, sous le coup des compromissions, de la débâcle des politiques et des intellectuels, incapables de paroles fortes et vraies, de l’omniprésence des polémistes qui tiennent le haut du pavé des discours experts, d’une information trop souvent placée au service d’intérêts particuliers, si concurrentielle qu’elle en devient souvent vide… de toute information.

Quel média a eu le courage, en 2006, de soutenir la publication des caricatures de Mahomet par France Soir d’abord, et par Charlie Hebdo ensuite ? Entre 2006 et 2015, quels journaux ont accompagné, sans restriction, le combat du journal satirique pour la liberté de la presse contre TOUS les intégrismes ?

S’il n’est pas question de prôner un monde sans information, sans journaux, sans chaînes d’infos, il s’agirait sans doute, pour les médias, de mieux choisir leurs mots (pourquoi reprendre en boucle l’expression « professeur décapité », qui semble témoigner d’une fascination macabre pour le mode opératoire abominable de cet assassinat ?), de mieux choisir ceux qu’ils invitent à parler en experts, de ne pas se faire la chambre d’écho de débats inutiles, de hiérarchiser l’actualité et, surtout, de contribuer à éclairer sur le long terme des citoyens mieux formés. Bref, de s’efforcer de proposer au grand public ce que nous apprenons à nos élèves dans le cadre de l’Éducation aux médias et à l’information.

Les réseaux sociaux : amplifier les voix de la haine

Il faudra bien aussi, comme le souligne avec détermination le journaliste Philippe Val dans Le Journal du dimanche du 18 octobre, faire le procès des réseaux sociaux. Des réseaux, ils en ont en effet la tentaculaire efficacité, mais peut-on encore les qualifier de sociaux, tant ils contribuent à amplifier les voix de la haine ? Tant ils portent au pinacle les nouveaux rois et reines du mercantilisme, aux antipodes de sujets vitaux comme le changement climatique ou notre système de santé ?

Encore une fois, la question n’est pas de savoir si Twitter, Instagram ou TikTok sont utiles –chacun en jugera avec discernement. Mais peuvent-ils, hors de toute relecture et modération, continuer de servir de réceptacles à notre narcissisme béat comme à nos haines ordinaires ? À suivre les journées précédant l’assassinat de Samuel Paty, on reste sidéré (encore) par les échanges écrits ou vidéo de tous ceux qui accusaient Samuel Paty : parents d’élèves, élèves ou commentateurs extérieurs. Effrayant.

Terreur idéologico-médiatique, bien-pensance relativiste et « casse sociale »

Ainsi, le jeune assassin savait que son geste allait porter la lumière sur lui autant que sur une « cause » que d’autres ont contribué à armer idéologiquement. Nous retrouvons l’obscurantisme, la manipulation des moins instruits, l’abandon social et la pauvreté, la frilosité des hiérarchies scolaires, la toxicité des réseaux sociaux quand ils sont mobilisés pour détruire, quand ils amplifient la violence séculaire de la rumeur. Peu à peu, la peur s’est installée entre terreur idéologico-médiatique et bien-pensance relativiste. Certes, la République n’est pas le régime de la joie constante et du consensus à tout prix. Mais les ayatollahs autoproclamés, hommes ou femmes, participent à décourager la pluralité des pensées qui fait la richesse d’une démocratie progressiste.

Après ce énième tragique rappel à l’ordre, ce sont aujourd’hui des dizaines de milliers de professeurs qui ont tout simplement peur de faire cours au nom de la société qui les rétribue pour cela, pour cette mission d’utilité publique. Depuis plusieurs décennies, cette société est pourtant prompte à dénigrer ses enseignants, ceux qui sont « au front », au contact direct des maux sociaux les plus durs, dans les zones les plus délitées. En ce vendredi d’octobre, les valeurs qui fondent notre école et notre contrat social se sont révélées plus légitimes que jamais.

Tout comme le combat mené par Charlie Hebdo. En effet, celles et ceux qui n’ont pas compris que l’enjeu n’est pas de décider du bien-fondé des caricatures, mais de soutenir leur publication parce que le blasphème n’est ni un délit ni un crime en République laïque, devraient aujourd’hui ouvrir les yeux. À moins qu’ils ne cautionnent, même s’ils s’en défendent, les dérives culturelles et politiques de l’époque. Le combat pour une société plus égale (le principe d’égalité étant, lui aussi, consubstantiel à l’école) se confond avec ceux menés pour la liberté d’expression et le droit à apprendre.

Le confinement a montré les limites de la continuité pédagogique pour les jeunes vivant dans des appartements exigus, des familles en souffrance. Il faudra aussi un jour regarder en face la réalité de la « casse sociale » dans nos campagnes comme dans nos villes, une « casse sociale » qui fait le lit de la violence et de la haine. Car le monde subit, dans sa globalité, les mêmes tensions.

Changer

Le diagnostic est posé mais il n’existe aucun remède efficace instantané. Et les mots seuls ne suffisent pas, surtout lorsque le verbe politique masque une visée électoraliste. Quelques médias se délectent des paroles de certains collégiens de l’établissement où enseignait Samuel Paty : mise en doute de l’intégrité du professeur, « et s’il l’avait bien cherché ? », paroles de jeunes sans recul et / ou sous influence des parents, paroles déjà entendues en 2015. Effet de sidération toujours. On nous expliquera que la faute incombe aux « étrangers », aux « fichés S », de quoi dédouaner les uns, les autres et nous tous collectivement. Les intégrismes s’appuient sur nos renoncements collectifs, nos petites collaborations. Sur ce terrain, la mauvaise foi de chacun le dispute aux calculs politiques des petits pouvoirs et des petits orgueils.

Il s’agirait désormais de mieux former TOUS les fonctionnaires à leur droits et devoirs, de mieux former TOUS les personnels de l’Éducation nationale au cadre civique de l’enseignement et au discours qu’ils ont à dispenser, sans grever leurs choix pédagogiques. Il s’agirait de mieux accompagner les jeunes enseignants dans un métier réformé, dont la solitude serait tempérée par une plus grande concertation – au risque d’une transformation en profondeur du volume horaire actuel régissant la profession. Il s’agirait d’ouvrir les écoles aux parents d’élèves, encore et encore, en affirmant toujours la loi et le droit. De multiplier les rencontres entre journalistes et enseignants, enseignants et parents, tout en installant durablement et effectivement, dans les programmes comme dans les emplois du temps, l’éducation aux médias et à l’information. Il s’agirait, en fait, de retisser du lien social autour des savoirs et de la connaissance. C’est ce lien que nous avons tous abdiqué. Il doit s’appuyer sur un horizon d’attente commun que la loi économique ne nous fournit pas. Pire, qu’elle ne nous permet pas de concevoir. Un lien social, un horizon partagé loin des niches culturelles et revendicatives étriquées et des privilèges de caste.

Une utopie ? Un « monde d’après » où la dignité de chacun serait la visée première, où l’intégration par le travail et l’école serait l’outil essentiel, où l’égalité des chances scolaires et sociales constituerait un horizon de liberté ? Quels sont les politiques qui nous proposent aujourd’hui ce schéma vertueux si simple, sans nuance ni compromission ?

Finalement solide sur ses vieilles valeurs, l’école reste en première ligne du combat pour l’utopie républicaine. Mais, aujourd’hui, la peur est un peu plus entrée dans les salles de classe, dans le cœur des enseignants. De quoi s’y reprendre à deux fois avant d’embrasser le plus beau métier du monde. Nous repartirons pourtant devant nos élèves le 2 novembre prochain et nous mettrons nos pas dans ceux de Samuel Paty parce que, tant qu’il y aura devant nous de grands yeux ouverts en attente de savoirs, nous y croirons.

Alexandre Lafon

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3 réflexions sur « Après la sidération »

  1. Ce texte est juste de bout en bout. Comme l’auteur l’écrit, c’est un travail de longue haleine, rendu plus difficile encore par la présence de ces “réseaux sociaux” que nous ne connaissions pas quand les territoires perdus de la République sombraient dans le silence, un silence gêné ou complice, de la part de politiciens, par exemple.
    Aujourd’hui, la tâche est immense et rien ne dit que nous pourrons la mener à bien, en profondeur, comme Alexandre Lafon le propose.
    Courage, si ce mot garde un sens.

  2. Alexandre,
    Très beau texte, beaucoup à penser et à faire…
    Ne pas trop charger l’Ecole et les professeurs de missions qui ne sont pas prioritairement les leurs. L’Ecole instruit et c’est déjà beaucoup, et si au final elle apporte une culture, des méthodes, une fierté… elle émancipe..
    Faire société, éduquer les enfants, prendre soin les uns des autres… c’est la mission de tous.

  3. Merci pour ce texte juste et courageux qui pointe les responsabilités idéologiques, médiatiques, politiques de ce meurtre abject. Et en particulier l’aveuglement volontaire de toute la classe politique sur la dégradation des conditions de travail des enseignants des ZEP et des banlieues non pas perdues, mais lâchement abandonnées par les gouvernements successifs assez naïfs pour croire au collège unique, au non-redoublement et autres solutions de facilité. Est-il encore temps de les récupérer? Il faut l’espérer car sinon, ce n’est pas l’école qui sera en danger, mais la République et la nation elle-même. Encore merci de tirer la sonnette d’alarme. Puisse-t-elle être entendue de nos gouvernants, si enclins à se boucher les oreilles!

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