“Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?…” Sur la réforme de l’évaluation des enseignants

En avril 2013, l’Inspection générale de l’Éducation nationale, répondant à une commande du ministère, remettait un rapport sur l’évaluation des enseignants, entendue comme l’appréciation de la valeur professionnelle.

Ce rapport se terminait par un paragraphe intitulé  « Améliorer l’existant sans attendre », comportant cette phrase insistante : « L’insatisfaction procurée par le système actuel d’évaluation des enseignants mérite que l’on remédie rapidement à ses principaux dysfonctionnements. »

Sept mois après, on attend toujours les premiers signes d’une amorce de réforme.

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Une analyse objective et complète des problèmes rencontrés
dans l’évaluation des enseignants

Ce rapport mériterait pourtant d’être plus qu’un numéro (2013-035), plus qu’un document sur une étagère, plus qu’une mission de plus réalisée par l’IGÉN.

Ce rapport est une analyse objective et complète des problèmes rencontrés dans et par l’évaluation des enseignants, insatisfaisante d’après toutes les enquêtes, en raison de sa nature et ses conditions (l’inspection est une indication très partielle des compétences et connaissances), sa subjectivité (pas de critères nationaux), sa périodicité (faible et très variable, donc créatrice de stress et d’iniquité), sa notation non-uniforme et relativement complexe (note administrative, note pédagogique, péréquation), son impact sur la carrière (avancement d’échelon déconnecté du mérite et susceptible de progressions à deux vitesses), son efficacité pédagogique (peu d’effets sur les pratiques de l’enseignant).

Ce constat s’accompagne d’une mise en avant de tout ce qui est laissé de côté dans l’évaluation actuelle : des référentiels explicites, un véritable soutien à la formation personnelle, des rythmes réguliers d’inspection, la mesure de l’efficacité de l’enseignement (résultats des élèves), l’évaluation de l’investissement et l’implication dans la vie de l’établissement, la reconnaissance d’une valeur professionnelle, ainsi que d’autres formes complémentaires d’appréciation (auto-évaluation, évaluation collective, entretiens avec divers acteurs du système éducatif).

Mais des propositions d’une grande prudence

Si, dans le sillage d’une étude de l’OCDE sur les politiques évaluatives (mars 2013), des questions fondamentales sont posées courageusement – réflexion sur le rôle des inspecteurs, sur celui des chefs d’établissement, sur l’efficacité des enseignants, la nécessité ou non de la notation, la nature du mérite, l’ambiguïté de l’évaluation, formative ou sommative –, on peut regretter, alors même que le rapport dénonce une coupable « acceptation collective d’un système illusoire », la prudence des propositions d’amélioration dont le nombre compense l’absence de radicalité.

Cette réforme reconnue aussi urgente que délicate à conduire est ainsi esquissée à travers une dizaine de préconisations :

– harmonisation nationale des rythmes d’évaluation avec introduction d’une différenciation selon les moments de la carrière,

– instauration de critères nationaux d’évaluation,

– élargissement de la participation de l’enseignant à son évaluation,

– amélioration des modalités de la notation, accompagnement par des pairs ou des conseillers pédagogiques,

– mise en place d’un suivi de l’évaluation,

– introduction d’entretiens trisannuels avec le chef d’établissement,

– élargissement des marges de notation,

– réflexion sur la création de conseillers pédagogiques.

L’absence de radicalité de ces préconisations implique de toute évidence qu’il faut sortir du cadre de l’existant, fût-il amélioré, pour proposer d’autres modèles de valorisation professionnelle. Et cela en commençant par disjoindre cet amalgame source de confusion : évaluation-carrière/évaluation-conseil.

Une nécessité : dissocier inspection et notation

Il faudrait alors dessaisir totalement l’inspection de la notation : la double casquette de l’inspecteur, conseiller et évaluateur, interdit toute relation honnête avec les enseignants qui sont certes demandeurs d’échanges pédagogiques, mais pas dans une situation de notation, vécue comme un nouvel examen, un énième concours.

Arrêter d’appliquer aux professeurs le modèle implicite de l’élève à guider et évaluer (même vocabulaire, mêmes « outils »  pour les uns et les autres!), mais traiter enfin les enseignants du secondaire comme on traite les enseignants du supérieur, pour qui la notation émanant du seul supérieur hiérarchique (chef de département, directeur d’IUFM), sauf cas d’insuffisance pédagogique notoire, tend à favoriser systématiquement l’avancement.

Parce que le mérite est plus partagé, plus répandu chez les enseignants que les cas avérés d’incompétence, une notation qui distingue parmi une majorité est plus inéquitable (puisque fondée sur des pourcentages et  des quotas) qu’une notation qui pénalise une vraie minorité.

La politique et les médias sont habiles à détourner l’attention de vraies questions sur de faux problèmes, « grands publics » et stérilement polémiques.

Le rapport de l’IGÉN sur l’évaluation des enseignants signale l’obstacle qui surgit à l’horizon mais les regards restent contre terre.

Alors, Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Jean Georges

L’évaluation des enseignants (rapport de l’IGÉN, n° 2013-035).

 

 

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