11 mai 2020 ? C’est dès maintenant que la classe est à réinventer !

Vittorio De Seta , « Journal d’un maître d’école », 1973.

Désormais nous le savons. Le déconfinement commence avec l’école. Le 11 mai, les écoles maternelles et élémentaires ouvrent le bal. Les 6e et les 5e suivront. Pas les 4e et les 3e, ni les lycées, pour des raisons médicales et scientifiques liées au développement de l’immunité chez les jeunes en pleine mutation hormonale. Ce sont les adultes qui sont porteurs et transmettent massivement le Covid 19. Les enfants, de façon marginale.

Le premier ministre l’a dit explicitement à l’Assemblée nationale ce mardi 28 avril après-midi, ce sont les « les avis scientifiques [qui] nous ont conduits aux décisions suivantes » . C’est à l’aune des dernières études qui écartent massivement les enfants de la pandémie que le premier ministre a tranché. Au collège les masques. Pour les enseignants des masques également. Dans les conditions de pandémie qui sont les nôtres, c’est un choix politique tenant compte à la fois des conditions sanitaires exceptionnelles et des connaissances scientifiques actuelles.

Dans le corps enseignant, le doute est patent. Comment pouvons-nous reprendre alors que les conditions sanitaires sont si aléatoires ?

Les « transparents de la République »

Les questions sont légitimes chez celles et ceux qui, contrairement aux soignants – dont on ne dira jamais assez ce que la société leur doit –, n’ont pas été applaudis aux balcons. Parmi ces « transparents de la République », comme le slame joliment Grand Corps Malade [1], les enseignants ont inventé à partir de rien, découvert les vertus et les galères du numérique pour faire face à une situation inédite.

Les heures passées à préparer les classes à distance, les photocopies faites et distribuées aux familles par les grilles de l’école ou de l’établissement secondaire, les coups de fil aux parents, et notamment à ceux dont les enfants étaient les plus fragiles socialement pour que surtout, surtout, ils ne décrochent pas. Les accompagnements parfois de visu d’élèves les plus vulnérables, les plus éloignés de tout cadre scolaire, ont existé aussi, à l’honneur de certains, afin que Samir, Aminata, Kevin, Mathieu, Aïcha, Marie, ne passent pas leur journée sur le téléphone des parents à jouer à des jeux abrutissants, et pour que la tablette ne remplace pas, des heures entières, la possibilité de lire, de rire, de jouer avec de vrais jeux, d’apprendre.

Vittorio De Seta , « Journal d’un maître d’école », 1973.

Tous ces enseignants qui ont travaillé des heures durant pour que se maintienne le fil ténu de la relation pédagogique et du travail entrepris jusqu’au mois de mars, comment la société les remerciera ? Comment les célèbrera-t-elle ?

Les enseignants, dans leur humilité habituelle, ne demandent pas tant. Pourtant il faudra le dire, le crier, le clamer. Ces « transparents de la République » sont dignes, eux aussi, des applaudissements aux balcons. Tant d’innovations, de pratiques renouvelées, de nouvelle options pédagogiques, de nouveaux regards sur les élèves, de soucis patents des enfants comme des familles ; la découverte par les enseignants de la profondeur de la misère sociale et culturelle de leur public, celles et ceux à qui ils enseignent, sans imaginer parfois aussi nettement que pendant le confinement l’écart culturel immense qui existe entre l’école et le milieu social de leurs élèves.

Alors il y a eu les imprécisions du ministre, la « confiance » affichée quand c’est la défiance vis-à-vis du corps enseignant qui a semblé dominer rue de Grenelle, l’annonce du 11 mai sans concertation avec un ministre obligé de dire le lendemain que ce n’était qu’un scénario, alors que celui choisi était celui du 1er juin, et puis le même ministre encore disant que tout est possible quand rien n’est fixé, et que des décisions sont prises quand elles sont, le lendemain, démenties en haut lieu. Tout cela use, désoriente, met plus encore le doute sur une parole ministérielle en partie discréditée.

Alors bien sûr, quand on dit « Le 11 mai tout le monde à l’école », les incompréhensions des parents comme des enseignants sont légions. Et les refus avec. Au risque du reste de ne pas être compris par celles et ceux, autres transparents de la République – infirmiers, médecins, pompiers, Samu, caissiers, éboueurs et beaucoup d’autres aux faibles salaires – qui ont continué leur travail pour nous tous. Les enseignants se déroberaient-ils ? Il faut dire que les informations imprécises sur les conditions sanitaires s’ajoutent aux incertitudes et contradictions d’un discours public devenu inaudible.

Vittorio De Seta , « Journal d’un maître d’école », 1973.

« Pour que le lien essentiel entre le maître et son élève demeure »

Et c’est Édouard Philippe qui sauve l’école… Que dit-il qui doit être lu, entendu et partagé ?

«  J’ai admiré la mobilisation de l’Éducation nationale pendant le confinement, le dévouement des milliers d’enseignants qui se sont mobilisés pour accueillir les enfants de soignants, qui resteront accueillis bien entendu dans les temps qui viennent, l’ingéniosité de tous ceux qui se sont réinventés pour offrir à leurs élèves des modalités originales d’enseignement à distance, et nous avons tous j’en suis sûr autour de nous des exemples extraordinaires d’inventivité, d’engagement, d’imagination, pour que le lien essentiel entre le maître et son élève demeure alors même que la période de confinement était en vigueur. Je veux laisser le maximum de souplesse au terrain en la matière et je sais que c’est ainsi que les directeurs d’école, les parents d’élève, les collectivités locales trouveront ensemble, avec pragmatisme, les meilleures solutions. Je leur dis que nous les soutiendrons et que je leur fais confiance [2]. »

Avons-nous bien lu ? Avons-nous entendu pareil hommage et pareille confiance rue de Grenelle ? Sincère ou non, prenons le comme tel, sans état d’âme. La parole officielle et solennelle qui paraît au Journal officiel dit explicitement « le dévouement des milliers d’enseignants qui se sont mobilisés pour accueillir les enfants de soignants ». Mais surtout, elle dit que c’est la souplesse qui guidera le pas des enseignants de cette période de déconfinement. Et, mieux encore, cette phrase qu’il faut prendre au pied de la lettre :

« Nous les soutiendrons et […]  je leur fais confiance. » 

Alors profitons-en. Inventons, soyons autonomes dans nos décisions, à l’échelle d’un bassin, d’une école, d’une cité scolaire, d’un établissement. Il reste peu de semaines. On sait que pour les élèves les plus en difficulté, ce sont des semaines gagnées sur le néant, sur le vide des écrans qui ont envahi l’espace mental des adolescents.

Rejouons Il diario di un maestro de Vittorio de Seta [3], ce film italien qui raconte un enseignant dans une classe équivalente au CM2, dans la banlieue romaine, aux prises avec la misère, et qui doit inventer d’autres formes scolaires. Faisons classe comme si nous pouvions tout penser, tout réinventer. En incluant l’école dans le contexte singulier de cette période inédite.

Jouons en éduquant à la maternelle avec les « gestes barrière » et les questions de santé publique. En élémentaire, les élèves apprendront dans ce contexte, une fois revenus à l’ordinaire de la classe, infiniment plus de choses qu’une politique des fondamentaux réduite au slogan du lire-écrire-compter, sclérosant et mutilant pour la culture et les professionnels de l’école. Faisons des masques avec les élèves, comprenons avec eux le sens des mots fraternité, solidarité, entraide. Regardons avec eux l’importance de l’hygiène, du souci de l’autre, de la sympathie et de l’attention aux plus faibles, toutes générations confondues. Les liens intergénérationnels sont à revisiter, et sont tellement riches dans les classes.

Vittorio De Seta , « Journal d’un maître d’école », 1973.

Réinventons les formes scolaires

Pourquoi les personnes âgées sont-elles touchées plus que les autres ? Comment leur écrire pour leur dire qu’on pense à elles ? Vite, un atelier d’écriture, de poésie, de récits d’imagination, de déclamations politiques et citoyennes ! Faisons des activités pour comprendre ce qu’est la fonction publique, l’utilité du travail à destination de la société, contre les politiques qui ont mené l’hôpital à la crise et les quartiers populaires à la relégation. Réinventons les formes scolaires, acceptons de ne plus être régis par un emploi du temps rigide. Redécouvrons les joies de l’interdisciplinarité. Mais aussi de l’interclasse. Que les élèves de CM s’installent à la table des CP, que les « grands » présentent leur travail, et que les « petits » montrent ce dont ils sont capables.

Installons-nous dans la cour, pour être dehors, juste dehors, et parler de ce que cela fait après le confinement. Faire la classe au soleil. Et aussi, surtout, écoutons les élèves dans ce qu’ils ont à dire. De leur expérience de confinement. De leur vie sociale. Prenons le temps et écrivons, lisons avec eux. Produisons des textes collectifs sur l’avenir, sur la société que nous pouvons espérer.

Profitons pleinement, enseignants de France, de ce moment unique dans l’histoire de notre société, où les parents, le premier ministre (et, du bout des lèvres, le ministre lui-même) ont compris et disent que nous sommes essentiels, que la relation pédagogique dans la classe (sans numérique) est fondamentale, structurante, émancipatrice, unique et qu’il faut lutter contre les inégalités sociales et que, pour cela, l’école est irremplaçable, même si, nous le savons, elle n’est pas suffisante.

Nous ne sommes pas satisfaits de la manière dont l’école rouvre ses portes ? La belle affaire au regard de ce que l’école procure aux élèves. Et ce sont les enseignants, ceux qui ont mérité de la nation au cours de cette situation inédite, qui vont devoir, fiers collectivement d’eux mêmes, pouvoir réinventer l’école.

Gabriel Bierer

[1] Dans Effets secondaires, de Grand Corps Malade sur YouTube.

[2] Discours d’Édouard Philippe, Premier ministre : Présentation de la stratégie nationale de déconfinement devant l’Assemblée nationale, 28 avril 2020.

Télécharger le pdf.

[3] Diario di un maestro, Journal d’un maître d’école, film italien en quatre épisodes de Vittorio De Seta, Rai italiana/Bavaria film, Miro cinematographica, 1973. Voir la page de présentation du film sur France Culture.

 

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