“Est-ce que j’ai le droit de dessiner une caravane ?” Entretien avec M. Juteau-Roubault, enseignante CLIN-enfants du voyage

EV, ENAF, FLE, FLS, etc., ces sigles énigmatiques renvoient à une grande diversité d’élèves et d’enseignements. À peine sait-on qu’ils concernent l’accueil à l’école des enfants du voyage (EV) et des élèves nouvellement arrivés en France (ENAF) que de nombreuses questions se posent : comment ces élèves intègrent-ils le parcours scolaire ? Quels sont les dispositifs mis en place ? Quelles sont les spécificités des enseignements du FLS (Français langue seconde) et du FLE (Français langue étrangère) ?

Les CASNAV, Centres académiques pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage, gèrent ces scolarités particulières. Des particularités qui concernent tout le système éducatif puisqu’elles posent la question centrale de l’intégration de l’ensemble des élèves.

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Rroms et Gens du voyage

Pour faire le point sur ces questions, nous amorçons une série d’entretiens avec des enseignants représentatifs. Michelle Juteau-Roubault enseigne à l’école élémentaire, en Essonne, dans une classe d’initiation (CLIN) destinée aux enfants du voyage. Avant de nous intéresser à son travail, il nous a paru nécessaire de connaître quelques éléments sur les origines et la culture des Rroms et des Gens du voyage. Le DVD Rroms et Gens du voyage édité par le CNED nous a apporté de nombreuses informations.

Avec dix millions de personnes, les Tsiganes constituent la minorité européenne la plus nombreuse. On distingue les Rroms qui vivent en Europe centrale, les Sinté (Manouches) situés en Italie, en Allemagne et dans le Nord de la France, et, enfin, les Kalé (Gitans) que l’on trouve dans la péninsule ibérique et le Sud de la France. Originaires d’Inde, ces populations sont arrivées en Europe à la fin du Moyen Âge. Elles partagent une langue, le rromani, qui a été conservée, de manière exceptionnelle, depuis mille ans.

Les Tsiganes ont une histoire douloureuse. Ils ont été persécutés, réduits en esclavage, expulsés. Lors de la Seconde Guerre mondiale, plusieurs centaines de milliers d’entre eux ont été exterminés dans les camps par les nazis. Ils sont aujourd’hui majoritairement sédentaires. Depuis 2007, les Rroms roumains et bulgares sont citoyens européens, ils peuvent circuler librement mais ils sont soumis, en France, à un régime restrictif de 150 métiers jusqu’en 2013. Privés d’emploi, les 15 000 Rroms – dont 40 % d’enfants –, qui fuient la misère et la discrimination en Roumanie et en Bulgarie, se retrouvent dans des campements de fortune, à la merci d’expulsions régulièrement médiatisées.

Souvent assimilés aux Rroms, les Gens du voyage sont en fait nombreux à avoir une origine européenne. L’appellation administrative « Gens du voyage » date de 1972 et concerne les personnes pratiquant une activité économique ambulante. La France est le pays d’Europe qui a la plus forte prédominance de familles itinérantes. Les Gens du voyage, qui représentent 400 000 personnes, sont pour la plupart de nationalité française. Une loi leur impose cependant des titres de circulation qu’ils doivent régulièrement faire viser par les autorités. Beaucoup d’entre eux souhaitent la suppression de ces titres jugés discriminatoires. Depuis la loi Besson du 5 juillet 2000, les communes de plus de 5 000 habitants sont tenues de mettre à la disposition de gens du voyage des aires d’accueil. Cette mesure a été appliquée par seulement la moitié des villes concernées.

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Entretien avec Michelle Juteau-Roubault,
enseignante CLIN-enfants du voyage

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Vous enseignez à l’école élémentaire dans une classe d’initiation pour les enfants du voyage. Quel a été votre parcours avant d’occuper ce poste ?

J’étais enseignante en classe ordinaire. Dans mon école, les enfants du voyage étaient scolarisés depuis une vingtaine d’années mais il n’existait pas de structure d’accueil spécifique. Puis, il y a six ans, une classe d’initiation a été créée, j’ai alors accepté de prendre le poste. Ma classe est une classe ouverte. En fonction de leurs besoins et des cycles d’apprentissage, les enfants sont détachés de leur classe pendant une heure ou deux par jour. Les séances se répartissent sur quatre plages horaires dans la journée.

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Votre travail nécessite de s’adapter à chaque cycle. Quelles sont les méthodes d’apprentissage ?

Il n’existe pas de méthode spécifiquement prévue pour les enfants du voyage. Un groupe d’enseignants de Vendée propose des outils pédagogiques qui fonctionnent avec des référents culturels du voyage, ce qui facilite l’entrée des enfants dans la lecture : Angelo, Laura, Dalila, Jonas… et les autres. Cette démarche est assez proche de celle des Bonnes Idées d’Alex de Guy Hervé (Hatier) destinée aux enfants en difficulté. J’aime utiliser cet ouvrage de lecture qui part d’abord de l’oral, en faisant décrire des images très simples, et qui remplace ensuite progressivement les images et les codes dessinés par des mots.

Cela permet aux enfants d’avancer avec le langage dont ils disposent, qui est généralement tout à fait adéquat. Certains enfants font des lectures d’apparence globale, d’autres passent par la segmentation syllabique. On constate – et cela est évident lorsque l’on est enseignant CLIN – que les enfants sont capables de tout comprendre et de tout réussir dans ce qui leur est proposé à portée de leur âge, sauf lire, identifier des signes écrits.

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Comment expliquer ce rapport difficile à la lecture ?

Il me semble que cela s’explique par la peur du code écrit. Pour les familles du voyage, celui-ci est porteur de problèmes et de dangers. Il est lié à la culture des gadgés, des gens qui ne sont pas du voyage. Beaucoup de parents ne savent pas lire et écrire, soit parce que leur scolarité a été trop irrégulière, soit parce qu’ils ont été dans l’impossibilité de rentrer dans les apprentissages de l’écrit. J’ai parfois vu en classe des élèves tétanisés, qui ne pouvaient pas regarder le tableau ou le papier sur lesquels figurait de l’écrit. Un enfant m’a même dit à propos des lettres et des mots : « Je ne peux pas les lire, c’est le diable ! »

Pour les enseignants CLIN, la seule solution est alors d’accueillir avec bienveillance les enfants et ce qu’ils disent de leur culture. Les récits qui constituent l’identité des gens du voyage sont transmis oralement, dans l’intimité ; il n’y a pas de mémoire écrite. Au départ, il est donc nécessaire de travailler à l’oral avec les enfants : je leur lis des textes, surtout des contes, ou alors je leur propose des dictées à l’adulte, c’est-à-dire que je transcris les histoires de leur vie quotidienne ou les commentaires que leur inspirent leurs dessins. À chaque fois, j’écris en expliquant que ces textes serviront de souvenirs, que l’on pourra les relire. Par la suite, les élèves écrivent de manière autonome, mais avec un soutien de l’enseignant.

Il serait illusoire de croire que l’apprentissage de la lecture peut se faire sous la contrainte. On ne peut pas apprendre à lire à un enfant qui ne peut pas ou ne veut pas. À une certaine époque, je me souviens que les enfants du voyage résistaient passivement à la lecture. Ils étaient gentils, ne posaient aucun problème, mais n’apprenaient pas à lire. En même temps je comprends que cela soit difficile pour les enseignants de CP d’accepter que certains enfants ne lisent pas malgré toutes les stratégies de lecture mises en œuvre.

Je connais des enseignants qui reprenaient les enfants pendant la récréation en pensant qu’il fallait expliquer davantage. Je l’ai pensé moi aussi quand je suis arrivée dans l’école mais je me suis rendu compte que la clé n’était pas là. Mon rôle en classe CLIN n’est pas de faire une répétition du cours de CP mais d’amener progressivement à la lecture en complémentarité avec le travail de mes collègues et tout en créant des passerelles culturelles entre l’univers des élèves et le monde scolaire.

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Les familles du voyage font l’objet de nombreux préjugés, vos élèves sont-ils bien acceptés dans l’école ?

Nous en avons discuté avec d’autres enseignants CLIN et nous avons tous constaté qu’autour de nous des personnes pensaient que nous vivions « dangereusement ». On m’a déjà demandé si je n’avais pas peur d’aller travailler ! Mes élèves ne sont pas violents et lorsque nous rencontrons des problèmes à l’école, ils ne sont pas liés aux enfants du voyage. En ce qui concerne les relations avec les autres enfants, des transformations évidentes ont eu lieu suite à l’apparition de la classe d’initiation. Auparavant, les enfants du voyage restaient entre eux lors de la récréation et s’opposaient parfois aux autres. Un de leur jeu était de faire un grand cercle et de bloquer au milieu des enfants qui n’étaient pas du voyage. Ils n’étaient pas violents avec eux, ne les touchaient pas, mais ils les impressionnaient.

En quelques mois, à la suite de la création du poste CLIN, la cour est devenue plus calme et il y a eu plus de jeux en commun. De même, avant la CLIN, lorsqu’une maîtresse intervenait dans une dispute à laquelle un enfant du voyage était mêlé, il n’était pas rare qu’il lui dise : « C’est parce que vous êtes raciste » ou alors « Il m’a traité de gitan ». En venant en CLIN, les enfants peuvent s’exprimer, ce qui dénoue les conflits et évite le repli sur soi.

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Quel contact avez-vous établi avec les familles de vos élèves ?

Je suis bien acceptée. Les familles ne sont pas itinérantes, elles sont sur la commune depuis une trentaine d’années. J’ai maintenant en classe les enfants d’anciens élèves. L’identité du voyage est très complexe. L’appellation « Gens du voyage » est une appellation administrative qui date de 1972 et qui évite de faire une catégorie ethnique de la population. En même temps, l’expression « du voyage » est inappropriée.

Être du voyage, cela ne veut pas dire forcément voyager. Mes élèves sont des enfants dont les familles revendiquent l’habitat en caravanes qui facilite les rapprochements familiaux et l’entraide. Ils disent d’ailleurs qu’ils auraient de grandes difficultés à dormir dans une maison. Il arrive que les grands-parents finissent par s’acheter une maison sur un petit terrain, les élèves racontent que, lorsqu’ils y dorment pour la première fois, ils ne ferment pas l’œil de la nuit car ils se sentent isolés et vulnérables.

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Vos élèves vivent-ils dans des conditions précaires ?

Il y a eu un phénomène de paupérisation qui a touché beaucoup de familles du voyage. Quand je suis arrivée dans l’école, il y a vingt ans, les parents des enfants du voyage avaient des petits métiers d’artisanat qui permettaient de vivre correctement. Ils étaient ferrailleurs, forains, vendeurs de tissus. Puis, tout a basculé, la crise les a touchés autant que tout le monde. Les familles se sont vraiment retrouvées dans la misère et l’on a assisté à un repli sur soi.

Cependant, je suis toujours surprise par la capacité de mes élèves à rebondir et à être heureux – j’ai peur d’être dans le cliché mais c’est ce que je ressens. Récemment, les familles ont créé des microentreprises d’élagage et de maçonnerie. Le problème, c’est que les parents n’ont pas de diplômes et qu’ils ont des difficultés à se reconvertir.

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Cela pourrait être une motivation pour les élèves de prolonger leur scolarité, on remarque pourtant qu’il y a peu d’enfants du voyage au collège.

Les études au collège sont perçues comme des savoirs savants qui n’auraient aucune utilité pour la vie quotidienne de nos élèves. Les familles du voyage préfèrent donc inscrire les enfants au CNED, mais c’est compliqué pour eux d’envoyer régulièrement les devoirs écrits alors que personne ne peut les aider. Il faudrait adapter des apprentissages en relation avec les métiers traditionnels exercés par les parents. Les académies sont en train de réfléchir à un dispositif qui établirait une passerelle entre l’école élémentaire et le collège.

Il faudrait également une adhésion générale des familles du voyage. Il y a cependant une progression puisque de plus en plus d’enfants du voyage sont inscrits à l’école élémentaire. Une autre difficulté de la scolarité des enfants du voyage, c’est le fait de se déplacer assez souvent, même lorsqu’ils sont sédentarisés. Les familles ne voyagent pas au gré de leur fantaisie ou pour des raisons touristiques. Elles effectuent souvent des déplacements pour des raisons familiales : pour se rendre au chevet d’une personne malade ou pour respecter les rituels autour du décès d’une personne âgée.

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Il est important de prendre en compte toutes les facettes de cette culture.

Dans mes premières séances de CLIN, la première chose que les élèves me demandaient, c’était : « Est-ce que j’ai le droit de dessiner une caravane ? ». Ils ne l’avaient jamais fait en classe entière, non pas que les maîtresses l’aient empêché mais leurs parents leur avaient expliqué qu’il valait mieux être prudent et ne pas se faire remarquer. Certains enfants s’inventaient même une vie dans une maison. Pourtant, ils ne rêvaient pas de vivre dans une maison mais dans une belle caravane.

Lorsque je suis venue sur leur terrain, je me souviens que les mères ont tenu à me montrer le confort et la propreté des caravanes. Leur lieu de vie est pourtant difficile. Les familles sont sur une aire d’accueil provisoire, installée de manière précaire. Cette aire doit être fermée. Le problème, c’est que l’installation sur un autre terrain est bloquée depuis plusieurs années en raison de l’opposition des riverains.

Propos recueillis par Léonore Nielsen

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• Le déroulement de la séance d’écriture autour des récits de la vie quotidienne ainsi que des exemples de productions d’élèves sont disponibles ici.

• Les «Cahiers pédagogiques » ont fait paraître un numéro hors série intitulé « À l’école avec les élèves roms, tsiganes et voyageurs » dont vous trouverez le sommaire ici.

• L’École des loisirs publie un recueil de témoignages et réflexions de cinquante auteurs et illustrateurs pour l’enfance et la jeunesse. Ce manifeste de 192 pages contre l’illettrisme s’intitule « Lire est le propre de l’homme ». Pour lire des extraits et commander gratuitement ce livre, consulter le site www.lirelire.org

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3 réflexions sur « “Est-ce que j’ai le droit de dessiner une caravane ?” Entretien avec M. Juteau-Roubault, enseignante CLIN-enfants du voyage »

  1. Pourquoi rappeler les origines ethniques multiséculaires des élèves ? Le fait-on pour les autres ? Certes, ces élèves ont un profil particulier et nécessitent un enseignement adapté, mais ils sont tous différents au plan des apprentissages. Même s’ils ne sont pas individualistes, nous devrions les présenter tout simplement, comme des citoyens. La question est de développer, parallèlement à leur communautarisme, une double appartenance cuturelle, tzigane et républicaine.

  2. En effet, il est essentiel de développer une double culture, tsigane et républicaine. Dans cette optique, il est souhaitable que les enseignants puissent s’informer sur la culture tsigane et sur son histoire. Le rappel des origines et de l’histoire des élèves du Voyage, qui fait partie des recommandations européennes pour les enseignants, ne conduit donc pas à une stigmatisation de ces écoliers. Connaître et comprendre la culture tsigane permet au contraire de lutter contre les amalgames et le racisme. Les enseignants pourront d’ailleurs trouver auprès des centres académiques pour la Scolarisation des Nouveaux Arrivants et des enfants du Voyage (CASNAV) des informations historiques et culturelles fort utiles à l’intégration des élèves du Voyage dans leur classe.

  3. Bonjour,

    je vous remercie pour ce petit résumé très parlant de ce que vous faites dans vos classes. Je suis étudiante en Master 2 à l’IUFM du Mans et pour mon mémoire, je cherchais des documents pour comprendre comment le bilinguisme des enfants non francophone était pris en compte à l’école. C’est grâce à des témoignages comme celui-ci que nous futurs enseignants pouvons être confortés dans notre choix.

    Merci beaucoup.
    Dionsaba

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