« Salle 204 », de Nadine Grandeau, un voyage au bout de l’Éducation nationale

Salle 204 est un récit-témoignage poignant qui ne peut laisser insensible aucun enseignant. Il raconte, à la première personne, l’histoire de Nadine Grandeau qui fut, pendant vingt-cinq ans, professeur d’allemand – et, pendant deux ans, professeur de français, sans formation, bien entendu.

Dire qu’elle avait la « vocation » serait un grand mot mais, par admiration pour quelques enseignantes passionnées de son entourage (sa mère notamment, professeur d’anglais), elle passe un Capes d’allemand et – malgré la mise en garde d’un inspecteur qui lui déconseille ce métier en la voyant « trop à l’écoute de ses élèves », incapable de dire non, de hausser le ton, de feindre une colère –, elle persiste dans cette voie, en commençant par enseigner au collège dans la banlieue havraise.

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Être professeur à l’Éducation nationale
est une fierté, un statut, une identité

Une péritonite mal diagnostiquée lorsqu’elle avait vingt ans, a laissé des séquelles : une maigreur singulière, l’impossibilité d’avoir des enfants, et une fragilité psychologique palpable, mais elle aime sa matière et se soucie des élèves pour lesquels elle prépare des cours sur mesure. De plus, elle savoure les à-côtés de l’enseignement : les rencontres avec d’autres professeurs, l’amour parfois, les lettres reconnaissantes de certains élèves qui apprécient sa sensibilité, se passionnent pour ses cours qui les marqueront durablement.

Et puis, être professeur à l’Éducation nationale est une fierté, un statut, une identité. Bref, les satisfactions parviennent à compenser ses difficultés jusqu’à son arrivée au lycée. Car, à ce niveau, il ne s’agit plus d’enseigner un vocabulaire courant en inventant des exercices ludiques… mais d’initier à une littérature souvent désespérée.

Les romantiques allemands n’ont pas l’humour des Anglais. Ils font souvent office de « professeurs de désespoir », pour reprendre le titre d’un superbe essai de Nancy Houston sur les écrivains nihilistes. En outre, les élèves, focalisés sur leurs résultats au bac, délaissent volontiers cette seconde langue, cette manière « secondaire », selon eux, qui « rapporte » peu. Les relations avec son mari, professeur de mathématiques et de musique se sont dégradées. Il faut dire qu’il se sent « déplacé » dans une classe. Elle a divorcé. Amoureuse d’un professeur de français, elle s’épuise à le porter à bout de bras…

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Un témoignage bouleversant sur la violence scolaire

Il serait dommage de raconter la suite de ce récit bouleversant et si bien écrit ! Dans un style à la fois juste, poétique par moments, réaliste quand il le faut, elle sait nous tenir en haleine de bout en bout. Pourquoi ne pourra-t-elle plus entrer dans une classe, se montrer face à trente paires d’yeux ?

Que lui a fait cette poignée d’élèves pervers pour qu’elle porte plainte et démissionne après avoir avalé de quoi mourir, et subi cinq jours de coma ? Et comment vit-on hors de la salle 204, lorsqu’on a ôté les posters qui en ornaient les murs, lorsqu’on a mis à la poubelle ses préparations de cours ? Comment vit-on avec cette blessure que même l’écriture ne saurait guérir tout à fait ?

Ce témoignage sur la violence scolaire n’a pas fini de faire parler de lui car les élèves ont changé. Ils disposent désormais d’outils qui apportent le meilleur et le pire, Facebook, Internet, permettant de jouer avec la vie d’un professeur qui ne le sera jamais plus.

Patricia Delahaie

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• « Salle 204 », de Nadine Grandeau, éditions Unicité, 120 pages.

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4 réflexions sur « « Salle 204 », de Nadine Grandeau, un voyage au bout de l’Éducation nationale »

  1. Merci à Patricia Delahaie, encore une fois, pour cette chronique qui donne envie.

    Cela me renvoie à un livre de Philippe Blondel, dont le titre, G229, rappelle forcément celui de Nadine Grandeau (celui-ci est publié chez Buchet-Chastel). Du coup, comme en écho, je vous en dis deux mots : G229, donc, un numéro de salle de classe encore, et encore un livre sur le malaise du système scolaire et de l’époque pourrait-on se dire…

    Mais si c’est effectivement un livre sur les vies d’un prof (d’Anglais) et d’un collège mêlées, ici le ton n’est ni complaisant, ni apocalyptique. C’est tour à tour drôle, poignant, effondrant, émouvant et finalement, Philippe Blondel (qui ne cache pas que c’est autobiographique), réussit à nous dire à la fois son goût pour la chose, et l’urgence de la situation.

    Et quand, au salon du livre de St-Paul-trois-Châteaux, je lui ai demandé de me le dédicacer pour un de mes enfants qui s’apprête à devenir prof, il m’a dit en souriant: “On ne peut sans doute plus dire que c’est le plus beau métier du monde, mais c’est toujours le plus important.” La formule est belle, non? En tout cas, je l’ai faite mienne.

    Laurence Abel, lectrice-conteuse et nomade du livre à Avignon.

  2. J’ai été heureux de publier ce livre qui est une réédition. Livre qui me lie à l’auteure pour des raisons personnelles. Ce livre est à la fois un témoignage et un livre d’écriture dont la force réside dans la justesse du ton. L’histoire vécue est dramatique, pourtant Nadine Grandeau a su encore la rendre plus intime sans porter de jugement, sans jamais tomber dans la caricature des élèves qui martyrisent leurs professeurs.Un livre qui sonne juste parce qu’il n’exagère rien et qui décrit sa vie comme elle a été. Elle a su mettre des mots avec sa musique à elle. Et dans cette musique elle a mis du sens. C’est peut-être là que commence la littérature.

  3. C’est au lycée que j’ai connu Nadine et j’étais là le jour où elle a été confrontée à l’horreur du site dont elle faisait l’objet, tellement inimaginable de cruauté je n’en ai pas véritablement mesuré les conséquences pour elle à ce moment là. Nous avions déjà bien sympathisé avant ; nous sommes aujourd’hui liées par une profonde amitié. Salle 204 est le premier livre que j’ai lu de Nadine -depuis je les lis tous. J’aime sa si belle écriture, douce malgré des récits souvent durs ; on la lit d’une seule traite et on en redemande.

  4. D’une seule traite, j’ai lu le livre de Jean-Philippe Blondel, et j’en ressors émue et triste. Bien sûr, nous avons tous les deux appelé nos témoignages en utilisant le numéro d’une salle de classe où nous avons enseigné. Emue et triste, car la normalité de “G229” montre que ce métier peut être lisse, gris et presque parfait commme un galet, les élèves finissent par se ressembler malgré les temps qui changent, les lycées, les collègues, les cours, les inspections, les voyages linguistiques…
    Ce livre a fait écho à certains souvenirs, même si mon parcours est nettement plus accidenté (plusieurs lieux, deux salles, au moins, l’enseignement de l’allemand, des fragilités personnelles), plus dur. Jean-Philippe Blondel a une famille, des enfants et réussit bien dans ce métier. Nous avons l’un et l’autre vécu avec des élèves (lui en direct par le biais d’une télévision) des événements historiques: le 11 septembre 2001 pour lui, la chute du mur de Berlin pour moi…
    Il me semble qu’un jeune homme ou qu’une jeune fille qui voudrait devenir professeur devrait lire nos deux livres, qui sont l’avers et le revers de la médaille, l’un écrit par un homme (avec sensibilité mais sans heurt), l’autre écrit par une femme (sans enfant, passionnée, hypersensible, victime d’une agression liée aux nouvelles technologies). Nous sommes tous les deux dans l’écriture “intime” (un peu plus de mon côté puisque rien n’a jamais été lisse). Il y a du gris dans “G229” et beaucoup de couleurs, de sensations, de violence dans “Salle 204”. Mon récit est incandescent.
    Merci, Jean-Philippe, de montrer le travail du temps, de l’ennui, dans ce métier particulier. Vous ne quitterez pas la salle G229, et je ne retournerai jamais dans la “Salle 204”, mais ce métier à risques, il y a si peu de livres qui en parlent…Le vôtre mérite sa large médiatisation (dans l’émission “la grande librairie”, à lire en vacances), le mien,en mériterait un peu…
    Merci à Patricia Delahaie d’avoir parlé de “Salle 204”.
    dans le blog de l’Ecole des Lettres : nos livres sont complémentaires et se répondent. Ils sont “vrais”, l’un comme l’autre. Un prof d’anglais, une prof d’allemand, de la même génération (allez, je suis un peu plus âgée), nos salles auraient pu se jouxter…

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