Pour comprendre le génocide des Tutsi au Rwanda : la littérature du témoignage (1994-2019)

Mémorial du génocide des Tutsi de Kigali

Le 7 avril 2019 était commémoré le vingt-cinquième anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda [1], le dernier d’un XXe siècle marqué par bien des massacres et des violences à l’encontre de populations civiles. En avril 1994, au lendemain de l’attentat contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana débute la mise à mort organisée de la minorité Tutsi et des Hutu modérés sur tout le territoire. Une partie importante de la population prend part aux tueries encadrées par le pouvoir Hutu en place.

La communauté internationale s’avère impuissante, malgré la présence ou l’envoi de quelques contingents de casques bleus pour éviter le pire. Il faut attendre juillet et la victoire militaire du Front patriotique rwandais (FPR – à majorité Tutsi) venu de l’extérieur, pour que cessent les massacres dans les villages, les villes, les collines et les marais où les Tutsi survivants s’étaient pour certains cachés. Ce génocide de cent jours a causé la mort, essentiellement par armes blanches, de plus d’un million de personnes, hommes, femmes, enfants. L’action de la France, soutien au régime d’Habyarimana, fait toujours polémique. L’opération Turquoise qu’elle mène à partir de juin sous couvert de l’ONU facilite la fuite par centaines de milliers de bourreaux hutus au Zaïre avec leurs familles [2].

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« Le monstre de la mémoire », de Yishaï Sarid : la mémoire à la folie

« Le monstre de la mémoire », de Yishaï SaridVoilà un roman explosif, radical et sans doute nécessaire. Comment transmettre aux nouvelles générations la Shoah, crime majeur (mais loin d’être unique) du XXe siècle, le crime conçu et mené de façon méthodique comme une entreprise industrielle requérant ingénieurs et exécutants zélés pour exterminer un peuple à l’échelle mondiale ? Comment le raconter, le montrer, garder intacte la puissance de l’événement ?

Le narrateur du Monstre de la mémoire écrit une lettre au directeur de Yad Vashem pour relater son expérience et montrer comment ce qui est devenu une épreuve, l’a conduit à un débordement, une dernière erreur ou « faute ». Le roman d’Yshaï Sarid est souvent excessif, violent par les questions et les paradoxes qu’il soulève, mais c’est la principale vertu du roman que de mettre le lecteur en question et de susciter le débat. L’auteur, avocat et romancier, a écrit un roman policier salué et primé, Le Poète de Gaza, et est aussi l’auteur d’une dystopie que les élucubrations d’un président américain et de son ami israélien rendent depuis peu possible : Le Troisième Temple. Sarid prend parti en écrivant, il glisse un fer dans la plaie.

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« Cuban Network », d’Olivier Assayas

« Cuban Network », d’Olivier Assayas

Édgar Ramírez dans « Cuban Network », d’Olivier Assayas © Memento Films Distribution

Martin Ritt, un metteur en scène américain un peu oublié aujourd’hui, réalise en 1965 L’espion qui venait du froid, et offre avec ce film d’espionnage (non moins délaissé), une relecture du genre alors en plein âge d’or. Négligeant le cahier des charges auquel est assigné l’agent bondissant 007, Ritt tourne son film à la lueur d’un noir et blanc superbement austère et préfère explorer les tourments psychologiques de son personnage principal (oppressante interprétation de Richard Burton).

Avec Cuban Network, Olivier Assayas n’envisage pas, pour sa part, de renouveler le genre, mais son propos autant que son traitement offrent de faire un pas de côté, et de porter sur ses protagonistes (des espions cubains castristes) et leur mission un regard compréhensif qui ne manquera pas d’attirer quelques reproches à son auteur. Pour autant, anticipant la polémique (l’espion castriste comme héros), Assayas a pris le parti d’une certaine neutralité d’écriture, ce qui n’est, en revanche, pas sans nuire à la lisibilité de ses intentions et, par conséquent, à la puissance dramatique de Cuban Network, le dix-huitième long-métrage de fiction de son auteur.

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« A Hidden Life » ( « Une vie cachée »), de Terrence Malick : éthique et politique

Des documents d’archives en noir et blanc sur écran carré accompagnés par un passage de la Passion selon saint Mathieu de Bach ouvrent ce film par les images des rassemblements et des parades des troupes nazies.

Il s’agit de mettre en place le cadre historique : l’année 1938, cruciale pour le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, dû à la politique agressive de conquête du Reich. Elle voit s’intensifier les pressions de l’Allemagne et des nazis autrichiens pour réunir leurs populations au sein d’une même nation. Les troupes de la Wehrmacht entrent en Autriche le 12 mars 1938 pour annexer, sans rencontrer la moindre opposition, ce pays qui lui fournit ses partisans et ses séides les plus enthousiastes.

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« Fleurs de soleil », de Simon Wiesenthal, du livre à la scène

« Fleurs de soleil », de Simon WiesenthalC’est une gageure que de faire entendre un grand texte, par un large public. Le pari est pourtant réussi avec l’adaptation pour la scène de Fleurs de soleil (les tournesols), de Simon Wiesenthal, grâce à l’interprétation toute en sobriété et gravité de Thierry Lhermite qui, loin de son image médiatique, apporte pudeur et retenue à l’évocation de ce déporté juif à qui un jeune SS mourant, Karl, demande le pardon.

L’action, la narration plus exactement, se situe entre 1942 et 1946, depuis le jour de la confrontation entre Simon Wiesenthal et Karl, jusqu’au jour de la rencontre entre le survivant des camps et la mère du jeune SS : entre ces deux bornes, les tourments d’une conscience, un homme entouré par la mort et pourtant culpabilisé par le silence qu’il avait opposé au soldat allemand, jusqu’à ce demi rachat de sa conscience lors de la visite à la mère, émouvante et noble.

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Cinéma et histoire : « La Liste de Schindler », de Steven Spielberg

Voilà vingt-cinq ans sortait sur les écrans la Liste de Schindler (Schindler’s List) du réalisateur américain Steven Spielberg, auteur de films à succès comme la saga Indiana Jones ou Les Dents de la mer. Après deux incursions comique (Sugarland Express, 1979) et dramatique (L’Empire du soleil, 1987) du côté de la Seconde Guerre mondiale, le cinéaste américain prend à bras le corps la Shoah comme sujet d’un film de fiction.

Son objectif ? Transmettre l’histoire du génocide des juifs d’Europe à travers l’histoire d’un nazi devenu Juste parmi les Nations pour avoir sauvé plus de mille juifs de la mort. Mais peut-on donner à voir l’indicible de l’extermination génocidaire à travers une œuvre de fiction ? Le travail de mémoire de l’artiste, forcément subjectif, suffit-il à dépasser le devoir d’histoire ? Des débats polémiques ont entouré la sortie du film, aujourd’hui considéré comme une incontournable réussite du réalisateur et du cinéma d’histoire.

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« 1917 », de Samuel Mendes, et la guerre continue…

« 1917 », de Samuel MendesÀ peine terminées les commémorations de la Grande Guerre et de son Centenaire, le long métrage de Samuel Mendes, 1917, qui vient de sortir en France, nous rappelle la fascination qu’exerce durablement ce conflit dans les mémoires contemporaines. Le film bat actuellement tous les records de fréquentation aux États-Unis, allant jusqu’à devancer le blockbuster Star Wars IX, l’Ascension de Skylwalker, attendu comme le grand succès de la fin de l’année 2019.

Avec dix nominations aux Oscar, 1917 entre d’ores et déjà dans la catégorie des œuvres incontournables. Pourtant, l’histoire de la Première Guerre mondiale n’occupe pas une place prépondérante dans l’enseignement et l’espace public nord-américain, loin s’en faut, même si le Centenaire a été l’occasion d’une réappropriation de cette période historique à travers l’action des autorités et des chercheurs.

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Où est Charlie ? Cinq ans après les attentats de 2015

"L'Après-Charlie". Vingt questions pour en débattre sans tabou"

Paris, Carreau du Temple, novembre 2015 © CR

« Les sociétés se maintiennent parce qu’elles sont capables  de transmettre d’une génération à une autre leurs principes et leurs valeurs. À partir du moment où elles se sentent incapables de rien transmettre,  ou ne savent plus quoi transmettre et se reposent sur les  générations qui suivent, elles sont malades. »
Claude Lévi-Strauss dans De près et de loin,  entretien avec Didier Eribon, Seuil, 1988, p. 222.

La France et avec elle une partie du monde ont commémoré le cinquième anniversaire des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, qui ont fait dix-sept victimes dont deux agents des forces de l’ordre à Paris et Montrouge, auxquelles il faut ajouter les trois terroristes abattus. Le 7 janvier 2015 tombaient sous les balles de deux terroristes radicalisés une grande partie des caricaturistes et journalistes de la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo.

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