« Nos défaites », de Jean-Gabriel Périot. Cinéma et politique à l’école

« Nos défaites », de Jean-Gabriel PériotQuand Le Luxy, le cinéma « Art et Essai » d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), lui propose de « venir faire un film avec la classe de 1re option cinéma-audiovisuel du lycée Romain-Rolland [durant l’année scolaire 2017-2018] », le réalisateur Jean-Gabriel Périot est surpris, intrigué. Il trouve l’idée « singulière ».

Car il ne s’agit pas de tourner une œuvre collective ni d’aider des lycéens à réaliser leur propre film, mais bien d’élaborer un film « avec » eux, et de faire d’eux les « acteurs » du projet (pédagogique) dont Périot serait le réalisateur.

À la fois placés devant et derrière la caméra, les élèves seraient ainsi situés durant leur année scolaire au cœur du processus de création, tant technique qu’artistique et intellectuel, de l’objet filmique.

Continuer la lecture

« La Vie de Galilée », de Bertolt Brecht, à la Comédie-Française

« La Vie de Galilée », de Bertolt Brecht, à la Comédie-Française

« La Vie de Galilée », de Bertolt Brecht, mise en scène d’Éric Ruf © Comédie-Française

La Comédie-Française a l’art d’alterner les spectacles et de croiser les pièces les plus diverses : on peut rire actuellement avec La Puce à l’oreille, mais on peut aussi, chose plus rare et plus précieuse encore, réfléchir intelligemment avec La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, mise en scène par Éric Ruf.

Loin d’être ennuyeuse ou pontifiante, cette nouvelle version, de sa distribution à sa mise en scène, de ses costumes à ses décors, de son texte à ses interprètes, fait plus que donner à entendre un débat d’idées, le conflit entre la science et la superstition, entre la vérité et l’obscurantisme, elle fait vivre cette lutte en lui donnant une chair, un cœur et un esprit, l’incarnant dans un homme, Galilée, à la fois profondément humain, et profondément savant.
Continuer la lecture

Contre les idées reçues. L’Afrique entre au Collège de France

Atlas catalan, manuscrit enluminé d'Abraham Cresques (1325-1387) : Nomade d'Afrique et seiigneur de Guinée, 1375 © BNF

Atlas catalan, manuscrit enluminé d’Abraham Cresques (1325-1387) : Nomade d’Afrique et seigneur de Guinée, 1375 © BNF

Leçon inaugurale de François-Xavier Fauvelle
au Collège de France

Le 3 octobre dernier, François-Xavier Fauvelle était introduit par ses pairs dans la prestigieuse institution du Collège de France et avec lui, toutes les Afriques. Chercheur pluridisciplinaire, historien, archéologue, François-Xavier Fauvelle s’est attaché à nous livrer depuis plusieurs années une histoire de l’Afrique connectée, vivante et globale, toujours en mouvement.

En ouvrant la réflexion épistémologique sur l’écrit et l’archéologie, ses travaux proposent de penser la variété et la singularité des mondes africains en luttant contre les préjugés d’une Afrique « sans histoire ».

Continuer la lecture

« Alice et le Maire », de Nicolas Pariser, un conte social et politique

« Alice et le Maire », de Nicolas PariserIl n’est guère de cinématographie plus difficile, plus risquée, plus insaisissable que le film politique. S’interroger sur la manière dont la politique se pratique au quotidien et dans le secret du pouvoir, tenter d’en saisir les codes et les usages, c’est s’attaquer à une matière ingrate, peu cinégénique, dont la vraisemblance passe par un mécanisme d’idées que seul le temps long autorise.

Le cinéma hexagonal s’est souvent montré à cet égard peu convaincant, peu enclin à croire aux possibilités de ses propres représentations. Trop démonstratif, naïf ou simpliste à force d’artifices et de raccourcis. Caricatural, ou lesté de pesantes intentions ou de messages grandiloquents, qui amusent ou navrent à défaut d’emporter les suffrages.

Mais quelle joie s’empare parfois du critique à se voir si brillamment contredit. Évitant tous les écueils du genre, et comme son honorable devancier, L’Exercice de l’État, de Pierre Schoeller en 2011, Alice et le Maire de Nicolas Pariser pourrait prétendre au titre de parfait contre-exemple.

Continuer la lecture

« Le Ghetto intérieur », de Santiago H. Amigorena

« Le Ghetto intérieur », de Santiago H. AmigorenaFace à l’événement

« Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé à écrire un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né […] Les quelques pages que vous tenez entre vos mains sont à l’origine de ce projet littéraire. » Ces phrases figurent en préambule du Ghetto intérieur, roman d’un écrivain dont le projet autobiographique se construit autour de titres comme Une enfance laconique, Une jeunesse aphone ou Une adolescence taciturne.

Cinéaste et scénariste (notamment de films de Cedric Klapisch) Santiago H. Amigorena, revient ici sur un épisode qui concerne son grand-père, Vicente Rosenberg, mais il le met en forme car il ne l’a pas entendu de ce grand-père plus que taciturne, quasiment muet.

Continuer la lecture

« Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours », de Gérard Noiriel

« Une histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours », de Gérard NoirielDéconstruire les mots (maux) de la domination

Gérard Noiriel est aujourd’hui l’un des historiens les plus engagés sur le terrain de la démocratisation du savoir et du débat civique. Dans la lignée des courants humanistes, des héritages de Marc Bloch ou de Michel Foucault, démocratie et citoyenneté critique passent selon lui par l’étude des enjeux de pouvoir autour précisément de la connaissance et des discours qui disent l’autre et le vivre-ensemble.

Des enjeux de l’immigration en France, de l’identité nationale ou des lois mémorielles, le socio-historien (qui vise à interroger les relations de pouvoir entre groupes et individus et les catégories de pensée comme la Nation, l’opinion publique, qui ont une histoire), déconstruit les idées reçues, les discours convenus et l’étroitesse conceptuelle des politiques comme celle de certains de ses collègues historiens, trop aveuglés par le rôle d’expert qui leur est aujourd’hui accolé.

Continuer la lecture

« Les Hirondelles de Kaboul », de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec

On peut s’étonner que le sinistrement célèbre régime des talibans (pluriel de taleb, « étudiant en théologie ») suscite presque autant d’images d’animation que d’images de films « traditionnels ». Est-ce à dire que la réalité montrée par le cinéma est à ce point insoutenable qu’il faille en adoucir la figuration ?

Doit-on voir là un désir, ou un besoin, de toucher un public plus large, plus jeune – un public à éduquer ? Ou encore une difficulté de la représentation que seul un metteur en scène afghan serait en mesure d’aborder avec légitimité et justesse, comme le fit notamment Siddiq Barmak en 2003 avec son déchirant Osama (film tourné avec des comédiens non-professionnels qui, signalons-le, figure toujours au programme de « Collège au cinéma », tous niveaux confondus) ?

Quoi qu’il en soit, après l’admirable Parvana, une enfance en Afghanistan de l’Irlandaise Nora Twomey, sorti début 2018 et reprenant pour partie la trame d’Osama, c’est au tour du cinéma d’animation, hexagonal cette fois, de s’intéresser au règne des talibans qui, souvenons-nous, soumirent la quasi-totalité de l’Afghanistan à un islam (sunnite) ultra-orthodoxe entre 1996 et 2001.

Continuer la lecture

Une enquête en terre indienne et un peu plus : « La Note américaine », de David Grann

Des romans ethnographiques de Tony Hillerman qui nous introduisent à la culture navajo jusqu’à Cœur de tonnerre, le film qui mêle FBI et affaires indiennes, nous sommes familiarisés depuis une trentaine d’années avec le roman policier en terre indienne pour reprendre l’intitulé d’une collection fondamentale dirigée par Francis Geffard.

David Grann, s’il ne néglige pas le suspens, aborde plusieurs genres dans La Note américaine à mesure qu’il franchit les cercles d’une enquête toujours plus inquiétante.

Continuer la lecture