La (Grande) guerre sanitaire

Discours d’Emmanuel Macron le 16 mars 2020.

« Nous sommes en guerre », déclarait à six reprises le 16 mars le président Emmanuel Macron dans son allocution télévisée. En guerre sanitaire certes, mais en guerre tout de même, de celle qui rappelle la Grande, la préférée de Georges Brassens [1].

Le Président n’a pas hésité à se référer (encore) à Georges Clemenceau, appelé à la présidence du Conseil par Raymond Poincaré en novembre 1917, alors que la République traverse une période de doute après plus de trois années de guerre. Ce dernier, qui avait fustigé durant des mois dans son journal L’Homme libre, devenu du fait de la censure L’Homme enchaîné, la « mollesse » ou la « couardise » des autorités et des profiteurs de guerre, prend les rênes de la République avec un mot d’ordre : « Je fais la guerre » (discours du 8 mars 1918).

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« Where is Jimi Hendrix », de Marios Piperides

« Where is Jimi Hendrix », de Marios PiperidesWhere is Jimi Hendrix ?, l’astucieux premier long-métrage du réalisateur chypriote Marios Piperides, témoigne à la fois de l’existence d’une petite cinématographie insulaire et du quotidien d’un pays dont le visage s’invite rarement sur nos écrans, à la navrante et sporadique exception des échouages d’exilés sur ses plages ou encore à celle des tensions entre la Turquie et l’UE autour des gisements de gaz en Méditerranée.

Son auteur, né en 1975 à Nicosie, y parle de sa ville – du passé qui la hante et du présent qui l’occupe –, et il le fait de la manière la plus plaisante, usant des ressorts de la comédie pour dresser un état des lieux d’une situation géopolitique vieille de quarante-six ans. Quarante-six ans que Chypre et sa capitale vivent coupés en deux.

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 « La Paix avec les morts », de Rithy Panh et Christophe Bataille

La paix avec les morts, de Rithy Panh et Christophe BataillePassage entre les mondes

« La nuit des rescapés n’est pas une veille : c’est l’autre monde qui ne cesse pas. »

Cette phrase, Rithy Panh l’écrit après une visite à « Marceline », cette Marceline Loridan que nous avons connue comme survivante des camps, camarade de Simone Veil, cinéaste et écrivaine. D’un crime l’autre, de Birkenau à Kraing Ta Chan, une même histoire se raconte, se répète.

Le cinéaste né à Phnom Penh a filmé les bourreaux dans S21, reconstitué son enfance dans L’Image manquante et le dialogue qu’il engage avec les disparus dans Les Tombeaux sans noms. Paix avec les morts, co-écrit comme L’Élimination avec Christophe Bataille, fait écho à ce dernier documentaire.

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Pour comprendre le génocide des Tutsi au Rwanda : la littérature du témoignage (1994-2019)

Mémorial du génocide des Tutsi de Kigali

Le 7 avril 2019 était commémoré le vingt-cinquième anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda [1], le dernier d’un XXe siècle marqué par bien des massacres et des violences à l’encontre de populations civiles. En avril 1994, au lendemain de l’attentat contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana débute la mise à mort organisée de la minorité Tutsi et des Hutu modérés sur tout le territoire. Une partie importante de la population prend part aux tueries encadrées par le pouvoir Hutu en place.

La communauté internationale s’avère impuissante, malgré la présence ou l’envoi de quelques contingents de casques bleus pour éviter le pire. Il faut attendre juillet et la victoire militaire du Front patriotique rwandais (FPR – à majorité Tutsi) venu de l’extérieur, pour que cessent les massacres dans les villages, les villes, les collines et les marais où les Tutsi survivants s’étaient pour certains cachés. Ce génocide de cent jours a causé la mort, essentiellement par armes blanches, de plus d’un million de personnes, hommes, femmes, enfants. L’action de la France, soutien au régime d’Habyarimana, fait toujours polémique. L’opération Turquoise qu’elle mène à partir de juin sous couvert de l’ONU facilite la fuite par centaines de milliers de bourreaux hutus au Zaïre avec leurs familles [2].

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« Le monstre de la mémoire », de Yishaï Sarid : la mémoire à la folie

« Le monstre de la mémoire », de Yishaï SaridVoilà un roman explosif, radical et sans doute nécessaire. Comment transmettre aux nouvelles générations la Shoah, crime majeur (mais loin d’être unique) du XXe siècle, le crime conçu et mené de façon méthodique comme une entreprise industrielle requérant ingénieurs et exécutants zélés pour exterminer un peuple à l’échelle mondiale ? Comment le raconter, le montrer, garder intacte la puissance de l’événement ?

Le narrateur du Monstre de la mémoire écrit une lettre au directeur de Yad Vashem pour relater son expérience et montrer comment ce qui est devenu une épreuve, l’a conduit à un débordement, une dernière erreur ou « faute ». Le roman d’Yshaï Sarid est souvent excessif, violent par les questions et les paradoxes qu’il soulève, mais c’est la principale vertu du roman que de mettre le lecteur en question et de susciter le débat. L’auteur, avocat et romancier, a écrit un roman policier salué et primé, Le Poète de Gaza, et est aussi l’auteur d’une dystopie que les élucubrations d’un président américain et de son ami israélien rendent depuis peu possible : Le Troisième Temple. Sarid prend parti en écrivant, il glisse un fer dans la plaie.

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« Cuban Network », d’Olivier Assayas

« Cuban Network », d’Olivier Assayas

Édgar Ramírez dans « Cuban Network », d’Olivier Assayas © Memento Films Distribution

Martin Ritt, un metteur en scène américain un peu oublié aujourd’hui, réalise en 1965 L’espion qui venait du froid, et offre avec ce film d’espionnage (non moins délaissé), une relecture du genre alors en plein âge d’or. Négligeant le cahier des charges auquel est assigné l’agent bondissant 007, Ritt tourne son film à la lueur d’un noir et blanc superbement austère et préfère explorer les tourments psychologiques de son personnage principal (oppressante interprétation de Richard Burton).

Avec Cuban Network, Olivier Assayas n’envisage pas, pour sa part, de renouveler le genre, mais son propos autant que son traitement offrent de faire un pas de côté, et de porter sur ses protagonistes (des espions cubains castristes) et leur mission un regard compréhensif qui ne manquera pas d’attirer quelques reproches à son auteur. Pour autant, anticipant la polémique (l’espion castriste comme héros), Assayas a pris le parti d’une certaine neutralité d’écriture, ce qui n’est, en revanche, pas sans nuire à la lisibilité de ses intentions et, par conséquent, à la puissance dramatique de Cuban Network, le dix-huitième long-métrage de fiction de son auteur.

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« A Hidden Life » ( « Une vie cachée »), de Terrence Malick : éthique et politique

Des documents d’archives en noir et blanc sur écran carré accompagnés par un passage de la Passion selon saint Mathieu de Bach ouvrent ce film par les images des rassemblements et des parades des troupes nazies.

Il s’agit de mettre en place le cadre historique : l’année 1938, cruciale pour le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, dû à la politique agressive de conquête du Reich. Elle voit s’intensifier les pressions de l’Allemagne et des nazis autrichiens pour réunir leurs populations au sein d’une même nation. Les troupes de la Wehrmacht entrent en Autriche le 12 mars 1938 pour annexer, sans rencontrer la moindre opposition, ce pays qui lui fournit ses partisans et ses séides les plus enthousiastes.

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« Fleurs de soleil », de Simon Wiesenthal, du livre à la scène

« Fleurs de soleil », de Simon WiesenthalC’est une gageure que de faire entendre un grand texte, par un large public. Le pari est pourtant réussi avec l’adaptation pour la scène de Fleurs de soleil (les tournesols), de Simon Wiesenthal, grâce à l’interprétation toute en sobriété et gravité de Thierry Lhermite qui, loin de son image médiatique, apporte pudeur et retenue à l’évocation de ce déporté juif à qui un jeune SS mourant, Karl, demande le pardon.

L’action, la narration plus exactement, se situe entre 1942 et 1946, depuis le jour de la confrontation entre Simon Wiesenthal et Karl, jusqu’au jour de la rencontre entre le survivant des camps et la mère du jeune SS : entre ces deux bornes, les tourments d’une conscience, un homme entouré par la mort et pourtant culpabilisé par le silence qu’il avait opposé au soldat allemand, jusqu’à ce demi rachat de sa conscience lors de la visite à la mère, émouvante et noble.

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