« Histoires de la nuit », de Laurent Mauvignier : un conte de nos temps obscurs

Disons-le d’emblée, ce roman est l’un des plus puissants de la rentrée automnale.

Histoires de la nuit se déroule en une soirée, en un lieu, et l’action principale se résume en peu de mots : un trio mal intentionné pénètre dans un hameau et terrorise ses rares habitants. Au terme de cette épreuve, le sang coulera. C’est un thriller, un livre qu’on ne lâche pas avant de l’avoir lu jusqu’au bout, mais c’est aussi et surtout un roman de Laurent Mauvignier, dont on retrouve l’écriture, les thématiques et des noms désormais familiers. Continuer la lecture

Le long chemin de Jeff

Qui est Joseph Kessel ? Question étonnante en apparence : le collégien ou le professeur dira l’auteur du Lion, du Petit âne blanc, présents dans ces volumes de la « Pléiade ». Et parfois, si le collégien a étudié avant nos années, celui d’Une balle perdue, roman sur les émeutes de Barcelone en 1934, et sur la vieille opposition entre Catalogne et Castille. Le passionné des années folles songera au noctambule, flambeur, séducteur, passant ses nuits à Montmartre avec tout ce que Paris compte de personnalités plus ou moins fréquentables.

Sur le plan politique, il n’est pas très regardant non plus : Carbuccia, Suarez, Béraud… ils deviennent bien encombrants quand au milieu des années, ils prennent un virage serré à l’extrême-droite. Ils étaient de grands amis, Kessel s’éloigne.

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« De l’autre côté du pont », de Padma Venkatraman ou le courage des laissés pour compte

• « De l’autre côté du pont », de Padma VenkatramanComment réagir aux violences du père (Appa) qui tous les soirs rentre ivre et s’en prend à la douce Amma, la mère ? Un soir il va même jusqu’à lui casser le bras. Viji, onze ans, assiste impuissante aux colères de son père jusqu’au jour où il s’en prend à Rukku, sa sœur aînée. Rukku souffre d’une déficience mentale et Viji ne saurait accepter qu’on s’en prenne à elle.

Comprenant que leur mère ne trouvera jamais le courage de s’opposer à son mari, elle décide de fuir avec Rukku et de gagner la grande ville la plus proche Chennai – anciennement Madras, dans le sud de l’Inde.

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 « Le Pays des autres », de Leïla Slimani

« Le pays des autres », de Leïla SlimaniAprès le triomphe commercial et public de Chanson douce, Leïla Slimani change apparemment de projet. Elle s’éloigne de l’époque contemporaine et du fait divers pour peindre une fresque en trois tomes dont les racines plongent dans la Seconde Guerre mondiale et l’engagement des peuples colonisés.

On pourrait faire le rapprochement avec L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante qui brosse un portrait puissant et très ample de l’Italie de l’après-guerre en s’attachant à des destins de femmes (ou, dans un contexte français, à L’Art de perdre d’Alice Zeniter).

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« L’Estrange Malaventure de Mirella », de Flore Vesco, prix Vendredi 2019

« L’Estrange Malaventure de Mirella », de Flore Vesco, prix Vendredi 2019

L’école des loisirs, « Médium », disponible en version numérique (2, 99 €).

Joyeusement transgressif, le roman de Flore Vesco, L’Estrange Malaventure de Mirella, est une réussite absolue qui repousse encore un peu la frontière entre littérature jeunesse et littérature tout court. La quatrième de couverture prévient le lecteur : il s’agit de l’histoire des rats de Hameln, une histoire que l’on croit connaître mais que les frères Grimm ou Mérimée se sont contentés de rapporter telle qu’elle avait été colportée, c’est-à-dire mal !

La véritable héroïne de cette histoire est la jeune orpheline Mirella enrôlée dans les rangs des porteurs d’eau par le bourgmestre de Hameln. Son quotidien n’est pas drôle : toute la journée elle se doit de porter l’eau de la Wieser à qui lui en demande et, quand vient le soir, elle dîne d’un brouet insipide et dort sur une paillasse avec ses compagnons d’infortune, des garçons, des orphelins dont la concupiscence l’oblige à sans cesse se tenir sur ses gardes.

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« Le Discours », de Fabrice Caro

Les occasions de rire et de se détendre sont actuellement assez rares. Le repli sanitaire oblige à trouver en soi des ressources propres à se renouveler, à inventer quotidiennement des moyens de fuir l’enfermement. Le discours, le deuxième roman de Fabrice Caro, publié en 2018 chez Gallimard et sorti il y a peu en format de poche, en offre un des plus sûrs et, assurément, des plus drôles.

Reste maintenant que nos librairies soient vite, et à raison, considérées comme des « commerces de première nécessité »… Faute de quoi, on pourra se tourner vers la librairie en ligne des indépendants du secteur.

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Lire le roman policier : séminaire de l’INSPÉ de Paris

L’INSPÉ de l’académie de Paris organise en février et mars un séminaire sur le roman policier. Quatre rencontres avec des auteurs sont prévues, de 13 h 30 à 15 h 30, les mardis suivants :
– 25 février : Jean-Hugues Oppel ;
– 3 mars : Pierre Bayard ;
– 10 mars : Tanguy Viel ;
– 17 mars : Malika Ferdjoukh.

Les échanges porteront sur certaines œuvres des invités et sur les formes et enjeux du roman policier contemporain.

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« Le monstre de la mémoire », de Yishaï Sarid : la mémoire à la folie

« Le monstre de la mémoire », de Yishaï SaridVoilà un roman explosif, radical et sans doute nécessaire. Comment transmettre aux nouvelles générations la Shoah, crime majeur (mais loin d’être unique) du XXe siècle, le crime conçu et mené de façon méthodique comme une entreprise industrielle requérant ingénieurs et exécutants zélés pour exterminer un peuple à l’échelle mondiale ? Comment le raconter, le montrer, garder intacte la puissance de l’événement ?

Le narrateur du Monstre de la mémoire écrit une lettre au directeur de Yad Vashem pour relater son expérience et montrer comment ce qui est devenu une épreuve, l’a conduit à un débordement, une dernière erreur ou « faute ». Le roman d’Yshaï Sarid est souvent excessif, violent par les questions et les paradoxes qu’il soulève, mais c’est la principale vertu du roman que de mettre le lecteur en question et de susciter le débat. L’auteur, avocat et romancier, a écrit un roman policier salué et primé, Le Poète de Gaza, et est aussi l’auteur d’une dystopie que les élucubrations d’un président américain et de son ami israélien rendent depuis peu possible : Le Troisième Temple. Sarid prend parti en écrivant, il glisse un fer dans la plaie.

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