Peter Handke, Prix Nobel 2019

Peter Handke dans les années 1980

Qui a aimé le cinéma dans les années soixante-dix ou quatre-vingt a encore dans les yeux et les oreilles des images et les sons des films écrits par Peter Handke, avec Wim Wenders : Alice dans les villes, Faux Mouvement, Au fil du temps mais aussi, pour son début impressionnant, Les Ailes du désir. Et puis il y a eu La Femme gauchère, à la fois roman et film de Peter Handke.

Cette façon dont un homme racontait comment une femme s’écarte de l’homme avec qui elle vit, la façon dont elle construit sa vie, c’était, comme les films d’Alain Tanner avec Bruno Ganz ou Bulle Ogier, un parfum de liberté, une énergie retenue si l’on ose la formule, qui manque cruellement à notre époque cadenassée et angoissée.

Continuer la lecture

« Par les routes », de Sylvain Prudhomme

Une utopie

Parmi les villages que compte la France, il en est un qui s’appelle Camarade. Il se trouve dans l’Ariège. C’est là que se termine Par les routes, par une rencontre comme semble les aimer l’auteur, qui en racontait déjà une, en Camargue, dans Légende, son précédent roman. Mais partons du début et de retrouvailles.

Sacha, narrateur de ce roman, est venu à V., gros village dans le sud-est de la France, pour se poser,  et trouver « la juste dose d’isolement qui me permettrait enfin de me ramasser, de me reprendre, peut-être de renaître ».

Continuer la lecture

« Le Ghetto intérieur », de Santiago H. Amigorena

« Le Ghetto intérieur », de Santiago H. AmigorenaFace à l’événement

« Il y a vingt-cinq ans, j’ai commencé à écrire un livre pour combattre le silence qui m’étouffe depuis que je suis né […] Les quelques pages que vous tenez entre vos mains sont à l’origine de ce projet littéraire. » Ces phrases figurent en préambule du Ghetto intérieur, roman d’un écrivain dont le projet autobiographique se construit autour de titres comme Une enfance laconique, Une jeunesse aphone ou Une adolescence taciturne.

Cinéaste et scénariste (notamment de films de Cedric Klapisch) Santiago H. Amigorena, revient ici sur un épisode qui concerne son grand-père, Vicente Rosenberg, mais il le met en forme car il ne l’a pas entendu de ce grand-père plus que taciturne, quasiment muet.

Continuer la lecture

« L’Estrange Malaventure de Mirella », de Flore Vesco, prix Vendredi 2019

Mis en avant

« L’Estrange Malaventure de Mirella », de Flore VescoJoyeusement transgressif, le roman de Flore Vesco, L’Estrange Malaventure de Mirella, est une réussite absolue qui repousse encore un peu la frontière entre littérature jeunesse et littérature tout court. La quatrième de couverture prévient le lecteur : il s’agit de l’histoire des rats de Hameln, une histoire que l’on croit connaître mais que les frères Grimm ou Mérimée se sont contentés de rapporter telle qu’elle avait été colportée, c’est-à-dire mal !

La véritable héroïne de cette histoire est la jeune orpheline Mirella enrôlée dans les rangs des porteurs d’eau par le bourgmestre de Hameln. Son quotidien n’est pas drôle : toute la journée elle se doit de porter l’eau de la Wieser à qui lui en demande et, quand vient le soir, elle dîne d’un brouet insipide et dort sur une paillasse avec ses compagnons d’infortune, des garçons, des orphelins dont la concupiscence l’oblige à sans cesse se tenir sur ses gardes.

Continuer la lecture

Voix et vies de Romain Gary

Romain GaryEntrer dans la « Pléiade » est, comme obtenir le prix Nobel, une façon de devenir un classique. Ou pour user d’une métaphore, c’est faire partie d’un panthéon.

L’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes dont l’œuvre devrait entrer dans la collection d’ici peu, en est même plus heureux, plus fier, que d’un Nobel pourtant mérité et jamais reçu. Les contingences politiques auxquelles répond parfois l’Académie suédoise l’en avaient privé.

Romain Gary ne risque rien sur ce plan-là.

Continuer la lecture

« Pourquoi écrire ? » de Philip Roth. L’art singulier du roman

Voici un peu plus d’un an, six ans après avoir arrêté d’écrire, Philip Roth mourait. L’une des figures majeures de la littérature américaine laissait une œuvre riche, complexe et joyeuse, souvent provocatrice, toujours profonde. Qui a lu sans émotion Le Théâtre de Sabbath ou Patrimoine gagnerait à le relire d’urgence.

En attendant paraissent des essais dont une grande partie est inédite, les cent cinquante pages de celle intitulée Explications. Tout au long de sa carrière, Roth qui a aussi enseigné la littérature, a réfléchi sur son art, et dit son admiration pour des contemporains.

Son premier recueil, Du côté de Portnoy date de 1975. Il y revient surtout sur ses premiers romans et les polémiques qu’ils ont suscités.

Continuer la lecture

De Dinard au Proche-Orient, « Crac », de Jean Rolin

"Crac", de Jean RolinIl était déjà question de T. E. Lawrence l’an passé dans Le Traquet kurde, récit que Jean Rolin consacrait à un petit oiseau jamais vu en France et apparaissant soudain au sommet du Puy de Dôme.

Dans Crac, son dernier livre, il est question d’une « infecte mésange », l’adjectif est de Lawrence, un peu du fameux colonel en question, et beaucoup de châteaux construits par les Croisés dans une zone toujours en guerre ou veille de guerre, entre Liban, Israël, Jordanie, et surtout Syrie.

Continuer la lecture

« Mon traître » et « Retour à Killybegs », de Pierre Alary, d’après Sorj Chalandon

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire sombre et belle d’Irlande du Nord

« Mais voilà. C’était comme ça. J’étais rentré
dans la beauté terrible et c’était sans retour.
»
Sorj Chalandon, Mon traître, p. 84.

Autour des deux albums Mon traître et Retour à Killybegs, de Pierre Alary,
d’après les deux romans éponymes de Sorj Chalandon, Rue de Sèvres, 2018.

La question nord-irlandaise se rappelle malheureusement à nous ces temps-ci. Le difficile règlement du Brexit ravive la question nationale entre Irlandais et Britanniques. Il oblige à penser une possible réinstallation de la frontière physique entre les deux Irlande, la République d’Irlande (Eire) et l’Irlande du Nord (Ulster), territoire britannique dans lesquels les unionistes (protestants et « loyalistes » à la Couronne) et les républicains (catholiques) se déchirent encore.

Pourtant, le conflit armé qui a fait plus de 3 000 morts en Irlande mais également en Grande-Bretagne, avait trouvé une issue politique en 1994-1996.

Continuer la lecture