« Le Pays des autres », de Leïla Slimani

« Le pays des autres », de Leïla SlimaniAprès le triomphe commercial et public de Chanson douce, Leïla Slimani change apparemment de projet. Elle s’éloigne de l’époque contemporaine et du fait divers pour peindre une fresque en trois tomes dont les racines plongent dans la Seconde Guerre mondiale et l’engagement des peuples colonisés.

On pourrait faire le rapprochement avec L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante qui brosse un portrait puissant et très ample de l’Italie de l’après-guerre en s’attachant à des destins de femmes (ou, dans un contexte français, à L’Art de perdre d’Alice Zeniter).

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« L’Estrange Malaventure de Mirella », de Flore Vesco, prix Vendredi 2019

« L’Estrange Malaventure de Mirella », de Flore Vesco, prix Vendredi 2019

L’école des loisirs, « Médium », disponible en version numérique (2, 99 €).

Joyeusement transgressif, le roman de Flore Vesco, L’Estrange Malaventure de Mirella, est une réussite absolue qui repousse encore un peu la frontière entre littérature jeunesse et littérature tout court. La quatrième de couverture prévient le lecteur : il s’agit de l’histoire des rats de Hameln, une histoire que l’on croit connaître mais que les frères Grimm ou Mérimée se sont contentés de rapporter telle qu’elle avait été colportée, c’est-à-dire mal !

La véritable héroïne de cette histoire est la jeune orpheline Mirella enrôlée dans les rangs des porteurs d’eau par le bourgmestre de Hameln. Son quotidien n’est pas drôle : toute la journée elle se doit de porter l’eau de la Wieser à qui lui en demande et, quand vient le soir, elle dîne d’un brouet insipide et dort sur une paillasse avec ses compagnons d’infortune, des garçons, des orphelins dont la concupiscence l’oblige à sans cesse se tenir sur ses gardes.

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« Le Discours », de Fabrice Caro

Les occasions de rire et de se détendre sont actuellement assez rares. Le repli sanitaire oblige à trouver en soi des ressources propres à se renouveler, à inventer quotidiennement des moyens de fuir l’enfermement. Le discours, le deuxième roman de Fabrice Caro, publié en 2018 chez Gallimard et sorti il y a peu en format de poche, en offre un des plus sûrs et, assurément, des plus drôles.

Reste maintenant que nos librairies soient vite, et à raison, considérées comme des « commerces de première nécessité »… Faute de quoi, on pourra se tourner vers la librairie en ligne des indépendants du secteur.

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Lire le roman policier : séminaire de l’INSPÉ de Paris

L’INSPÉ de l’académie de Paris organise en février et mars un séminaire sur le roman policier. Quatre rencontres avec des auteurs sont prévues, de 13 h 30 à 15 h 30, les mardis suivants :
– 25 février : Jean-Hugues Oppel ;
– 3 mars : Pierre Bayard ;
– 10 mars : Tanguy Viel ;
– 17 mars : Malika Ferdjoukh.

Les échanges porteront sur certaines œuvres des invités et sur les formes et enjeux du roman policier contemporain.

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« Le monstre de la mémoire », de Yishaï Sarid : la mémoire à la folie

« Le monstre de la mémoire », de Yishaï SaridVoilà un roman explosif, radical et sans doute nécessaire. Comment transmettre aux nouvelles générations la Shoah, crime majeur (mais loin d’être unique) du XXe siècle, le crime conçu et mené de façon méthodique comme une entreprise industrielle requérant ingénieurs et exécutants zélés pour exterminer un peuple à l’échelle mondiale ? Comment le raconter, le montrer, garder intacte la puissance de l’événement ?

Le narrateur du Monstre de la mémoire écrit une lettre au directeur de Yad Vashem pour relater son expérience et montrer comment ce qui est devenu une épreuve, l’a conduit à un débordement, une dernière erreur ou « faute ». Le roman d’Yshaï Sarid est souvent excessif, violent par les questions et les paradoxes qu’il soulève, mais c’est la principale vertu du roman que de mettre le lecteur en question et de susciter le débat. L’auteur, avocat et romancier, a écrit un roman policier salué et primé, Le Poète de Gaza, et est aussi l’auteur d’une dystopie que les élucubrations d’un président américain et de son ami israélien rendent depuis peu possible : Le Troisième Temple. Sarid prend parti en écrivant, il glisse un fer dans la plaie.

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« Dictionnaire Michel Tournier », dirigé et préfacé par Arlette Bouloumié

« Dictionnaire Michel Tournier »Faire l’objet d’un dictionnaire à son nom, pour un écrivain, c’est un peu comme entrer dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade » : la reconnaissance d’un vrai statut littéraire et un appréciable signe de notoriété, aussi populaire qu’universitaire.

Michel Tournier qui a déjà, il y a peu (2017), bénéficié du second honneur avec le volume de Romans suivis de Le Vent Paraclet sous la direction de la meilleure spécialiste, l’infaillible Arlette Bouloumié, reçoit aujourd’hui une autre consécration, celle d’une présentation alphabétique centrée sur sa vie et son œuvre et dirigée, une fois de plus, par la très active professeur émérite de l’université d’Angers que nous remercions pour cette heureuse initiative. Disparu en janvier 2016, Tournier n’aura pu connaître de son vivant ni l’un ni l’autre de ces deux hommages éditoriaux.

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Un microcosme français : « 209 rue Saint-Maur Paris Xe, autobiographie d’un immeuble », de Ruth Zylberman

« 209 rue Saint-Maur Paris Xe autobiographie d’un immeuble », de Ruth ZylbermanGlaner, gratter, creuser : ces verbes sont ceux qu’Agnès Varda ou Perec employaient, dans leurs films tel Mur murs ou des livres comme Espèces d’espaces. Ces actions à la fois banales et minutieuses, Ruth Zylberman les mène pour tracer l’autobiographie d’un immeuble, dans un quartier chargé d’Histoire, à Paris.

Ce 209 rue Saint-Maur a tout vu, de 1848 à 2020 et surtout en 1870, 1942 et 2015. Comme l’écrit l’auteure, au sujet d’un funeste soir de novembre, « Dans ces topographies superposées se jouait la façon dont la violence et la destruction viennent s’imposer au cœur des plus intimes chemins. »

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« Vie de Gérard Fulmard », de Jean Echenoz

« Vie de Gérard Fulmard », de Jean EchenozDans Envoyée spéciale, le précédent roman de Jean Echenoz, tout commençait par un enlèvement rue Pétrarque. Vie de Gérard Fulmard commence par une explosion surprenante Porte d’Auteuil dans ce même XVIe arrondissement.

La vraie différence est que Constance, la jeune femme kidnappée se retrouvait dans la Creuse, non loin des Cards (on verra l’importance de ce lieu plus tard) puis en Corée du Nord, alors que Fulmard, résident de la rue Erlanger ne sort jamais de Paris, sinon pour de brefs moments dans la banlieue ouest de la capitale.

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