« Tolkien à 20 ans. Prélude au “Seigneur des anneaux” », d’Alexandre Sargos

Né en 1892, Tolkien a vingt ans en 1912, une bien mauvaise époque pour les jeunes hommes qui abordent l’âge adulte. Mais la vie du jeune Tolkien n’a jamais été rose et l’essai que consacre Alexandre Sargos, à l’auteur du Seigneur des anneaux, Tolkien à 20 ans (Le Diable Vauvert), a pour objet de montrer que la mort sera finalement la source d’inspiration essentielle du futur écrivain, la mort et son antithèse, le paradis d’une enfance bucolique.

La vie du jeune John Ronald Reuel Tolkien, dans les premières années du XXe siècle, est déjà marquée par la mort, les conditions matérielles précaires : elles sont liées au décès de son père survenu dans l’État d’Orange alors qu’il n’avait que quatre ans. Sa mère, qui supportait mal le climat de l’Afrique du Sud et la ségrégation pratiquée par les Boers, avait choisi de rentrer en Angleterre avec ses deux fils. John n’aura jamais connu son père.

Continuer la lecture

« Baudelaire », de Marie-Christine Natta

L’éternel contemporain 

« Derrière l’œuvre écrite et publiée il y a toute une œuvre parlée, agie, vécue, qu’il importe de connaître parce qu’elle explique l’autre et en contient, comme il l’eût dit lui-même, la genèse. »

Cette indication de Charles Asselineau, placée en tête de la première biographie de Baudelaire, publiée en 1869, justifiait par avance l’irrésistible attrait que continuent d’exercer la vie et la personnalité du poète. Plutôt que de s’en défendre, il vaut mieux chercher en quoi cette implication réalise le destin de la poésie, voire de la littérature moderne, en la justifiant ontologiquement, sans quoi l’esthétique ne serait que la substitution d’un système à un autre, dans la stratosphère des idées.

Continuer la lecture

De « Cyrano » à « Edmond » , petite histoire littéraire d’un écho triomphal

Comment expliquer qu’une pièce de théâtre puisse un jour obtenir un degré de popularité inouï au point de devenir un phénomène de société ?

N’est-il pas singulier que deux comédies « héroïques » aussi intimement liées que Cyrano de Bergerac, créé par Edmond Rostand en 1897 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin et Edmond, créé par Alexis Michalik en 2016 au Théâtre du Palais-Royal, bénéficient pour une large part du même itinéraire triomphal ?

Continuer la lecture

« Molière », de Georges Forestier

« Atteindre l’homme
sous le costume de l’artiste. »

Si l’homme, selon la formule célèbre de Malraux, n’est qu’« un misérable petit tas de secrets », on peut juger vaine toute biographie. Celle de Molière doit pourtant être mise à part puisque, justement, elle ne saurait révéler ces « secrets » dont sont souvent friands les lecteurs de ce genre d’ouvrage…

Il faut en effet se faire une raison, nous n’aurons jamais de la vie de Molière, comme de celle de Montaigne, qu’une connaissance très partielle : devenus des « classiques », ils vivent essentiellement par et dans leurs œuvres.

Pourquoi donc Georges Forestier (son éditeur dans la « Pléiade ») a-t-il jugé bon d’écrire une longue biographie de cet écrivain dont « ne subsiste ni lettre, ni brouillon, ni note, ni manuscrit », seulement « trois livres de comptes portant sur trois saisons théâtrales du Palais-Royal » et « un “extrait” de l’ensemble des livres de comptes pour la période 1659-1685 » (le fameux « Registre de La Grange ») ?

Continuer la lecture

« Enfances », de Marie Desplechin et Claude Ponti

Quand deux monstres sacrés de la littérature de jeunesse se rencontrent, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Naturellement des histoires d’Enfances. Enfances avec un E majuscule, il va sans dire. Marie Desplechin, avec sa plume de romancière attentive à la vraie vie de tous ceux que l’on surnomme communément les gosses ou les ados, Claude Ponti avec son univers graphique reconnaissable entre tous, avaient ainsi envie de retrouver non « les verts paradis des amours d’enfance » dont parle le poète mais bien les moments clefs où de futurs grands destins historiques ou légendaires ont transformé la catastrophe annoncée de leur existence en promesse d’avenir pour eux et pour les autres.

Au programme de ce livre écrit à quatre mains, soixante-deux enfances sur les trois-cent soixante douze envisagées dans une première liste !

Continuer la lecture

Emily Brontë en France

Anne, Emily et Charlotte Brontë, par leur frère Branwell (1834)

Anne, Emily et Charlotte Brontë, par leur frère Branwell (1834)

Morte à trente ans, auteure d’un unique roman, Wuthering Heights (Les Hauts de Hurle-Vent en français) publié en 1847 et qui demeura longtemps dans l’ombre d’un autre chef d’œuvre, le Jane Eyre de sa sœur Charlotte, Emily Brontë est longtemps demeurée un mystère.

Aujourd’hui sa silhouette fantomatique errant à jamais dans l’immensité de l’âpre lande où elle a situé la sombre intrigue de son roman, fait partie du folklore que des milliers de touristes vont, chaque année, chercher à Haworth, le village où elle a passé la quasi-totalité de sa brève existence.

Continuer la lecture

Un texte inédit de Virginia Woolf au pays des sœurs Brontë

Virginia Woolf en 1902

Virginia Woolf en 1902

Au cours de l’hiver 1904, Virginia Woolf se rend avec son cousin Will Waughan au presbytère de Haworth. Cette excursion donne lieu à une réflexion qu’elle soumet à Margaret Lytlleton, rédactrice en chef du supplément féminin au Guardian, et qui constitue le premier texte jamais publié par la jeune femme.

L’année 1904 est une année charnière dans la vie de la future romancière : elle a perdu son père au début de l’année, minée par une profonde dépression, elle a effectué sa première tentative de suicide et a dû être internée. C’est au cours de l’automne que Virginia emménage à Bloomsbury où elle rencontre les artistes du fameux « cercle » dont elle deviendra la plus illustre représentante.

Le « pèlerinage » à Haworth et cette première publication constituent donc une étape importante dans la reconstruction de la jeune femme. Ce texte n’avait à ce jour jamais été traduit en français. La traduction s’appuie sur une réédition de l’article paru en 1979 dans les Brontë society transactions, le magasine de la société Brontë que nous remercions.

Stéphane Labbe

Continuer la lecture

“Emmanuel Berl. Cavalier seul”, d’Olivier Philipponat et Patrick Lienhardt, préface de Jean d’Ormesson

"Emmanuel Berl. Cavalier seul", d'Olivier Philipponat et Patrick Lienhardt, préface de Jean d'OrmessonEmmanuel Berl peut faire penser à ces seconds rôles de l’âge d’or du cinéma français : acteurs polyvalents, présents partout, irremplaçables et souvent géniaux, mais jamais en vedette, jamais au premier plan, toujours en retrait.

Dans le paysage littéraire de l’entre-deux-guerres, et même jusqu’aux années 1970, Berl occupe une place essentielle en tant que passeur, intermédiaire entre des courants de nature différentes et des intellectuels au parcours varié.

Mais rarement il intéresse pour lui-même. Injustice qu’ont voulu réparer Olivier Philipponat et Patrick Lienhardt, des professionnels du genre, en consacrant une copieuse biographie à ce Frégoli de la plume invité à faire enfin, comme le dit le sous-titre, « cavalier seul ».

Continuer la lecture