« Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? », de Pierre Bayard

Être de récit

Pierre Bayard aime les rythmes ternaires. Ainsi, après Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? propose-t-il un troisième volet autour des faits. L’ensemble a sa cohérence.

Pierre Bayard est aussi méticuleux que malicieux. Le professeur de littérature et psychanalyste n’hésite pas à laisser place à un double fictif. C’est moins le cas ici, mais nous sommes toujours dans la « fiction critique » : littérature et sciences humaines ne sont pas séparées, un narrateur personnage s’exprimant.

Continuer la lecture

Être ou ne pas être lecteur dans « Le Rouge et le Noir », de Stendhal

« Le Rouge et le Noir », de Stendhal, chapitre IV, eau-forte de Henri Joseph Dubouchet, Librairie L. Conquet, 1884 © BnF.

La première présentation de Julien Sorel est dans la scierie de son père, elle nous le montre en train de lire. La lecture occupe une place importante dans le récit, puisque Julien Sorel tout autant que Mathilde de la Mole s’inspirent des héros de leurs lectures.

Le roman de Stendhal, le Rouge et le Noir paru en 1830, s’inscrit dans la période d’alphabétisation dans les campagnes. Au XIXe siècle, le lectorat progresse notamment grâce au nombre croissant d’instructeurs laïques et religieux dans les campagnes, à la diffusion de la littérature de colportage, la multiplication des journaux qui publient des romans feuilletons. Les livres deviennent plus accessibles à tous, car leur prix diminue grâce aux nouvelles presses et des cabinets de lecture permettent de louer des livres en ville [1].

Continuer la lecture

« Ma part de Gaulois » & « La part du Sarrasin », de Magyd Cherfi : une si difficile intégration…

L’actualité dramatique de ces dernières semaines nous ramène à la question lancinante de l’intégration de populations d’origine étrangère en France. Question récurrente du champ politique et social qui anime des courants extrêmes et nourrit xénophobie et montée des violences contre les personnes et les groupes. « Migrants », « communautarisme », « séparatisme », « islamophobie » sont désormais devenus des repoussoirs aux maux de notre société. La situation actuelle sur le front de l’acceptation de l’autre paraît bien dramatique aujourd’hui. Continuer la lecture

« Thésée, sa vie nouvelle », de Camille de Toledo : absorber la peur 

L’époque, y compris sur le plan littéraire, est aux révélations intimes, aux règlements de compte, aux quêtes d’identité ou, plutôt, « identitaires », dans lesquelles des écrivains se reconnaissent selon leur genre, leur couleur de peau ou d’autres « problématiques » ou symptômes.

La rentrée est apparue pleine de confessions et de réquisitoires. C’est sans doute « vendeur ». Continuer la lecture

« Samarcande », d’Amin Maalouf : « Quel règne est pire que celui de la vertu militante ? »

L’œuvre d’Amin Maalouf a élargi son lectorat quand Le Rocher de Tanios (Grasset) a obtenu le prix Goncourt en 1993. Dès lors, l’écrivain d’origine libanaise est devenu le compagnon de route de nombreux lecteurs, depuis Les Échelles du Levant (Grasset, 1996) jusqu’aux Désorientés (Grasset, 2012) en passant par son essai, Les Identités meurtrières (Grasset, 1998). Samarcande (Lattès, 1988), un roman bien plus ancien, présente pourtant une actualité saisissante, à même de promouvoir, pour reprendre le propos de Paul Ricœur, « une laïcité dynamique, active, polémique, dont l’esprit est lié à celui de discussion publique » (La Critique et la Conviction, Calmann-Lévy, 1995). Continuer la lecture

« Ejo », de Beata Umubyeyi Mairesse et le génocide des Tutsi au Rwanda

Beata Umubyeyi Mairesse

Beata Umubyeyi Mairesse

Ejo, de Beata Umubyeyi Mairesse, n’est pas un témoignage, comme celui des nombreux rescapés du génocide des Tutsi du Rwanda en 1994. C’est un recueil de onze nouvelles qui ont toutes en commun une femme comme personnage principal.

Cependant, même si elle fait le choix de la fiction et donc de mettre une distance entre Elle et l’Histoire, Beata Umubyeyi Mairesse témoigne d’un génocide dont elle est une survivante et il paraît indispensable, afin d’exploiter l’œuvre sans passer à côté de l’essentiel, de fournir quelques repères historiques.

Dans son introduction, et c’est le seul moment où elle parle d’elle, elle dit « J’avais quinze ans, à la veille du génocide » et elle explique comment elle a dû renier sa langue maternelle pour sauver sa vie.

Continuer la lecture

« Un été avec Paul Valéry », de Régis Debray : une salutaire redécouverte

Après Montaigne, Proust, Baudelaire, Hugo, Machiavel et Homère, c’est auprès de Paul Valéry que nous avons pu passer l’été dernier, à l’invitation de Régis Debray. Cet écrivain de référence, à la fois philosophe, critique littéraire et médiologue, a rouvert les œuvres du poète du « Cimetière marin » et y a décelé une modernité qu’on ne soupçonne guère. Comme pour les six auteurs précédemment cités, Un été avec Paul Valéry (Éditions des Équateurs, 2019) a été, à l’origine, une série de trente-deux émissions radiodiffusées au cours de l’été 2018 sur France Inter. C’est à la fois avec verve, gourmandise et humour que Régis Debray les a recomposées en trente-deux petits chapitres, dont voici les grandes lignes. Continuer la lecture