Paul Claudel résolument contemporain

Paul Claudel à seize ans, par Camille Claudel, musée des Augustins, Toulouse.

« Plus jamais Claudel ! », pouvait-on lire sur des murs en mai 1968. Il a suffi d’ajouter un petit mot de trois lettres pour que, depuis quelque temps déjà, cette caricaturale condamnation permette une juste revanche en affirmant : « Plus que jamais Claudel ! ». Et la célébration du 150e anniversaire de sa naissance apparaît comme le point d’orgue d’une reconnaissance, effective depuis plusieurs décennies, du génie d’un des plus grands écrivains du XXe siècle.

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« Angels in America », de Tony Kushner, mise en scène d’Arnaud Desplechin

« Angels in America », de Tony Kushner

Gaël Kamilindi, Dominique Blanc, Jérémy Lopez, Clément Hervieu-Léger © Comédie-Française, Christophe Raynaud de Lage, Hans Lucas

Une pièce-monde. Pièce-monstre. Angels in America est d’abord un texte sur ce qu’il est convenu d’appeler les années-sida. Les années 1980, où l’on découvre l’existence du virus et de la communauté qu’il frappe d’abord mortellement. Qu’il rend visible en même temps qu’il la décime. La communauté homosexuelle, que l’Amérique puritaine de Ronald Reagan refuse pour sa part de voir, voire de soigner.

Le parti conservateur, belliciste et religieux, a trouvé son Ange exterminateur. Il prêche, tonne, pointe les esprits corrompus, brandit l’Apocalypse. Et freine les recherches sur l’AZT (expérimentée à partir de 1987) tandis que le mal s’étend. Tony Kushner est gay ; il s’empare de son horreur et de sa plume, qu’il trempe dans le sang contaminé de ses proches amis du théâtre, pour écrire ce qui deviendra une œuvre-phare, féroce, engagée, qui nous parle d’un monde capitaliste ultra-libéral dont « nous » sommes les pauvres héritiers.

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« Qu’est-ce que le théâtre ? », d’Hervé Blutsch et Benoît Lambert

« Qu’est-ce que le théâtre ? », d’Hervé Blutsch, Benoît Lambert

En 2013 le directeur du Théâtre Dijon Bourgogne, Benoît Lambert, inaugurant une série d’actions de sensibilisation autour du théâtre auprès des publics scolaires, s’associe à l’auteur Hervé Blutsch pour composer une courte pièce destinée à faire venir au théâtre en balayant avec humour et simplicité idées reçues , appréhensions et méconnaissances.

Qu’est-ce que le théâtre ? se présente donc comme une conférence, un séminaire, que deux comédiens donneraient à un public désireux de mieux connaître ce que c’est qu’être spectateur au théâtre, pourquoi on peut tous y aller, de quoi on peut tous tirer profit.

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« Fleurs de soleil », de Simon Wiesenthal, du livre à la scène

« Fleurs de soleil », de Simon WiesenthalC’est une gageure que de faire entendre un grand texte, par un large public. Le pari est pourtant réussi avec l’adaptation pour la scène de Fleurs de soleil (les tournesols), de Simon Wiesenthal, grâce à l’interprétation toute en sobriété et gravité de Thierry Lhermite qui, loin de son image médiatique, apporte pudeur et retenue à l’évocation de ce déporté juif à qui un jeune SS mourant, Karl, demande le pardon.

L’action, la narration plus exactement, se situe entre 1942 et 1946, depuis le jour de la confrontation entre Simon Wiesenthal et Karl, jusqu’au jour de la rencontre entre le survivant des camps et la mère du jeune SS : entre ces deux bornes, les tourments d’une conscience, un homme entouré par la mort et pourtant culpabilisé par le silence qu’il avait opposé au soldat allemand, jusqu’à ce demi rachat de sa conscience lors de la visite à la mère, émouvante et noble.

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« Sécurilif© », de Marguerite Bordat et Pierre Meunier

Sécurilif©, de Marguerite Bordat et Pierre Meunier

« Sécurilif© », de Marguerite Bordat et Pierre Meunier © Jean-Pierre Estournet

Pierre Meunier délègue. L’acteur-chercheur de formes n’est, cette fois, pas présent sur le plateau. Cependant, le trio d’actrices (Valérie Schwarcz et Suzanne da Cruz) et d’acteur (Bastien Grison), qui a pour mission d’incarner Sécurilif©, le nouveau spectacle signé du duo complice Bordat-Meunier, pétrit la même pâte (à penser) et les mêmes objets (du quotidien), et les interroge cette fois sous l’angle des risques et des dangers qu’ils représentent pour nous.

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« Phèdre », de Racine, mise en scène Brigitte Jacques-Wajeman

« Phèdre », de Racine, mise en scène Brigitte Jacques-Wajeman

La Phèdre de Brigitte Jacques-Wajeman donne l’occasion de faire l’expérience instantanée, brutale, totale, de l’univers de la tragédie racinienne, avec son atmosphère oppressante, étouffante, asphyxiante, ses personnages en proie au désordre, à la catastrophe, dans une langue poétique et pourtant transgressive, sublime et pourtant violente. Cette plongée dans la fureur des passions est un voyage nécessaire et salutaire.

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« Les Chatouilles ou la danse de la colère », d’Andréa Bescond, avec Déborah Moreau

Déborah Moreau

Déborah Moreau

En voyant le spectacle Les Chatouilles créé en 2014, interprété d’abord par son auteur Andrea Bescond et repris en 2019 par Déborah Moreau, on comprend que la question essentielle n’est pas : un sujet de société peut-il faire un bon sujet de théâtre ? mais : en quoi un sujet de société gagne à être exprimé dans une forme artistique ? Autrement dit la question n’est pas de savoir s’il y a de bons et des mauvais sujets de théâtre (ça c’est du théâtre, ça ce n’en est pas), mais jusqu’où la forme théâtrale peut révéler la vérité d’un sujet de société.

C’est ainsi qu’une question comme la pédophilie, les violences sexuelles infligées aux enfants, non seulement n’a pas du tout la même résonance selon qu’elle est traitée par les médias (tribunes, enquêtes, documentaires) ou par la création artistique (une œuvre), mais mieux encore le théâtre en fait une expérience quasiment vécue, intériorisée par le spectateur, tant la scène est un lieu de partage, de communication directe d’émotions de toutes sortes.

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Le Concours européen de la chanson philosophique de Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre

© Laure Ceillier et Pierre Nydegger

Connaissez-vous le concours de l’Eurovision ? Pas le show télé retransmis depuis sa naissance en 1957, mais le spectacle de Massimo Furlan créé en 2019 actuellement en tournée dans toute l’Europe et consacré à la chanson philosophique ?

Oui, pas d’erreur : l’Eurovision au théâtre, mais l’Eurovision de la chanson philosophique, avec un vrai jury, un vrai classement, une vraie analyse des textes : cet événement/performance créé par le Suisse Massimo Furlan et la dramaturge Claire de Ribaupierre ne pourra qu’enchanter celles et ceux qui s’efforcent de promouvoir la culture, la « valeur esprit », par les canaux mêmes qui d’ordinaire nous emportent dans la bêtise et la paresse.
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