« Le Photographe », de Ritresh Batra

Le Photographe, de Ritesh BatraLe cinéma indien de Bollywood est sans doute le plus shakespearien du monde. Soumis à de strictes règles dramaturgiques, il postule souvent d’un hasard, d’une rencontre fortuite entre une jolie fille de la bourgeoisie et un valeureux jeune homme de basse extraction, que les trois heures de film durant, entrecoupées de chants et de danses, empêchent diversement de se retrouver et de s’aimer. Affaire de classes, de castes ou de clans.

La comédie (ou drame) romantique bollywoodienne est en cela un parfait reflet de la société traditionnelle indienne dont elle aime néanmoins abattre quelques cloisons en offrant à son large public populaire un heureux dénouement et l’occasion d’une petite revanche sociale (la « machine à rêver » indienne tient beaucoup du conte de fée).

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« Cuban Network », d’Olivier Assayas

« Cuban Network », d’Olivier Assayas

Édgar Ramírez dans « Cuban Network », d’Olivier Assayas © Memento Films Distribution

Martin Ritt, un metteur en scène américain un peu oublié aujourd’hui, réalise en 1965 L’espion qui venait du froid, et offre avec ce film d’espionnage (non moins délaissé), une relecture du genre alors en plein âge d’or. Négligeant le cahier des charges auquel est assigné l’agent bondissant 007, Ritt tourne son film à la lueur d’un noir et blanc superbement austère et préfère explorer les tourments psychologiques de son personnage principal (oppressante interprétation de Richard Burton).

Avec Cuban Network, Olivier Assayas n’envisage pas, pour sa part, de renouveler le genre, mais son propos autant que son traitement offrent de faire un pas de côté, et de porter sur ses protagonistes (des espions cubains castristes) et leur mission un regard compréhensif qui ne manquera pas d’attirer quelques reproches à son auteur. Pour autant, anticipant la polémique (l’espion castriste comme héros), Assayas a pris le parti d’une certaine neutralité d’écriture, ce qui n’est, en revanche, pas sans nuire à la lisibilité de ses intentions et, par conséquent, à la puissance dramatique de Cuban Network, le dix-huitième long-métrage de fiction de son auteur.

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« A Hidden Life » ( « Une vie cachée »), de Terrence Malick : éthique et politique

Des documents d’archives en noir et blanc sur écran carré accompagnés par un passage de la Passion selon saint Mathieu de Bach ouvrent ce film par les images des rassemblements et des parades des troupes nazies.

Il s’agit de mettre en place le cadre historique : l’année 1938, cruciale pour le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, dû à la politique agressive de conquête du Reich. Elle voit s’intensifier les pressions de l’Allemagne et des nazis autrichiens pour réunir leurs populations au sein d’une même nation. Les troupes de la Wehrmacht entrent en Autriche le 12 mars 1938 pour annexer, sans rencontrer la moindre opposition, ce pays qui lui fournit ses partisans et ses séides les plus enthousiastes.

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Cinéma et histoire : « La Liste de Schindler », de Steven Spielberg

Voilà vingt-cinq ans sortait sur les écrans la Liste de Schindler (Schindler’s List) du réalisateur américain Steven Spielberg, auteur de films à succès comme la saga Indiana Jones ou Les Dents de la mer. Après deux incursions comique (Sugarland Express, 1979) et dramatique (L’Empire du soleil, 1987) du côté de la Seconde Guerre mondiale, le cinéaste américain prend à bras le corps la Shoah comme sujet d’un film de fiction.

Son objectif ? Transmettre l’histoire du génocide des juifs d’Europe à travers l’histoire d’un nazi devenu Juste parmi les Nations pour avoir sauvé plus de mille juifs de la mort. Mais peut-on donner à voir l’indicible de l’extermination génocidaire à travers une œuvre de fiction ? Le travail de mémoire de l’artiste, forcément subjectif, suffit-il à dépasser le devoir d’histoire ? Des débats polémiques ont entouré la sortie du film, aujourd’hui considéré comme une incontournable réussite du réalisateur et du cinéma d’histoire.

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« 1917 », de Samuel Mendes, et la guerre continue…

« 1917 », de Samuel MendesÀ peine terminées les commémorations de la Grande Guerre et de son Centenaire, le long métrage de Samuel Mendes, 1917, qui vient de sortir en France, nous rappelle la fascination qu’exerce durablement ce conflit dans les mémoires contemporaines. Le film bat actuellement tous les records de fréquentation aux États-Unis, allant jusqu’à devancer le blockbuster Star Wars IX, l’Ascension de Skylwalker, attendu comme le grand succès de la fin de l’année 2019.

Avec dix nominations aux Oscar, 1917 entre d’ores et déjà dans la catégorie des œuvres incontournables. Pourtant, l’histoire de la Première Guerre mondiale n’occupe pas une place prépondérante dans l’enseignement et l’espace public nord-américain, loin s’en faut, même si le Centenaire a été l’occasion d’une réappropriation de cette période historique à travers l’action des autorités et des chercheurs.

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Un microcosme français : « 209 rue Saint-Maur Paris Xe, autobiographie d’un immeuble », de Ruth Zylberman

« 209 rue Saint-Maur Paris Xe autobiographie d’un immeuble », de Ruth ZylbermanGlaner, gratter, creuser : ces verbes sont ceux qu’Agnès Varda ou Perec employaient, dans leurs films tel Mur murs ou des livres comme Espèces d’espaces. Ces actions à la fois banales et minutieuses, Ruth Zylberman les mène pour tracer l’autobiographie d’un immeuble, dans un quartier chargé d’Histoire, à Paris.

Ce 209 rue Saint-Maur a tout vu, de 1848 à 2020 et surtout en 1870, 1942 et 2015. Comme l’écrit l’auteure, au sujet d’un funeste soir de novembre, « Dans ces topographies superposées se jouait la façon dont la violence et la destruction viennent s’imposer au cœur des plus intimes chemins. »

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« Les Filles du docteur March », de Greta Gerwig

« Les Filles du docteur March », de Greta GerwigDe toutes les adaptations cinématographiques du célèbre roman de Louisa May Alcott, Les Quatre Filles du docteur March (Little Women, 1868), celle réalisée aujourd’hui par l’actrice-réalisatrice Greta Gerwig (Frances Ha, 2012 ; Lady Bird, 2017), est assurément la plus convaincante et la mieux incarnée.

Nous sommes ici loin des mises en scène, certes honorables mais quelque peu désuètes (a fortiori pour le jeune public), des George Cukor (1933) et Mervyn LeRoy (1949), et plus encore de la version platement illustrative que Gillian Armstrong livra en 1994.

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Balzac inspirateur du cinéma muet

« L'Auberge rouge », de Jean Epstein

« L’Auberge rouge », de Jean Epstein (1923) © Fondation Jérôme Seydoux-Pathé

La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé présente, pour les vacances de fin d’année et bien au-delà, un cycle romanesque qui intéressera tous les publics. Adoptés d’emblée par le cinéma, Victor Hugo, George Sand, Émile Zola et surtout Honoré de Balzac lui ont fourni un grand nombre de scénarios comportant tous les ingrédients du succès : événements, émotions et personnages attachants.

Les cinéastes européens et américains tirent parti de leur notoriété et trouvent dans ces romans classiques le moyen de conférer au divertissement populaire des premiers temps la dignité de Septième Art, décrétée par Ricciotto Canudo [1].

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