« La femme qui s’est enfuie », de Hong Sangsoo

Le jour où le cochon est tombé dans le puits (1996), La Vierge mise à nu par ses prétendants (2000), Matins calmes à Séoul (2011), Seule sur la plage la nuit (2017)… Souvent, les titres de films du cinéaste coréen Hong Sangsoo, dont c’est ici la vingt-quatrième réalisation, se donnent à lire comme des rébus. Ou des annonces faussement programmatiques qu’il s’agira ensuite de décrypter. La femme qui s’est enfuie, Ours d’argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin 2020, n’échappe pas à cette quasi-règle. La fugitive du titre – une épouse ayant déserté son foyer – ne sera jamais vue, tout au plus évoquée au détour d’un dialogue entre Gamhee (Kim Min-hee) et l’une des trois anciennes amies auxquelles elle rend tour à tour visite, profitant d’un voyage d’affaires de son mari. Continuer la lecture

« Ailleurs », de Gints Zilbalodis

Ailleurs est ce que l’on peut appeler un film « fait maison ». Du cousu main par son auteur, un jeune Letton de vingt-six printemps, Gints Zilbalodis, qui s’activa, durant trois ans et demi, à tous les postes de sa confection : scénario, dessin, modélisation 3D, mise en scène, montage, son, musique… Le résultat est stupéfiant de maturité formelle – inversement proportionnelle à l’extrême modestie des moyens techniques et financiers mobilisés. Continuer la lecture

« Ondine », de Christian Petzold

Assise à la terrasse d’un café berlinois, Ondine (Paula Beer, éblouissante), vingt-cinq ans, est sonnée. Elle ne comprend pas, n’a rien vu venir. Johannes (Jakob Matschenz), son amant, la quitte. Elle l’avertit néanmoins qu’en rompant leur union, il s’expose à un noir destin. Il n’en croit rien, et il n’a pas tort. Ou presque… Car Ondine refuse de céder (dans l’immédiat) à la malédiction de l’amour trahi, du partenaire infidèle. Continuer la lecture

« Adolescentes », de Sébastien Lifshitz

On sait depuis Les Corps ouverts, premier film de fiction d’une œuvre aujourd’hui prolongée par la réalisation de documentaires (Les Invisibles, 2012 ; Les Vies de Thérèse, 2016), que ce qui intéresse Sébastien Lifshitz se trouve au-delà des limites de la chair, inscrit au plus profond de l’être et de sa conscience.

Le cinéaste, chercheur d’or et de vérité, se sert de sa caméra comme d’une sonde propre à détecter les pépites qui font la richesse des individus qu’il place dans des dispositifs de tournage où le temps long est envisagé comme le moyen d’en extraire l’histoire – d’en révéler les histoires. Avec une infinie patience et beaucoup de douceur, il remonte le temps de la construction de chacun d’eux, traque les moments qui les ont fabriqués, les souvenirs qui les ont marqués, qui en ont élaboré la mémoire, façonné l’esprit et le corps. Continuer la lecture

« Le Capital au XXIe siècle », de Justin Pemberton et Thomas Piketty

Est-il possible d’adapter au cinéma un ouvrage de science économique et politique comme le best-seller de Thomas Piketty (Seuil, 2013)1 ? C’est le pari que l’auteur du livre a fait avec Justin Pemberton pour ce documentaire qui entend retracer avec précision l’histoire du capital afin de mettre en perspective son évolution au XXIe siècle. Continuer la lecture

« Les Aventures de Pinocchio », de Luigi Comencini

« Les Aventures de Pinocchio », de Luigi Comencini

Nino Manfredi dans « Les Aventures de Pinocchio », de Luigi Comencini © DR

On connaît tous l’histoire. Un petit village de Toscane, à la fin du XIXe siècle. Un pauvre menuisier. Une bûche magique. Une marionnette intrépide ou les aventures de Pinocchio.

Le célèbre conte de l’écrivain-journaliste Carlo Collodi (1826-1890) est à nouveau adapté au cinéma. Le réalisateur italien Matteo Garrone en est l’auteur, et il précède de peu les versions de Ron Howard (avec Robert Downey Jr., produit par Warner), de Guillermo del Toro (animation, Netflix) et de Robert Zemeckis (avec Tom Hanks, Disney), toutes trois annoncées (avant confinement) cette année, au plus tard en 2021. Le bicentenaire de la naissance de l’auteur toscan avant l’heure, en quelque sorte.

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« Dans un jardin qu’on dirait éternel », de Tatsushi Omori

Au cours de la scène inaugurale de Dans un jardin qu’on dirait éternel, l’héroïne, Noriko, raconte être allée voir La Strada (1954) au cinéma avec ses parents, quand elle était enfant, et n’en avoir pas compris la portée. Faisant plus tard l’effort de le revoir, précise-t-elle ensuite, le film lui est alors apparu dans toute sa splendeur mélodramatique. En plus de l’hommage rendu au Maestro, cette anecdote, posée à l’orée du récit, annonce le long parcours initiatique qui attend Noriko, comme autrefois Zampano, le forain ambulant de Fellini, dans sa perception de l’existence. Continuer la lecture

« La Femme des steppes, le Flic et l’Œuf », de Quan’an Wang

Il est des cinématographies qui s’imposent à nous comme une évidence – qui nous attirent comme l’aimant la limaille. De celles qui, venues de loin, nous promettent des paysages inédits, des endroits si reculés que l’on se sent d’emblée captivés, curieux d’en découvrir les étranges beautés et les histoires singulières. La Femme des steppes, le Flic et l’Œuf, le septième long-métrage du réalisateur chinois Quan’an Wang (Le Mariage de Tuya, 2007), est de celles-là. Continuer la lecture