« Les 2 Alfred », de Bruno Podalydès

Les 2 Alfred, de Bruno Padalydès

COMÉDIE DOUCE-AMÈRE. Les 2 Alfred de Bruno Podalydès offre une formidable satire du monde hyper-connecté d’aujourd’hui, qui est déjà celui orwellien de demain… Car, comme chez Tati, le héros podalydésien a l’intuition que quelque chose lui file entre les doigts.

Les comédies sociales de Bruno Podalydès nous ramènent invariablement à l’enfance. Le vif esprit qui les anime est celui d’un homme qui n’en a jamais oublié les joies et les jeudis, les défis et les jeux tournés vers l’imaginaire buissonnier.

Comme l’enfant-explorateur de rêves qu’il a été, le cinéaste continue film après film de s’émerveiller du monde qui l’entoure et d’en questionner l’ordre et les désordres. Celui-ci a conservé le goût de s’amuser, d’inventer des histoires et de bricoler des univers en carton-pâte, révélateur de la vanité des hommes. Ses œuvres sont, comme ses petites constructions d’autrefois, faites de bric et de broc, astucieuses, touchantes, fragiles, inattendues tant dans l’élaboration des personnages, parfois fantasques, que des histoires, souvent burlesques jusqu’à l’absurde (Bancs publics (Versailles Rive-Droite), 2009 ; Adieu Berthe – l’enterrement de Mémé, 2012).

Leur côté artisanal leur assure un charme un peu potache et leur univers visuel se nourrit des récits lus jadis (Le Mystère de la chambre jaune, 2003 ; Bécassine, 2019).

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« Nomadland », de Chloé Zhao

Au cours de son errance nocturne dans les rues de New York, la jeune Lalie, l’héroïne du roman d’Éric Pessan, Tenir debout dans la nuit (Mention spéciale du Prix Vendredi 2020), fait la rencontre d’une institutrice retraitée dont le mode de vie marginal peut sembler bien singulier à nos yeux de Français. Mandy, qui après avoir tout perdu suite à une longue et coûteuse maladie, mène désormais une existence solitaire dans son van aménagé, allant d’un endroit à un autre, d’un État du pays à l’autre. La vieille dame y vit en recluse, et dans la honte (vis-à-vis de son fils qu’elle ne peut plus voir) – le déshonneur de n’avoir plus qu’un abri monté sur quatre roues pour toute habitation.

Comme l’infortunée Mandy, ils sont aujourd’hui des dizaines de milliers aux États-Unis – les « van dwellers » – à avoir élu domicile dans un camping-car suite à la Grande Récession provoquée par la crise dite des « subprimes » de 2008. Continuer la lecture

« 200 mètres », d’Ameen Nayfeh. L’odyssée d’un père au-delà des frontières

Dire que les Palestiniens de Cisjordanie en ont plein le dos des contraintes qui leur sont imposées quotidiennement pour circuler et se rendre au travail n’est pas qu’une métaphore, encore moins un euphémisme pour Mustafa (Ali Suliman).

L’homme, ouvrier du bâtiment, souffre d’une affreuse douleur lombaire que son épouse Salwa s’efforce de soulager quand ils peuvent se retrouver après avoir franchi les 200 mètres séparant leurs domiciles respectifs. Mustafa et sa vieille mère d’un côté (palestinien), Salwa et leurs jeunes enfants de l’autre (israélien), les uns et les autres vivent de part et d’autre du Mur construit par l’État d’Israël depuis 2002.

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« Si le vent tombe », de Nora Martirosyan

CINÉMA. Entre le tournage du film de Nora Martirosyan et sa sortie aujourd’hui en salles, le conflit ethnopolitique opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan au Haut-Karabach depuis trente ans a redémarré. Et si le vent tombe est donc devenu une oeuvre d’archive, une trace de l’époque où cette enclave arménienne se battait pour obtenir reconnaissance et visibilité sur la scène internationale. Reste une fiction politique et poétique autour de la question des frontières et de l’identité.

Par Philippe Leclercq

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Emprise

Jérémie Renier et Noée Abita © Charlie Bus Production

« SLALOM » DE CHARLÈNE FAVIER. Qui sait quand les repères se brouillent ? Quand le trouble, pouvant conduire à la sortie de piste, s’installe entre un adulte doté d’autorité et son pupille ? Comment le pouvoir de la verticalité s’exerce-t-il ? De quelles forces se nourrit-il ? Et quelles sont les marges de défense pour la jeune personne ? Illustration sur grand écran pour la réouverture des cinémas ce 19 mai.

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« Soul », de Pete Docter et Kemp Powers

« Soul », de Pete Docter et Kemp Powers © 2020 Disney/Pixar

On pensait bien – on espérait – que Soul, le dernier-né des studios Pixar (aujourd’hui propriété du mastodonte américain Disney), finirait par trouver le chemin des salles de cinéma. Retenu dans la sélection du Festival de Cannes 2020, programmé, puis reporté, et reprogrammé, le vingt-deuxième film d’animation de la firme dut en fin de compte se satisfaire d’un atterrissage forcé sur la plateforme de streaming du vaisseau amiral, Disney+.

Nous le déplorons, car cette réussite, tant plastique que dramatique, pour petits (pas trop petits, cependant) et grands, méritait la belle amplitude de l’écran de cinéma. Alors, en rendre compte malgré tout, serait-ce là se renier, renoncer à la cérémonie de la salle, se détourner du droit chemin qui conduit au temple des images animées ? Serait-ce déjà là abandonner un peu de notre âme aux diables de Netflix, HBO (Warner), OCS (Orange), Amazon Prime Video et autres plateformes dites d’auteurs (LaCinetek, FilmoTV, UniversCiné…) ?

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L’intrépide Martha Jane

« Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » © Gebeka Film

« CALAMITY, UNE ENFANCE DE MARTHA JANE CANNARY », DE RÉMI CHAYÉ. Lauréat du prix Jean Renoir des lycéens en 2016 pour Tout en haut du monde (inscrit depuis lors au dispositif « Lycéens au cinéma »), le réalisateur français Rémi Chayé a été auréolé du Cristal du festival d’Annecy et de son Prix du public en 2020 pour son deuxième long-métrage d’animation, Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary. La beauté plastique de cette nouvelle œuvre, qui ressort au cinéma pour la réouverture des salles, justifie cette haie d’honneur.

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« City Hall », de Frederick Wiseman

Aux questions liminaires que se pose le maire démocrate de Boston, Martin J. Walsh, au sujet de la gestion du budget de sa ville et de la manière d’en rendre clairement compte à ses administrés, le cinéaste Frederick Wiseman, Bostonien lui-même, répond de la meilleure des manières. Des mois durant, il a promené sa caméra dans les salles de réunion de l’hôtel de ville, et partout ailleurs où s’exerce le pouvoir municipal, où se concrétisent les idées et les projets de l’édile et de ses équipes. Le résultat est édifiant. Et, si l’on devait céder au démon du raccourci, on affirmerait volontiers que la politique conduite dans la capitale du Massachusetts, troisième État le plus prospère du pays, se situe aux antipodes de celle, destructrice et éminemment clivante, que l’actuel locataire de la Maison Blanche mène depuis quatre ans au niveau fédéral. Continuer la lecture