« Adolescentes », de Sébastien Lifshitz

On sait depuis Les Corps ouverts, premier film de fiction d’une œuvre aujourd’hui prolongée par la réalisation de documentaires (Les Invisibles, 2012 ; Les Vies de Thérèse, 2016), que ce qui intéresse Sébastien Lifshitz se trouve au-delà des limites de la chair, inscrit au plus profond de l’être et de sa conscience.

Le cinéaste, chercheur d’or et de vérité, se sert de sa caméra comme d’une sonde propre à détecter les pépites qui font la richesse des individus qu’il place dans des dispositifs de tournage où le temps long est envisagé comme le moyen d’en extraire l’histoire – d’en révéler les histoires. Avec une infinie patience et beaucoup de douceur, il remonte le temps de la construction de chacun d’eux, traque les moments qui les ont fabriqués, les souvenirs qui les ont marqués, qui en ont élaboré la mémoire, façonné l’esprit et le corps. Continuer la lecture

« Le Capital au XXIe siècle », de Justin Pemberton et Thomas Piketty

Est-il possible d’adapter au cinéma un ouvrage de science économique et politique comme le best-seller de Thomas Piketty (Seuil, 2013)1 ? C’est le pari que l’auteur du livre a fait avec Justin Pemberton pour ce documentaire qui entend retracer avec précision l’histoire du capital afin de mettre en perspective son évolution au XXIe siècle. Continuer la lecture

Photographie : « Paris-Matic 1970-1990 », préfacé par Yannick Vigouroux

Après Plossu Paris publié fin 2018, voici, chez le même éditeur, un nouveau livre consacré à notre capitale par l’auteur du Voyage mexicain. Bernard Plossu reste un photographe du voyage, mais il est question ici d’une équipée photographique confinée aux dimensions de la seule capitale en même temps que d’un voyage dans le dernier demi-siècle confrontant deux périodes, les années 1970 et les années 1990. Paris-Matic, comme Agfamatic : voilà pour le titre, mot-valise en quelque sorte (pas vraiment un mot-valise, j’en conviens, mais puisqu’on parle de voyage…), forgé à partir du nom de cet appareil de poche qui fut extrêmement populaire et permettait à tout un chacun, sans malice et sans technique, de collecter modestement et pas à pas les instants – décisifs ou pas – de sa modeste existence. Dans un excellent entretien paru début juin sur son blog, Fabien Ribery suggère à Bernard Plossu et à son préfacier Yannick Vigouroux, spécialiste de la « Foto Povera », que ce Paris-Matic soit lu comme un manifeste de l’ « art modeste ». Continuer la lecture

« Les Aventures de Pinocchio », de Luigi Comencini

« Les Aventures de Pinocchio », de Luigi Comencini

Nino Manfredi dans « Les Aventures de Pinocchio », de Luigi Comencini © DR

On connaît tous l’histoire. Un petit village de Toscane, à la fin du XIXe siècle. Un pauvre menuisier. Une bûche magique. Une marionnette intrépide ou les aventures de Pinocchio.

Le célèbre conte de l’écrivain-journaliste Carlo Collodi (1826-1890) est à nouveau adapté au cinéma. Le réalisateur italien Matteo Garrone en est l’auteur, et il précède de peu les versions de Ron Howard (avec Robert Downey Jr., produit par Warner), de Guillermo del Toro (animation, Netflix) et de Robert Zemeckis (avec Tom Hanks, Disney), toutes trois annoncées (avant confinement) cette année, au plus tard en 2021. Le bicentenaire de la naissance de l’auteur toscan avant l’heure, en quelque sorte.

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« Dans un jardin qu’on dirait éternel », de Tatsushi Omori

Au cours de la scène inaugurale de Dans un jardin qu’on dirait éternel, l’héroïne, Noriko, raconte être allée voir La Strada (1954) au cinéma avec ses parents, quand elle était enfant, et n’en avoir pas compris la portée. Faisant plus tard l’effort de le revoir, précise-t-elle ensuite, le film lui est alors apparu dans toute sa splendeur mélodramatique. En plus de l’hommage rendu au Maestro, cette anecdote, posée à l’orée du récit, annonce le long parcours initiatique qui attend Noriko, comme autrefois Zampano, le forain ambulant de Fellini, dans sa perception de l’existence. Continuer la lecture

« La Femme des steppes, le Flic et l’Œuf », de Quan’an Wang

Il est des cinématographies qui s’imposent à nous comme une évidence – qui nous attirent comme l’aimant la limaille. De celles qui, venues de loin, nous promettent des paysages inédits, des endroits si reculés que l’on se sent d’emblée captivés, curieux d’en découvrir les étranges beautés et les histoires singulières. La Femme des steppes, le Flic et l’Œuf, le septième long-métrage du réalisateur chinois Quan’an Wang (Le Mariage de Tuya, 2007), est de celles-là. Continuer la lecture

« Chained » et « Beloved », de Yaron Shani

« Chained » et « Beloved », de Yaron ShaniLe cinéaste israélien Yaron Shani n’avait plus guère donné de nouvelles depuis Ajami, son premier opus, Caméra d’or au Festival de Cannes en 2009, dans lequel il auscultait, avec son co-réalisateur d’origine palestinienne (!) Scandar Copti, l’âme déchirée d’un quartier cosmopolite de la ville de Jaffa à travers le destin croisé de plusieurs de ses habitants. Nous nous étions résolu à accorder notre patience au temps lent du travail de l’artiste (sept années de gestation pour la ci-devant réalisation).

C’est alors que l’on apprit le tournage au long cours (une année entière) du diptyque Chained et Beloved, dont le premier volet sort ce mercredi 8 juillet sur les écrans (le second est programmé pour le 15).

Si notre attente fut longue, elle est aujourd’hui hautement récompensée tant impressionnent la qualité de la mise en scène, l’intelligence du montage, la force d’écriture des protagonistes et le talent de l’interprétation (des acteurs non-professionnels choisis à la manière de Ken Loach, dont Yaron Shani est un admirateur, pour leur proximité avec la vie de leurs personnages).

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« L’Envolée », d’Eva Riley

« L’Envolée », d’Eva Riley © Arizona Distribution

Contrairement à ce que promet le titre du premier long-métrage de la jeune réalisatrice écossaise Eva Riley, c’est à une chute qu’il nous donne d’abord d’assister. Physique, mais sans gravité, d’une jeune gymnaste à l’entraînement, Leigh, quatorze ans, l’héroïne de L’Envolée.

Un gadin donc, avant une autre culbute dans la petite délinquance quand, celle-ci qui vivait jusqu’alors avec un père souvent absent et dans l’active préparation de sa première compétition, voit débarquer au domicile familial un demi-frère inconnu et plus âgé, Joe, semant bientôt en elle la confusion. L’adolescente en quête de stabilité, tant dans son quotidien que sur les tapis de gymnastique, trouve dans la compagnie du garçon, versé dans les vols de motos, les moyens d’une périlleuse émancipation…

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