« Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary », de Rémi Chayé

Prix Jean Renoir des lycéens en 2016 pour Tout en haut du monde (inscrit depuis lors au dispositif « Lycéens au cinéma »), le réalisateur français Rémi Chayé revient aujourd’hui avec un deuxième long-métrage d’animation, Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, auréolé du Cristal du festival d’Annecy et de son Prix du public en 2020.

Des récompenses comme s’il en pleuvait… Force est de reconnaître que la beauté plastique de cette nouvelle œuvre justifie cette haie d’honneur. Continuer la lecture

« City Hall », de Frederick Wiseman

Aux questions liminaires que se pose le maire démocrate de Boston, Martin J. Walsh, au sujet de la gestion du budget de sa ville et de la manière d’en rendre clairement compte à ses administrés, le cinéaste Frederick Wiseman, Bostonien lui-même, répond de la meilleure des manières. Des mois durant, il a promené sa caméra dans les salles de réunion de l’hôtel de ville, et partout ailleurs où s’exerce le pouvoir municipal, où se concrétisent les idées et les projets de l’édile et de ses équipes. Le résultat est édifiant. Et, si l’on devait céder au démon du raccourci, on affirmerait volontiers que la politique conduite dans la capitale du Massachusetts, troisième État le plus prospère du pays, se situe aux antipodes de celle, destructrice et éminemment clivante, que l’actuel locataire de la Maison Blanche mène depuis quatre ans au niveau fédéral. Continuer la lecture

« Iphigénie » dans une mise en scène de Stéphane Braunschweig (Ateliers Berthier-Théâtre de l’Odéon-Europe)

Retrouver les vers de Racine est toujours une appréhension qui se mue brièvement en étonnement, puis se dissout en bonheur. L’Iphigénie de Stéphane Braunschweig aux Ateliers Berthier-Théâtre de l’Odéon est de ces retrouvailles heureuses et nécessaires, de ces mises en scène qui disent pourquoi on continue à jouer les classiques, de ces performances d’acteurs qui donnent le plaisir de retrouver les grands personnages du passé.

Stéphane Braunschweig s’est beaucoup expliqué sur les raisons qui l’ont conduit à monter cette pièce : l’évidence, pour lui, d’un parallèle entre la flotte grecque stoppée dans son élan conquérant, immobilisée faute de vent à Aulis, et notre monde arrêté par un virus, les grandes puissances économiques mondiales chancelantes devant une pandémie. De part et d’autre, une suspension de l’Histoire propice à une interrogation sur soi, ses motivations, sa vérité. Continuer la lecture

« Le Côté de Guermantes », à la Comédie-Française (Théâtre Marigny)

Monter Le Côté de Guermantes au théâtre, c’est tenter la gageure de séduire les connaisseurs de Proust tout comme les non-initiés, simples curieux d’une œuvre majeure du XXe siècle. Les premiers verront le spectacle de  Christophe Honoré avec indulgence et complicité, les seconds avec reconnaissance et étonnement. Continuer la lecture

« La femme qui s’est enfuie », de Hong Sangsoo

Le jour où le cochon est tombé dans le puits (1996), La Vierge mise à nu par ses prétendants (2000), Matins calmes à Séoul (2011), Seule sur la plage la nuit (2017)… Souvent, les titres de films du cinéaste coréen Hong Sangsoo, dont c’est ici la vingt-quatrième réalisation, se donnent à lire comme des rébus. Ou des annonces faussement programmatiques qu’il s’agira ensuite de décrypter. La femme qui s’est enfuie, Ours d’argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin 2020, n’échappe pas à cette quasi-règle. La fugitive du titre – une épouse ayant déserté son foyer – ne sera jamais vue, tout au plus évoquée au détour d’un dialogue entre Gamhee (Kim Min-hee) et l’une des trois anciennes amies auxquelles elle rend tour à tour visite, profitant d’un voyage d’affaires de son mari. Continuer la lecture

« Ailleurs », de Gints Zilbalodis

Ailleurs est ce que l’on peut appeler un film « fait maison ». Du cousu main par son auteur, un jeune Letton de vingt-six printemps, Gints Zilbalodis, qui s’activa, durant trois ans et demi, à tous les postes de sa confection : scénario, dessin, modélisation 3D, mise en scène, montage, son, musique… Le résultat est stupéfiant de maturité formelle – inversement proportionnelle à l’extrême modestie des moyens techniques et financiers mobilisés. Continuer la lecture

« Ondine », de Christian Petzold

Assise à la terrasse d’un café berlinois, Ondine (Paula Beer, éblouissante), vingt-cinq ans, est sonnée. Elle ne comprend pas, n’a rien vu venir. Johannes (Jakob Matschenz), son amant, la quitte. Elle l’avertit néanmoins qu’en rompant leur union, il s’expose à un noir destin. Il n’en croit rien, et il n’a pas tort. Ou presque… Car Ondine refuse de céder (dans l’immédiat) à la malédiction de l’amour trahi, du partenaire infidèle. Continuer la lecture

« Adolescentes », de Sébastien Lifshitz

On sait depuis Les Corps ouverts, premier film de fiction d’une œuvre aujourd’hui prolongée par la réalisation de documentaires (Les Invisibles, 2012 ; Les Vies de Thérèse, 2016), que ce qui intéresse Sébastien Lifshitz se trouve au-delà des limites de la chair, inscrit au plus profond de l’être et de sa conscience.

Le cinéaste, chercheur d’or et de vérité, se sert de sa caméra comme d’une sonde propre à détecter les pépites qui font la richesse des individus qu’il place dans des dispositifs de tournage où le temps long est envisagé comme le moyen d’en extraire l’histoire – d’en révéler les histoires. Avec une infinie patience et beaucoup de douceur, il remonte le temps de la construction de chacun d’eux, traque les moments qui les ont fabriqués, les souvenirs qui les ont marqués, qui en ont élaboré la mémoire, façonné l’esprit et le corps. Continuer la lecture