« Thérèse Desqueyroux », de Claude Miller

affiche du film Thérèse DesqueyrouxAvec Thérèse Desqueyroux, Claude Miller vient de faire ses adieux au cinéma et à la vie. Nous regretterons ce réalisateur talentueux, capable, dans ses films, de toucher le grand public sans sacrifier ni à la facilité ni à la vulgarité.

Cet hommage mérité ne doit toutefois pas nous empêcher d’exprimer des réserves sur l’adaptation du roman de François Mauriac qu’il nous offre ici.

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Une distribution discutable

Un mot sur les acteurs, d’abord. Si Gilles Lellouche, dans le rôle de Bernard (tenu jadis, dans le film de Georges Franju sorti il y a tout juste cinquante ans, par Philippe Noiret), s’en sort plutôt bien, le choix d’Audrey Tautou pour jouer Thérèse relève de ce que l’on nomme, y compris en dehors du milieu cinématographique, une « erreur de casting ». Dans l’ancienne version, Emmanuelle Riva parvenait à entretenir autour d’elle un halo d’ambiguïté, de mystère, à nous transmettre quelque chose de sa personnalité contrastée, entre révolte et soumission, entre cynisme et tendresse, entre provocation et accablement, prisonnière de ses velléités et de ses ténèbres.

L’ancienne incarnation d’Amélie Poulain ne parvient à aucun moment à retrouver ce registre trouble, et ses changements de comportement ressemblent à des palinodies peu explicables. Se trompant de référence littéraire, Miller la fait hésiter entre une Emma Bovary landaise et une lady Chatterley roturière, à belle distance de cette femme moderne et tourmentée en rupture avec son milieu et sa région.

Au titre des personnages toujours, regrettons que Jean Azévédo soit présenté dans le film comme un greluchon exotique (car juif portugais) et Anne, la belle-sœur de Thérèse, comme une adolescente attardée en souffrance de maternité.

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Une regrettable trahison

Un autre élément de déception est la tentative ratée de restituer la fameuse touffeur des milieux mauriaciens. Il ne suffit pas de filmer de beaux domaines privés, de belles automobiles (un peu trop neuves, d’ailleurs), un impeccable voilier poussé par le vent, des alignements de pins pour donner vie à un espace oppressant, à un environnement pesant, à un mode de vie marqué par les préjugés et la tradition. Les images sont élégantes, mais finalement assez gratuites car peu en phase avec la leçon du drame.

Mais le motif de regret le plus important est la ligne narrative choisie par le cinéaste. On sait que Mauriac, soucieux de nous faire partager l’exploration d’une conscience, avait pris soin d’ouvrir son roman sur l’information du non-lieu, à la sortie du palais de Justice. De là découlait une longue « analepse », comme disent les spécialistes du récit, ou un vaste « flash-back », pour employer le vocabulaire du cinéma.

Pour des raisons qui lui appartiennent, Claude Miller a abandonné les ressources de la rétrospection au profit d’un récit platement linéaire qui nous prive de la plongée dans cette « vie terrible ». Ainsi, le spectateur qui ignore, parce qu’il n’a pas lu Mauriac, la péripétie essentielle (la tentative d’empoisonnement) voit se dérouler devant lui une existence sans relief d’où est absent tout travail d’anamnèse, d’analyse introspective.

Il ne s’agit plus de refaire avec l’héroïne le chemin qui l’a conduite, presque contre sa volonté, vers cet acte criminel, mais de relater les épisodes d’une vie conjugale ratée. Miller et ses scénaristes ont préféré la convention aux complications. C’est leur droit. Mais le film y perd en épaisseur, en subtilité, en complexité. Tout devient simple et naturel : l’histoire d’une femme mal mariée qui veut se débarrasser d’un mari médiocre et épais. Les problématiques intimes ou sociologiques s’effacent derrière une banale aventure de déception sentimentale.

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Retour au roman

Le résident de Malagar n’aurait sans doute guère apprécié que son roman, savamment construit, finement écrit, compliqué par une fine sémantique des lieux et des temps, soit réduit à une bluette convenue. Et ce ne sont pas les citations littéraires appuyées (de Gide ou de Martin du Gard, par exemple) qui pourront donner de la profondeur à un film qui fait tout pour rester en surface.

Un dernier détail : le roman de Mauriac a été publié en 1927. On peut s’interroger alors sur les raisons qui ont poussé le cinéaste à exhiber une chronologie qui nous conduit jusqu’au début des années 1930. Décidément, le meilleur conseil à donner au spectateur insatisfait est de l’inviter à se replonger d’urgence dans la belle prose du romancier bordelais.

Yves Stalloni

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